Le poids des mots non dits

1206 Mots
Je ne rentre pas chez moi directement. Après avoir quitté l’hôtel particulier de Valmont, je déambule dans les rues mouillées de Paris comme une somnambule. Le contrat pèse dans mon sac à main avec le poids d’une bombe à retardement. Mes mains tremblent. Pas de froid—il n’y a pas assez de froid en ce mois d’octobre pour justifier ce tremblement. Je me retrouve au Jardin des Tuileries, sur un banc face à la Seine. Les feuilles mortes s’écoulent dans l’eau, emportées par un courant qui n’a besoin de permission de personne. Je les comprends, ces feuilles. Finalement, je déploie le contrat sous la pluie fine. Les premières pages sont relativement standards—conditions de confidentialité, clauses de non-divulgation, engagement de loyauté envers la Maison Valmont. Rien qui ne m’étonne dans un document signé par un homme comme Gabriel de Valmont. Mais puis je lis la suite. « Mademoiselle Camille Mercier s’engage à accepter un emploi de Directrice Exécutive aux Projets Patrimoniaux, dépendant directement de Monsieur Gabriel de Valmont. Les responsabilités incluront la gestion des acquisitions immobilières de prestige, la coordination des restaurations, et l’interface directe avec les clients internationaux… » Directrice exécutive. Pas assistante. Pas stagiaire. Directrice. J’ai un diplôme en histoire de l’art. J’ai travaillé trois ans dans une galerie avant que Laurent n’entre dans ma vie comme un météore et ne fasse s’effondrer tout. Mais Directrice Exécutive aux Projets Patrimoniaux pour l’empire Valmont ? C’est extravagant. C’est une blague. À moins que ce ne soit une chance. Je tourne la page. C’est là que les conditions deviennent… particulières. *« Mademoiselle Mercier demeurera à la résidence que mettra à disposition Monsieur de Valmont—un appartement sécurisé dans le 7ème arrondissement—pour une période minimale de deux ans. Toute sortie du domicile doit être communiquée à l’équipe de sécurité. Aucune relation amoureuse ne sera autorisée pendant la durée du contrat. Aucun contact non autorisé avec la presse. Aucune divulgation des affaires ou de la vie personnelle de Monsieur de Valmont sous peine de… » Je dois relire ce passage trois fois. Elle est là, la vraie nature de ce contrat. Ce n’est pas un emploi. C’est une captivité dorée. Mon cœur s’emballe. Mais ce qui me trouble le plus, c’est que ce n’est pas du dégoût que je ressens. C’est de la curiosité. De la tentation. Comme si Gabriel savait exactement ce qu’il fallait proposer pour que je ne refuse pas. Une ombre couvre le contrat. Je lève les yeux, alarmée. C’est un homme que je ne reconnais pas. Costard noir, oreillette, la démarche de quelqu’un qui a suivi un entraînement militaire. Un garde du corps. Il me regarde avec l’expression d’un agent des services secrets à la fin d’un mauvais jour. « Mademoiselle Mercier. Monsieur de Valmont vous prie de le suivre. » Sa voix est aussi invitante qu’un coup de pistolet sur du béton. « Je… maintenant ? » « Oui, maintenant. » Je ressemble le contrat avec des gestes maladroits, essayant de le fourrer dans ma poche sans le déchirer. Mes pensées s’éparpillent. Comment Gabriel savait-il où j’étais ? Comment avait-il pu me faire suivre ? Et surtout—pourquoi ? Nous avons à peine échangé un regard. Un toucher accidentel. C’est absurde. La Mercedes noire attend devant les grilles du jardin. Aussi imposante qu’un prédateur qui attend qu’on le remarque. Je suis conduite à l’arrière. Le cuir crème de la banquette est plus doux que la peau d’un nouveau-né. Il y a une bouteille d’eau minérale dans le porte-gobelet, d’une marque que je ne reconnais pas. Probablement française, probablement couteuse. Le trajet est silencieux. Je ne demande pas où nous allons. Il y a quelque chose de fatal dans cet enlèvement volontaire—je réalise que je viens de signer un contrat qui m’y autorise. Nous arrivons à un immeuble dans le 7ème arrondissement. Pas un de ces hôtels particuliers prétentieux, mais un bâtiment du XIXe siècle avec la patine grise du temps et l’autorité tranquille de l’ancien argent. Le garde du corps me guide par des escaliers à ferronnerie, puis m’ouvre une porte. L’appartement me coupe le souffle. Il est immense. Trois chambres, je pense. Des plafonds hauts avec moulures. Une cuisine ultrafunctionnelle qui contraste élégamment avec les boiseries anciennes. Et la vue—oh, la vue sur la Seine et la tour Eiffel qui scintille dans le crépuscule humide. Mais ce qui m’arrête vraiment, c’est que Gabriel est là, assis dans un fauteuil club en cuir caramel, un verre de Scotch à la main. Il n’est pas en costume cette fois. Il porte un chandail en cachemire gris qui épouse ses épaules comme une promesse menaçante, et un pantalon en laine anthracite. Il a les cheveux légèrement humides, comme s’il sortait de la douche. La décontraction sur lui ressemble à une femme qui enlève son armor—ça vous met en danger simplement d’être témoin. Il se lève quand j’entre. Pas de signe. Pas de geste. Juste le redressement lent d’un roi qui daigne reconnaître la présence du commun. « Monsieur de Valmont, je… » Il lève une main. Une seule. Un geste qui dit silence. Je reconnais ce geste. Je reconnais l’autorité avec laquelle il le produit. Il me désigne le contrat avec son verre de Scotch. Tu as lu, dit ce geste. Je fais oui de la tête. Il pose son verre sur une table basse en marbre et s’approche. Pas rapidement. Chaque pas est calculé, testé. Il encercle mon corps sans le toucher, comme un prédateur qui établit ses limites. Je sens son chaleur. Je sens son odeur. Je sens l’intensité de son attention concentrée entièrement sur moi. Puis il fait quelque chose qui me paralyse. Sa main—celle avec la cicatrice—remonte lentement vers mon visage. Ses doigts tracent une ligne imaginaire le long de ma joue, sans me toucher réellement, mais la proximité crée un bourdonnement électrique qui traverse ma peau. Ses yeux gris-vert plongent directement dans les miens. Et je vois enfin l’expression que j’attendais depuis le bureau. C’est du désir. Mais ce n’est pas du désir simple. C’est du désir combiné avec la possession. Avec la vengeance. Avec quelque chose de plus sombre que je n’arrive pas à nommer. Sa bouche s’entrouvre légèrement. Et c’est à ce moment précis que mon téléphone hurle. Un appel. Un numéro que je reconnais immédiatement. Laurent. Mon ex-fiancé. Celui qui m’a ruinée. Celui pour qui le monde s’était arrêté—ou presque. Gabriel’s head tourne vers le téléphone avec la violence contenue d’un prédateur qui repère une menace. Sa main descend de mon visage. Son mâchoire se contracte si violemment que je crains qu’il ne se casse une dent. Il prend mon téléphone avant moi. Et sans un mot—toujours sans un mot—il accepte l’appel et met le haut-parleur. « Oui ? » demande Laurent, confus par le silence. « Camille ? » Gabriel tourne son regard vers moi. Et je comprends, à la lueur glaciale dans ses yeux, qu’il y a quelque chose entre lui et Laurent. Quelque chose de bien plus profond que je ne l’avais imagé. Et à cet instant, Laurent dit trois mots qui transforment tout. « Gabriel de Valmont ? »
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