IIUn peu après six heures, le lendemain, Françoise, masquée, enveloppée d’un long manteau, frappait à la porte de l’hôtel de Rochelyse.
Éloguen, le majordome, lui ouvrit et, sans doute nanti d’instructions préalables, la conduisit au petit palais, par la galerie qui reliait les deux logis.
Après avoir traversé des salles dont elle ne fit qu’entrevoir la féerique décoration, Mlle d’Erbannes fut introduite dans le cabinet de M. de Rochelyse. Un moment, éblouie par les lumières, par la somptuosité de cette pièce, Françoise demeura immobile, le cœur sautant d’émotion... Puis, s’apercevant qu’elle était seule, elle enleva son masque, ôta son manteau et fit machinalement quelques pas en jetant autour d’elle un regard émerveillé.
Elle était en grande toilette : robe d’épaisse soie bleue broché de blanc, manches à crevés de satin bleu et à manchettes de dentelle, rubans bleus brodés d’argent dans ses cheveux blonds savamment coiffés. Le fard, abandonné la veille pour le simple Gaspard, qui n’était pas encore fait aux habitudes des belles dames de la cour, avait repris ses droits sur ce visage dont la fraîcheur, cependant, était un des charmes.
Les chiens, étendus sur des peaux de fauves, avaient levé la tête à l’entrée de Françoise, puis s’étaient remis à somnoler. On n’entendait d’autre bruit que les braises croulant dans le foyer. L’atmosphère était tiède, saturée de ce même parfum subtil, d’une pénétrante délicatesse, qu’avait aspiré Mlle d’Erbannes, quand elle dansait avec le duc de Rochelyse.
Une étrange sensation, où l’angoisse semblait se mêler à l’enivrement, oppressait Françoise. Elle fit encore quelques pas, en continuant de jeter autour d’elle des regards éblouis... Et, à cet instant, une fine main blanche souleva une portière. M. de Rochelyse apparut, la mine calme et hautaine, vêtu de velours sombre garni de fourrure, avec, comme seules notes claires, la fraise de précieuse dentelle et la chaîne d’or supportant le sphinx d’émeraude.
– J’espère, mademoiselle, que vous n’avez pas trouvé trop de difficulté pour vous rendre à mon invitation ?
Il saluait courtoisement Françoise, qui lui adressait la plus gracieuse de ses révérences.
– Aucune difficulté, monseigneur... Précisément, je n’étais pas de service aujourd’hui près de la reine.
La voix de Françoise tremblait d’émotion et, sous le fard, une chaude rougeur montait à son visage.
– Asseyez-vous, je vous prie. Nous avons à parler très sérieusement.
Désignant un siège à sa visiteuse, le duc prenait place lui-même dans un fauteuil, près de sa table de travail.
Françoise obéit machinalement. Dès le premier moment, elle était subjuguée par la voix nette, impérative, par le regard de froide domination qui se posait sur elle.
– Vous aspirez à vous faire aimer de moi, mademoiselle d’Erbannes ?
Elle tressaillit à la question ainsi posée à brûle-pourpoint et balbutia :
– Monseigneur... je... je...
– Que seriez-vous disposée à faire pour me prouver que vous m’êtes entièrement dévouée ?
– Tout... tout ! Mettez-moi à l’épreuve et vous verrez, monseigneur !
Elle joignait ses mains frémissantes, en le couvrant d’un regard brûlant de passion.
– Tout ? Je vais vous prendre au mot... La reine mère vous a choisie pour confidente... et pour instrument d’une de ses vengeances. Eh bien ! je veux que, désormais, vous me rendiez compte de tout ce qu’elle vous confie, de toutes les missions qu’elle vous donne. Mieux encore, j’exige que vous me fassiez connaître tous les événements, même minimes à vos yeux, qui peuvent survenir dans votre existence ou autour de vous. En un mot, il faut que je trouve en vous ce qu’était pour moi Giulia Calmeni : des yeux, des oreilles ouverts pour bien recueillir tout ce qui peut m’intéresser, une bouche inviolablement discrète pour tous, et entièrement sincère à mon égard. Ainsi, vous occuperez dans mon existence la place qu’y tenait Giulia, si mystérieusement disparue.
Le regard de Mlle d’Erbannes se chargeait de stupéfaction – rien que de stupéfaction, car il ne s’élevait en elle aucune révolte, devant l’offre de trahison qui lui était faite. Pendant un moment, la parole lui manqua. Puis une bouffée de joie et d’orgueil lui monta au cerveau. Giulia, qu’elle avait tant enviée !... Giulia qui avait eu « l’honneur », comme disait Mme de Lorgils, de retenir une attention si difficile à attirer ! Ah ! qu’importait ce qu’il pouvait exiger en retour ! Qu’importait tout devant la réalisation de son rêve !
