II L’INVITATION-3

1043 Mots
« Tu vas tomber ! » hurla Alex. La diligence, tirée par les quatre chevaux, filait bon train. Un terrible coup de foudre sembla leur arracher le cœur. Étienne se pencha sur le côté pour tenter de saisir un rebord de la petite fenêtre mais un cahot manqua le faire lâcher prise. Il avait frôlé la mort mais décida de recommencer. Il posa un pied sur le marchepied face à la portière, son autre pied restant sur la plateforme à l’arrière. Il s’accrochait au rebord de la fenêtre de sa main droite tandis qu’Alex le retenait par sa main gauche. Il exécuta un grand écart, le ventre et le torse plaqués contre la porte et ceci sous les rafales, la pluie et le tonnerre. Il n’y avait pas de vitre. Enfin, avec un puissant élan il lâcha Alex, prit appui sur ses jambes et d’un coup de reins, bascula dans la voiture la tête la première. Il atterrit sur le dos, aux pieds de Jérémie, assis tranquillement sur la banquette en bois recouverte de velours rouge. Jérémie se dressa, rouge de colère, mais fut catapulté sur Étienne par un formidable coup de pied aux fesses : Alex venait d’entrer à son tour tête en avant. Les trois enfants se retrouvaient entassés les uns sur les autres. Les cris de victoire se mêlaient à ceux de colère de Jérémie. « Vous êtes malades, s’écria-t-il en se relevant, vous courrez sûrement un grand danger ! –On crevait de froid dehors ! Étienne s’assit en riant sur la belle banquette en velours. –Alors, monsieur le comte, ironisa-t-il, on voyage en diligence ? D’où vient-elle ? On ne se refuse rien mon cher… –Pourquoi m’avez-vous suivi ? –Hé, protesta Alex, on t’a aidé à décrypter le message, on a le droit à notre part du gâteau ! –Idiots ! Ce n’est pas un jeu ! Vous n’auriez jamais dû venir ! –Et toi tu te prends pour Cendrillon avec ton carrosse ?! répliqua Étienne. –Tu nous caches quelque chose et on veut savoir ! » ajouta Alexandre en colère. Il continuait de pleuvoir à torrents. Le ciel s’illuminait d’éclairs impressionnants. Valérie remontait de la cave où elle avait réenclenché le disjoncteur. Elle fermait la porte et éteignait sa lampe quand plusieurs enfants se ruèrent vers elle. « Valérie, Valérie, ils sont partis ! Ils sont partis ! » Elle fut surprise par le ton inquiet des enfants. « Jérémie, Alexandre et Étienne sont partis en calèche ! bredouilla une jolie petite “revenante”. Une autre fillette vêtue en sorcière enchaîna aussitôt : –Ils sont partis en fiacre avec un cocher et quatre chevaux ! La jeune femme décida de prendre cela à la rigolade. –En fiacre, rien que ça… Ils ne se refusent rien dites-moi ! –Si si, insistaient deux garçonnets, on les a vus partir ! –C’est vrai, confirma Chelsea, même que j’ai voulu retenir mon cousin par sa cape ! Valérie calma son petit monde. –Les chéris, écoutez-moi, vous me dites qu’il manque trois de vos amis, Jérémie, Étienne et mon fils, d’accord. Mais avez-vous pensé qu’ils pouvaient être ailleurs dans la maison ? –Ah non, protesta Chelsea, ils sont partis en fiacre, je les ai vus ! –Non, en diligence ! –Moi aussi je les ai vus, jura un petit Frankenstein. Le concert de protestations reprit. –Mais pourquoi ne nous croit-on jamais !? se fâcha Chelsea face à la mère d’Étienne qui se moquait de l’imagination des enfants. Valérie éleva la voix : –Écoutez-moi. Votre histoire de diligence ne tient pas debout. Elle partait rejoindre ses invités quand Parfait, le frère d’Aubépine s’approcha d’elle en levant ses grands yeux. –Ils sont dans la chambre de votre fils, Madame. –De mon fils ? Et comment le sais-tu ? –Ils me l’ont dit ! –Eh bien ! voilà qui semble parfait mon petit Parfait. Elle appela les autres enfants afin de leur apprendre la nouvelle. –Mais c’est impossible ! réagit vivement Chelsea. –Je n’ai pas rêvé ! protestait Parfait qui partit pleurnicher dans les jupons de sa mère. Cette histoire commençait sérieusement à agacer la maman d’Alex. –Bon je monte voir. –Je te suis, » décida Chelsea. « Maman, nous sommes ici ! » En montant l’escalier, Valérie reconnut la voix de son fils. Lorsqu’elle entra dans la chambre, elle les vit jouer tous les trois au Monopoly. Valérie fut partagée entre éclats de rire et colère, elle ne savait comment réagir. Par contre Chelsea poussa un cri épouvantable. « Que faites-vous là ?! questionna-t-elle tétanisée. –Qu’est-ce qui te prend de crier comme ça, sursauta Alex, tu es folle ? –On joue au Monopoly, s’étonna Étienne, on ne fait rien de mal ! » Assis en tailleur sur le tapis ils fixaient la fillette avec des yeux étonnés. Alex partit en prison sans passer par la case départ sous les rires de ses copains… « Mais enfin je ne suis pas folle ! Je vous ai vus partir en diligence il y a cinq minutes ! Alex agita sa main comme pour la gronder. –Chelsea, gare à toi si tu as vidé le whisky de mon père ! –Ne te fiche pas de moi ! D’où venait cette diligence ? Valérie sourit en tournant les talons. –Bon les garçons, descendez, vos parents sont là. » La maman d’Alex quitta la chambre. Au même instant, la grande horloge du salon sonnait les douze coups de minuit. « Je n’y comprends rien, se lamentait la petite fille, il est minuit et vous êtes là… » Jérémie et Étienne riaient de la bonne blague qu’ils venaient de réussir. Incroyable. Comment avaient-ils fait ? « Alors cette diligence, c’était un coup monté ? » Éclats de rire des trois garçonnets. Jérémie se leva lentement. Ses gestes étaient mesurés mais Chelsea trouva malgré tout quelque chose de changé dans son regard. Jamais elle ne l’avait trouvé aussi mignon, aussi beau. Jérémie s’approchait, le regard lumineux : des milliers d’étoiles scintillaient dans ses yeux. Curieusement Chelsea eut peur de lui. « Ne t’approche pas ! Tu n’es pas Jérémie. Ne t’approche pas de moi ! Recule ! menaça-t-elle, sur ses gardes. Une forte angoisse lui comprimait la poitrine. Du rez-de-chaussée lui parvenaient des rumeurs d’adultes plaisantant entre eux. Une terrible envie de les rejoindre la saisit mais elle ignorait la lâcheté. Elle fit front face aux trois garçons. « Qui êtes-vous ?! murmura-t-elle du bout des lèvres. Le petit garçon lui adressa un sourire d’ange. –Je suis Jérémie voyons ! Ton cousin adopté par ton père, mon oncle, et eux là-bas, tu les connais ! –Mon Dieu, quel cauchemar ! Qui êtes-vous vraiment ? D’où venez-vous ? À cet instant Aubépine surgit dans la chambre. –Chelsea ?! Ça va ?! Le souffle coupé elle s’exclama : –Ça alors ?! Mais ils sont ici tous les trois ?! On m’a dit qu’ils étaient partis en diligence ! Elle éclata de rire. Chelsea semblait paralysée. Aubépine se préparait à redescendre mais Chelsea la supplia de rester avec elle. –Mais que se passe-t-il ici ? Les trois garçons se concertèrent du regard puis ils fixèrent les deux fillettes d’un regard intense, terrible… –Notre mission est terminée, dirent-ils, vous ne vous souviendrez plus de rien. Vous allez descendre et rentrer avec vos parents. » La seconde d’après, ils disparurent. Chelsea et Aubépine sursautèrent, comme si elles émergeaient d’un long rêve merveilleux. C’est en riant qu’elles gagnèrent le rez-de-chaussée, comme si rien ne s’était passé.
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