Rétractation
Que ferais-je au reste d’un cheval ? je n’en donnerais pas la coquille univalve – je ne sais si c’est un cône ou un fuseau, une olive ou un sabot, une hélice ou un buccin – je crois que c’est une porcelaine – non, – je ne donnerais pas un fragment de cette petite monnaie du sauvage que la mer roule sur tes plages, pauvre et heureux insulaire, pour le cheval d’Alexandre qui avait la tête du bœuf, et pour celui de César qui avait le pied du bélier.
Ne puis-je voyager sans cheval dans tous les espaces que Dieu a ouverts à l’imagination de l’homme ? N’ai-je pas à mon service la voiture commode et obéissante dont il me fit présent, pour toute part de mon céleste héritage, et que j’ai préférée quelquefois aux chars de Pharaon ?
Je ne vous dirai pas précisément comment votre carrossier l’appellerait. Ce n’est pas la désobligeante solitaire de M. Dessein ; ce n’est pas le tilbury présomptueux du petit maître. Ce n’est ni la sédiole rapide de l’Italien qui fuit sur deux roues brûlantes, ni le traîneau fumant du Lapon qui glisse en sifflant sur la neige, et disparait au milieu d’un nuage de poussière glacée.
C’est une voiture à moi, où je dors paisiblement sur les quatre coins, quelquefois seul, souvent accompagné, et que je dirige à mon gré vers tous les points de l’univers.
Il me suffit de faire claquer le pouce contre le médius, ou de frapper trois fois la langue contre le palais, pour la mener de Delhi à Tobolsk, ou pour la renvoyer des Orcades à Chandernagor – et si j’ai mâché quelques feuilles de ce grand convolvulus qui donne le bétel ; si le suc du pavot, transformé en pastilles solides et parfumées, réveille dans mes esprits la riante famille des songes ; si j’ai aspiré dans un long verre le gaz spiritueux et spirituel qui émane des tonnes d’Épernay, ou si j’ai tiré à fréquentes reprises de ma jolie tabatière de Lumloch cette poudre enivrante et poétique dont un mince diplomate du seizième siècle a doté la France… oh ! combien je vous laisse loin de moi, timide Vesta, grave et modeste Pallas ! que j’ai franchi de fois, Jupiter, l’orbe où roulent tes satellites ! que j’ai de fois rompu ton anneau pâlissant, sombre et silencieux Saturne ! je me souviens d’avoir touché à une barrière où on lisait en lettres d’une forme et d’une couleur inconnues sur la terre :
OCTROI D’URANUS
Dieu ! qu’il y faisait froid !
Ce qu’il y a de commode dans ma voiture, c’est qu’elle est toujours prête. Madame, voulez-vous monter ? Il n’y a pas un moyen à graisser, pas une clavette à serrer. Il ne manque pas un boulon. Ne craignez pas les accidents du chemin. Si l’équipage de Cervantès ou de Rabelais, si celui du bénéficiaire de Sutton ou du doyen de Saint-Patrick a passé par ici – j’ai suivi l’ornière avec tant de soin – ou je m’en suis écarté avec tant d’adresse ! Les fossés sont en vérité profonds comme l’espace. Ils donneraient le vertige à un aigle ! Mais la voie est large comme le canal de la Manche, multiplié par toutes les gouttes d’eau de l’Océan. Je verse quelquefois, mais seulement quand je le veux – ou quand vous le voulez – et c’est sur un sable si doux, sur un gazon si souple, si élastique et si frais, que vous n’y regretteriez, je le jure, ni l’édredon moelleux de votre lit de repos, ni la bourre de soie qui enfle vos canapés.
Hier encore, Fanny, les yeux fixés sur cette petite mouche fauve qui domine ton sourcil noir, car il y a trop de danger pour moi à regarder plus bas… – Pas plus tard que ce matin, Victorine, les doigts liés aux boucles d’or de tes cheveux flottants… – Dis-moi, traîtresse, qui t’a ainsi décoiffée ?
Ô Victorine, ô Fanny, que de chemin vous avez fait avec moi sans le savoir !
Mais il s’agit aujourd’hui de choses plus sérieuses. Pour la première fois de ma vie, je me suis avisé d’avoir une volonté fixe, un but déterminé. Je pars. Je suis parti.
– Où allez-vous donc, Théodore ?
– En Bohême, vous dis-je ! Fouette, cocher !