M. de Rochelyse, tout en jouant d’une main distraite avec un petit poignard hindou posé sur la table, près de lui, ne quittait pas des yeux cette physionomie agitée par la passion, la joie, l’ambition. La sienne demeurait impénétrable... Françoise dit enfin, en essayant de raffermir sa voix frémissante :
– Je serais trop heureuse, monseigneur, de vous prouver comme il vous plaira de quel entier dévouement mon cœur est plein pour vous ! Si vous le souhaitez, je vous dirai tout ce que je sais au sujet de l’intrigue dont, comme vous l’avez bien deviné, la reine a voulu me faire un des instruments, mission que j’ai acceptée bien à contrecœur et avec l’idée de vous prévenir du danger.
– Avant toute chose, mademoiselle, il faut que vous soyez bien avertie de ceci : j’exige une entière sincérité, jusque dans les petites choses. Ainsi, il n’est pas exact que vous ayez accepté à contrecœur la mission dont vous chargeait la reine, ni que vous ayez eu la pensée de me la faire connaître.
– Mais, monseigneur...
– Pas de dénégations inutiles, dit-il du même ton froid et hautain... Je vous le répète, il me faut la sincérité complète... Giulia sait ce qu’il en coûte pour y avoir manqué une seule fois. Un châtiment semblable attend ceux ou celles qui, m’ayant promis fidélité, tomberaient dans la même faute. Et souvenez-vous que je ne pardonne jamais, mademoiselle d’Erbannes.
Subitement, un frisson glacé parcourut tout l’être de Françoise. Devant elle se révélait le maître qui, déjà, lui parlait comme à une esclave, le maître qu’elle avait pressenti en lui, mais bien plus redoutable qu’elle ne l’imaginait. En une soudaine vision, elle se voyait courbée sous un joug de fer, dépouillée de sa volonté, servante très humble et très soumise d’un homme qui la tiendrait dans une entière dépendance, sous la menace d’un mystérieux châtiment... Et, pourtant, là encore, elle ne se révolta pas. Bien au contraire, baissant un peu ses yeux qu’éblouissait jusqu’au vertige l’étincelant regard des prunelles fauves, elle murmura, avec un accent tremblant et passionné, en joignant ses mains sur sa jupe :
– Cette sincérité, je vous la promets, monseigneur ! Oui, je ne vous cèlerai rien, je vous le promets !
– En ce cas, parlez, mademoiselle.
Françoise raconta comment, presque aussitôt qu’elle l’eut prise parmi ses filles d’honneur, la reine, après lui avoir témoigné beaucoup d’intérêt, lui avait confié que, pour des motifs personnels, elle cherchait à enlever au duc de Rochelyse une certaine jeune fille du nom de Bérengère, que Mlle d’Erbannes connaissait bien, puisqu’elle était venue en sa compagnie. Il fallait donc qu’elle cherchât à se remettre en rapport avec son ex-fiancé, entré dans les gardes de M. de Rochelyse et qu’elle essayât d’avoir par lui des renseignements d’abord, puis plus tard une aide pour soustraire la jeune personne au duc... Après cela, Françoise narra fidèlement son entretien avec Gaspard – fidèlement jusqu’à un certain point, du moins, car elle omit de mentionner qu’elle lui avait montré le billet de M. de Rochelyse, – pour mieux exciter sa fureur et sa jalousie. Elle s’arrangea, d’ailleurs, pour mettre en relief la haine de Sorignan à l’égard de son maître et les sentiments que lui inspirait Bérengère. Elle dit qu’étant allée à ce rendez-vous pour obéir à la reine, et sans grand espoir de trouver Gaspard en disposition de l’aider, elle avait été fort surprise de voir qu’il accueillait ses suggestions avec tant d’empressement.
– Je n’aurais pas cru cela de lui, si timoré, scrupuleux parfois jusqu’à la sottise !... En vérité, monseigneur, après ce que vous avez fait pour lui, c’était de la noire ingratitude ! ajouta Mlle d’Erbannes avec un accent de vertueuse indignation.
Wennaël avait écouté du même air impénétrable ce récit qui lui révélait la trahison de Sorignan. Aux derniers mots de son interlocutrice, un éclair de méprisante raillerie traversa son regard.
– Vraiment, il vous sied de parler d’ingratitude, mademoiselle ! Voilà un homme qui vous a sincèrement aimée, qui était jusqu’ici un loyal gentilhomme et, non contente de l’amener à trahir son maître, à oublier la parole donnée, vous le trahissez à son tour, en sachant pourtant que votre... indiscrétion sera mortelle pour lui... Car vous savez, n’est-ce pas, de quelle façon je punis des fautes, même moins graves, chez les jeunes gens qui font partie de mes gardes ?
– Je... j’avais entendu dire... mais je ne croyais pas...
– Si, vous le croyiez... et vous n’avez pas hésité une minute. Enfin, ceci regarde votre conscience... Ainsi donc, c’est hier que vous vous êtes rencontrée avec lui dans la petite maison de Mme de Sauves ?
Et comme Françoise laissait échapper un geste de surprise, il ajouta ironiquement :
– Vous vous étonnez que je connaisse le lieu du rendez-vous, dont il n’a pas été fait mention dans votre récit ? Oh ! je sais beaucoup de choses, mademoiselle... et s’il m’avait plu de le vouloir, une autre bouche que la vôtre m’aurait rapporté tout votre entretien. Mais je n’ignorais pas que vous seriez heureuse de m’en faire part vous-même, avec toute l’exactitude désirable.
Françoise ne put contenir un frisson. Non, elle n’avait pas été tout à fait exacte. Mais comment lui avouer qu’elle avait montré à Gaspard ce billet où il lui recommandait si bien la discrétion ? À la seule pensée de voir la colère s’allumer dans ces yeux superbes et effrayants, elle sentait le sang qui se glaçait dans ses veines.
M. de Rochelyse lui adressa encore quelques questions relatives à ses rapports avec la reine mère, aux dispositions prises pour se rencontrer à nouveau avec Sorignan. Puis, en quelques mots, il lui prouva qu’il n’ignorait rien de ce qui la concernait et ajouta :
– Vous ne changerez quoi que ce soit à votre existence ; vous continuerez de servir les intrigues de la reine mère contre moi, en lui laissant naturellement ignorer nos rapports. Ne refusez aucune des missions qu’elle pourra vous donner ; montrez-vous zélée, empressée à son service. Mais n’oubliez jamais que vous me devez compte de tout ce que vous ferez, de tout ce que vous entendrez.
– Je vous le promets, monseigneur.
Pendant quelques secondes, Wennaël demeura silencieux. La chaleur parfumée de la pièce, la vive lumière, les feux verts de l’émeraude sur le velours du pourpoint, et surtout l’énigmatique, la fascinante lueur de ce regard qui ne la quittait pas faisaient monter au cerveau de Françoise une sorte de vertige.
– Souvenez-vous aussi qu’au cas où vous manqueriez à votre parole, rien au monde ne pourrait vous soustraire au châtiment... Et, pour mieux vous le rappeler, voici un présent que je vous fais...
Il lui tendait le poignard hindou, dont le manche incrusté de gemmes précieuses fulgurait sous la lumière.
– ... Cette arme vous redira, si vous étiez tentée de l’oublier, que vous vous êtes mise à la discrétion d’un maître auquel le pardon est inconnu.
Françoise se leva et s’avança pour prendre le poignard, en chancelant un peu. De nouveau, le frisson glacé parcourait tout son être... Tombant à genoux, elle appuya sa bouche contre cette main qui lui tendait l’arme symbolique, et elle balbutia :
– Je suis à vous... je vous servirai fidèlement. Oui, vous êtes mon maître... mon maître bien-aimé. Jamais je ne vous trahirai, vous !
Un regard d’inexprimable mépris s’abaissa vers elle. Mais Wennaël ne retira pas sa main. Il dit avec un accent de sécheresse hautaine :
– Vous y perdriez beaucoup plus que moi, je vous en avertis... Relevez-vous, mademoiselle. Il est temps que vous regagniez le Louvre. Je vous ferai savoir quand et où je dois vous revoir.
L’émotion, le vertige de Françoise étaient si violents qu’en se redressant elle dut se retenir à la table pour ne pas choir.
– Désirez-vous quelque réconfortant, mademoiselle ? demanda le duc avec son air de froide politesse.
– Merci, monseigneur... mais ce n’est rien... rien... La chaleur, sans doute...
M. de Rochelyse l’aida à remettre son manteau et l’accompagna jusqu’à la porte, qu’il ouvrit devant elle.
– Au revoir, belle Françoise, dit-il avec un énigmatique sourire. Je vous ai fait aujourd’hui un présent qui ne vous est peut-être pas très agréable ; mais j’espère avoir l’occasion de vous en offrir d’autres plus à votre goût. Ceci dépendra de votre zèle à me servir, ne l’oubliez pas, ma mie.
