Chapitre 1-3

848 Mots
Après un long trajet, j’émerge du métro à Bay Ridge, mon quartier à Brooklyn. Dès l’instant où je sors, une bourrasque me frappe le visage. Une bourrasque très humide. De la neige fondue. Génial. Franchement génial. Les dents serrées, j’agrippe les pans de mon vieux manteau de laine pour empêcher le col de s’ouvrir et je commence à marcher. Je n’habite pas très loin du métro – cinq pâtés de maisons seulement –, mais ils sont longs et je maudis chacun d’eux alors que la pluie glacée s’intensifie. — Attention, lance une femme trapue lorsque je la heurte. Aussitôt, je bredouille des excuses. Ce n’est pas entièrement ma faute – il faut être deux pour se cogner –, mais je ne suis pas de nature agressive. Mes grands-parents m’ont élevée mieux que ça. Lorsque j’arrive enfin à la maison mitoyenne en grès rouge où je loue un studio en sous-sol, j’ai l’impression d’avoir escaladé le Mont Everest. Mon visage est mouillé et glacial, et en dépit de mes efforts pour garder mon manteau fermé, la neige fondue s’est infiltrée et m’a glacée jusqu’aux os. Je fais partie de ces gens qui ont besoin d’avoir le haut du corps au chaud. Je peux tolérer d’avoir les pieds froids – d’ailleurs, c’est aussi le cas, puisque mes baskets ne sont pas imperméables –, mais je ne supporte pas de sentir l’eau froide dégouliner dans mon cou. Si j’en ai voulu sur le coup à M’sieur Dodu quand il a déchiré ma seule écharpe correcte, maintenant je suis folle de rage. Ce chat va le sentir passer. — Dodu ! je rugis en ouvrant la porte, pénétrant dans mon appartement à une pièce. Viens ici, créature infernale ! Le matou n’est nulle part. Au lieu de ça, Reine Élisabeth lève un regard placide depuis mon lit tout en se léchant la patte, puis elle commence à faire sa toilette, lissant méticuleusement chaque poil blanc pelucheux. Coton est à côté d’elle. Il somnole sur mon oreiller. Les deux félins sont au chaud, heureux et parfaitement insouciants. Ce n’est pas la première fois que j’éprouve un élan de jalousie irrationnelle envers mes animaux de compagnie. Moi aussi, j’adorerais dormir toute la journée et me laisser nourrir par quelqu’un. En frissonnant, je retire mon manteau trempé et le suspends au crochet près de la porte avant de me déchausser. Ensuite, je me mets à la recherche de M’sieur Dodu. Je le retrouve dans son nouvel endroit préféré : l’étagère supérieure de mon placard. C’est là que je range mes bonnets, gants, écharpes et sacs – déjà que je n’en ai pas beaucoup, c’est une tragédie aux proportions épiques chaque fois que ce petit diable décide de déchiqueter un accessoire afin de libérer plus de place pour son corps velu. — Dodu, viens ici. Comme je ne suis pas très grande, je dois me hisser sur la pointe des pieds pour l’attraper. Au prix d’un gros effort, je parviens à l’enlever de là-haut. Le chat pèse près de sept kilos, et en moulinant des pattes dans les airs, il me paraît deux fois plus lourd. — Je t’ai déjà dit que tu n’avais pas le droit de te percher ici. Je le dépose au sol et il me lance un regard vexé, me laissant comprendre que ce n’est qu’une question de temps avant qu’il se charge de mes autres accessoires. Comme son frère et sa sœur, M’sieur Dodu est tout blanc et tout doux, parfait exemple de la race des persans, mais les similitudes s’arrêtent là. Ce chat n’a absolument rien de calme ni de posé. Je me demande s’il lui arrive de dormir. Peut-être est-ce un vampire qui prend la forme d’un gros persan pendant la journée. En tout cas, il est assez méchant pour l’être. Alors que je m’apprête à le gronder, furieuse qu’il ait abîmé mon écharpe à cette période de l’année, il frotte sa tête contre mon jean mouillé et émet un ronronnement sonore. Puis il lève vers moi ses grands yeux verts, qu’il cligne d’un air innocent. Aussitôt, je fonds – à moins que ce soient les gouttes glaciales qui fondent le long de mes vêtements. Quoi qu’il en soit, j’éprouve une sensation de chaleur et de bien-être dans la poitrine. — Allez, viens ici, boule de poils, je grommelle en m’agenouillant pour le caresser. Il ronronne encore plus fort en frottant sa tête contre ma main, comme si j’étais sa meilleure amie du monde entier. Je suis presque certaine qu’il me manipule délibérément – ce chat est un malin –, mais je ne peux pas résister. Je suis gaga de mes chats. Les câlins se poursuivent jusqu’à ce que M’sieur Dodu soit sûr d’échapper à mes remontrances, puis il rejoint mon lit d’une démarche détendue et se roule en boule sur mon oreiller à côté de Coton. En soupirant, j’entre d’un pas lourd dans la salle de bain pour prendre une douche chaude. Ça me fait mal de l’admettre, mais Kendall a raison. Sans m’en rendre compte, je suis devenue une authentique femme à chats.
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