Chapitre 13: Entre sœurs

1240 Mots
Adeola. Assise sur le lit, je me force à ne pas dormir... mais je somnole déjà. La lumière tamisée de la lampe dessine des ombres molles sur les murs. J'arrange une énième fois l'oreiller, ouvre mon livre, le referme aussitôt. Rien n'y fait. Mon corps cherche désespérément une position qui m'empêcherait de sombrer, comme si rester éveillée pouvait hâter son retour. Je finis par me lever et m'asseoir sur l'énorme canapé de la chambre. Le cuir est froid sous mes cuisses. J'allume la télévision ; peut-être que le bruit m'aidera à lutter contre le sommeil. Mon téléphone reste tout près de moi. Je vérifie l'écran toutes les quelques secondes, le cœur suspendu. Rien. Juste un « je rentre bientôt ». Et il est déjà vingt-deux heures passées. Loin de moi l'idée de jouer les épouses envahissantes, mais... c'est délicat. Je soupire doucement, laissant le film défiler sans vraiment le regarder. Les voix se mélangent, lointaines, comme étouffées par mes pensées. Ryan est vraiment en retard ce soir... me permets-je tout au plus. Je résiste autant que je peux, mais contre ma volonté, le sommeil m'attrape. Un bruit d'eau lointain me tire brusquement de l'obscurité.L'eau qui résonne contre le carrelage Ryan. Ma respiration se coupe. Je reste immobile quelques secondes, le cœur battant trop fort, avant de reprendre mon souffle. La télé a été éteinte, laissant la chambre plongée dans une pénombre épaisse. Seul un filet de lumière s'échappe de sous la porte de la salle de bain. Je me redresse, rejette la couverture et mes pieds nus rencontrent le parquet frais. Sur la table basse, mon téléphone affiche 02 h 37. Mes yeux glissent vers la porte de la salle de bain. Soudain, le silence revient. Le bruit de l'eau a cessé. Je prends une inspiration et retourne me glisser sous la couverture. Inutile d'avoir des pensées farfelues. Dix minutes s'écoulent. La porte s'ouvre enfin. Ryan sort, vêtu d'un simple short. Dans la pénombre, ses yeux s'écarquillent une fraction de seconde lorsqu'il m'aperçoit assise, droite contre la tête de lit. Puis, son regard redevient aussitôt neutre . Il ne dit rien. Il s'approche, rabat la couverture de son côté et s'assoit, me tournant son dos large, ce dos parcouru de tatouages complexes dont je connais chaque ligne à l'aveugle, ondulent sous la lumière tamisée. Je le suis du regard. J'entends le claquement sec d'aluminium. Il porte une bouteille d'eau à ses lèvres, boit une longue gorgée, puis la repose sur la table de nuit. Il pivote et s'allonge, remontant la couverture jusqu'à son torse. Je le fixe, mon regard chargé de toutes les questions que ma gorge retient. Cela ne semble ni le toucher ni l'atteindre. — Bonsoir, Ryan... soufflé-je malgré moi. Son regard se pose enfin sur moi. — Bonsoir... répond-il d'un ton étrange, comme s'il prononçait le mot par simple automatisme social. On se fixe ainsi, dans un silence électrique, chargé de tout ce qu'on ne se dit pas. Il sait. Il sait que je déteste ce jeu de rôle où l'on feint l'ignorance. — Tu es rentré très... — Ade, endors-toi. J'ai pas envie de me disputer, me coupe-t-il brutalement en se réinstallant sous la couverture. Il se tourne sur le côté pour me faire face. Son expression est si apaisée, si détachée, que cela m'irrite plus que n'importe quelle colère. — Je ne veux pas me disputer non plus, mais... — Je ne le referai plus, c'est bon. Couche-toi. Sans attendre, il sort une main de sous la couverture et me tire fermement vers lui. Ma tête vient se coller contre son torse. Je sens l'odeur du savon et de la nuit sur sa peau. Sa respiration est déjà calme, régulière. Sa main vient se poser sur mon crâne, me caressant les