Et, s’inclinant légèrement, il ferma la porte derrière celle qui, croyant venir à un rendez-vous d’amour, quittait cette demeure en tremblant sous le joug d’une mystérieuse servitude dont cependant, dans sa vertigineuse folie, elle n’eût voulu pour rien au monde se délivrer.
Demeuré seul, Wennaël frappa sur le timbre d’argent. Sa physionomie, maintenant, n’exprimait que le plus profond dégoût. Au serviteur qui se présenta, il donna un ordre... Peu après, l’Hindou reparaissait, portant un bassin d’or plein d’une eau parfumée dans laquelle M. de Rochelyse lava la main qu’avaient touchée les lèvres de Françoise. Après quoi, il se dirigea vers l’appartement de Mme de Trégunc.
Adrâni se trouvait seule dans son cabinet aux parois de mosaïques étincelantes. Elle lisait, à la douce clarté des lampes d’or, tout en caressant d’une main distraite le petit singe blotti sur ses genoux. À l’entrée de son neveu, elle leva la tête et dit en souriant :
– Bérengère croyait que vous nous aviez oubliées, Wennaël.
– Non pas ! Mais j’ai eu fort à faire cet après-midi... Où est-elle, ma petite fiancée ?
– Elle est allée voir dame Perrine, qui se trouvait souffrante aujourd’hui... Cette enfant est la bonté, la charité mêmes.
– Oui, une âme ravissante... Je pense parfois que je n’en suis pas digne, moi dont la vie est consacrée à une œuvre de vengeance et qui me suis interdit toute indulgence, tout pardon.
Adrâni enveloppa d’un rapide coup d’œil la physionomie assombrie du jeune homme, qui s’asseyait distraitement près d’elle.
– Pas digne, vous qui ne poursuivez qu’un noble but : le triomphe de la justice, la punition des coupables !
– Bérengère aurait peine à admettre la manière dont je me sers pour y atteindre.
– Il ne tient qu’à vous qu’elle l’ignore toujours.
– Un hasard peut le lui faire connaître. Ainsi, je puis être obligé de sévir contre Sorignan. Il me faudra donc inventer quelque mensonge pour expliquer sa disparition... Le mensonge, que je hais et dont je dois pourtant me servir parfois pour combattre mes ennemis par les armes mêmes qu’ils emploient... Mais mentir à Bérengère, cela m’est particulièrement odieux.
Mme de Trégunc posa une main sur celle de son neveu.
– Vous êtes bien nerveux, ce soir, mon fils !
– Oui... C’est que je viens de recevoir cette Françoise d’Erbannes... la plus vile des créatures, en vérité !
Succinctement, Wennaël fit alors à sa tante le récit de son entrevue avec Mlle d’Erbannes. Quand il eut terminé, Mme de Trégunc dit avec une moue de dégoût :
– Oui, une triste créature, vraiment !... Mais pensiez-vous que ce Sorignan serait capable de vous trahir aussi délibérément ?
Wennaël leva les épaules.
– La jalousie fait faire bien des choses... D’ailleurs, il est ensorcelé par cette Françoise, qui, certainement, n’a pas encore perdu son empire sur lui. Pour un moment, je laisse la reine libre de poursuivre son intrigue de ce côté. Sorignan ne perdra rien pour attendre quelques semaines son châtiment.
– Bien mérité ! ajouta froidement Mme de Trégunc.
À cet instant, sous une portière soulevée, apparut Bérengère, la main posée sur la tête de la biche qui marchait près d’elle. En voyant M. de Rochelyse, elle eut une légère exclamation de joie.
– Monseigneur !... Enfin !
– Oui, il paraît que tu te croyais oubliée de ton fiancé ?
Il se levait, allait à elle, la prenait entre ses bras en baisant le front qui s’offrait à lui.
– Oh ! non ! Mais je trouvais le temps si long, sans vous voir !
Il l’emmena vers un petit divan de soie jaune rayée de blanc, sur lequel était jetée une peau de panthère. En affectant un air sévère, il demanda, tandis que son bras entourait la taille fine et souple pour rapprocher de lui la jeune fille :
– Bérengère, pourquoi me désobéis-tu ?
– Je vous désobéis, moi ?
– Certainement. Je t’ai dit que je voulais que tu m’appelles Wennaël, quand nous étions seuls avec ma tante.
Elle appuya son visage rougissant contre l’épaule de M. de Rochelyse, en murmurant :
– Je n’oserai jamais !
– Folle petite fille ! Je le veux, te dis-je... et j’entends également que tu me fasses connaître tout ce que tu désires, tout ce qui peut te causer quelque plaisir.
– Tout ce que je désire ? Mais que puis-je désirer, moi qui suis comblée par vous deux ?
Elle souriait, en regardant Wennaël avec une chaude clarté d’amour dans ses beaux yeux.
– ... Rien pour moi, en tout cas. Mais j’aurai toujours plaisir à vous voir exercer votre bienveillance sur ceux qui m’ont fait quelque bien, comme, par exemple, ce bon M. de Sorignan.
Wennaël eut un léger tressaillement. Détournant son regard, il appuya sa joue contre la chevelure soyeuse retenue dans une résille de soie blanche... Bérengère poursuivait :
– J’espère qu’il va tout à fait oublier cette vilaine Françoise d’Erbannes ! Comme Mme de Pelveden avait bien deviné ce qu’elle valait ! Moi, je la croyais assez bonne, bien qu’elle se montrât plutôt dédaigneuse à mon égard. Mais je n’étais qu’une pauvre petite fille élevée par charité...
– Ce qui était une raison de plus pour se montrer compatissante, interrompit Mme de Trégunc. Allez, Mlle d’Erbannes est digne du milieu où elle vit, digne de la protectrice qu’elle a trouvée en la reine Catherine.
– Ne parlons plus de cette peu intéressante personne, dit Wennaël avec impatience. Quand je suis près de toi, ma Bérengère, j’aime à oublier cette basse humanité qu’il me faut coudoyer trop souvent... j’aime à rafraîchir mon âme dans tes chers yeux, mon amour.
Il contemplait avec ivresse le palpitant petit visage, les yeux éclairés d’une ardente lumière, sur lesquels tremblaient les cils soyeux.
– ... Que dirais-tu, ma mie, si nous partions bientôt pour la Bretagne ?... si nous allions habiter pour un peu de temps mon vieux château de Ménez-Run ?
– Où vous serez, je me trouverai toujours bien, monseigneur.
– Encore !... Je te punis cette fois par un b****r, mais souviens-toi que je suis ton maître et seigneur et que j’entends qu’on m’obéisse.
Elle répliqua, avec un sourire de tendre malice :
– Oh ! je n’ai pas peur de vous... Wennaël !
– Enfin ! Tâche de ne plus oublier mon nom, désormais... Eh bien ! oui, il est possible que nous partions dans une quinzaine de jours pour Ménez-Run. Cela te sera peut-être désagréable de te sentir si près de Rosmadec ?
Elle eut un léger frisson, mais répliqua :
– Avec vous, je n’aurai pas peur.
– Non, ne crains rien, tu seras en sûreté à Ménez-Run... et c’est là, je l’espère, que j’arriverai à acquérir les dernières preuves sur ton origine. C’est là aussi, ma Bérengère, que nous nous marierons.
D’une main distraite, Bérengère, en écoutant son fiancé avec une vive attention, avait pris entre ses doigts le sphinx d’émeraude. Après un long silence, pendant lequel M. de Rochelyse baisait amoureusement les boucles dorées qui s’échappaient de la résille, la jeune fille dit à mi-voix :
– Wennaël, je n’aime pas cette figure !
– Quoi ! le sphinx !... Tu as peur du mystère qu’il représente ?
– Oui... Puis, sous son impassibilité, je lui trouve un air cruel. N’est-ce pas votre avis ?
– Peut-être... Mais il faut parfois se montrer cruel dans la vie, Bérengère.
Elle eut un mouvement de protestation, en levant sur lui un regard d’inquiétude.
– Oh ! ne dites pas cela !
– Si tu savais, enfant, ce qu’il y a dans le monde d’êtres mauvais, et de lâches, et de consciences fragiles ! Toi, ta chère âme toute droite, toute pure, pétrie de la plus délicate bonté, c’est une exception. Être cruel à ton égard, voilà un crime impardonnable. Mais pour tant d’autres, ce n’est que justice, je te l’affirme.
Elle secoua la tête.
– Je pense que, parmi ceux-là, beaucoup pourraient être ramenés par la charité.
Wennaël ne répliqua rien. D’un geste doux, il retira le sphinx d’entre les doigts de Bérengère et le tint caché dans sa main, comme s’il voulait éviter que la gemme éblouissante n’attirât de nouveau le regard de sa fiancée.