cheveux avec une douceur presque paternelle, comme on apaiserait un enfant dont la colère n'a aucune importance. — Je dois me lever dans quelques heures... Bonne nuit. Quelques minutes passent, rythmées par le battement de son cœur. Je sens son corps se détendre complètement : il dort déjà. Cette facilité qu'il a de basculer dans le sommeil alors que je bouillonne intérieurement me frustre autant qu'elle me blesse. Je me dégage doucement de son étreinte et me rassois. Le voir dormir si paisiblement est insupportable. Alors, comme une minuscule révolte, je m'étire vers la télécommande et baisse la climatisation. Que la chaleur l'empêche de dormir confortablement, et qu'elle m'aide, moi, à ne pas mourir de froid dans ce lit devenu trop vaste. Le salon de la résidence des Longuiti est baigné d'une lumière ambrée qui fait scintiller les grains de poussière dans l'air. Autour de la grande table en acajou, l'atmosphère est saturée de l'odeur boisée du papier de luxe et du parfum métallique de l'encre fraîche. Sous l'œil de lynx de Rene, nous nous exécutons. Pour elle, l'élégance ne se négocie pas : chaque invitation doit être tracée à la main. Je repose une carte dont l'encre brille encore, mes doigts crispés par l'effort. Mon stylo gratte le papier avec un rythme hypnotique, un son qui semble ponctuer le silence solennel de la demeure. À mes côtés, Solaya ne s'arrête pas. Elle s'agite, gesticule, me racontant avec une verve inépuisable la crise d'adolescence précoce de Dimitri, qui rejette désormais ses vêtements neufs sous prétexte qu'ils ne correspondent pas à son « style » ou à sa « colorimétrie ». Je ne peux m'empêcher de sourire. Ce petit garçon qui, il y a quelques années encore, clamait haut et fort qu'il m'épouserait une fois grand, semble s'être évaporé. Un petit rire m'échappe. — J'ai l'air folle, c'est ça ? s'exclame Solaya en s'interrompant, feignant l'offense face à mon hilarité soudaine. Je secoue la tête, tentant de reprendre mon sérieux malgré le pétillement de légèreté qui me gagne. — Non... non, ce n'est pas toi. Je me rappelais juste le jour où il a demandé ma main. — Oh ! Je vais lui ressortir ça dès qu'il commencera à jouer les mystérieux avec une fille au téléphone. — Il va te détester, Solaya. — Qu'il essaie. Je suis une mère détestable par nature... et de vingt ! Elle dépose sa vingtième carte avec un soupir de triomphe, fait craquer ses doigts bruyamment avant de s'affaler, la joue contre le bois poli de la table. — Si on continuait demain... ? propose-t-elle avec une moue implorante. Je secoue la tête, mon expression se figeant dans une fermeté douce. — Demain, j'ai une réunion avec le comité de la ville. Impossible. Elle laisse échapper un long gémissement dramatique. — Arrête de travailler et rejoins le club des femmes au foyer ! lance-t-elle dans un souffle. On passerait nos journées entre goûters fins et soins du visage. Je lui adresse mon plus joli sourire, bien que l'idée n'est pas mal. — Je décline votre fastueuse proposition, Madame. Si je n'avais pas mon travail, l'ennui m'aurait déjà broyée et jetée sous un camion-citerne en feu. — Oh... quelle tragédie ! Ce n'est pas comme si vous étiez indispensable, My Lady. Vous vous êtes endormie sur votre tapis de yoga la semaine dernière, me taquine-t-elle en agitant ses mains comme un éventail. Le souvenir nous fait éclater de rire toutes les deux. Elle et Amah étaient persuadées que j'avais atteint un niveau de méditation supérieur, alors que j'avais simplement trouvé le moyen de m'endormir dans une position d'équilibre que je n'avais pas choisie : mon corps avait simplement lâché prise.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER