Lina
Deux semaines. Quatorze jours où chaque respiration semble suspendue à la possibilité de le revoir. Quatorze nuits où son image hante mes rêves et mes insomnies. Jade semble plus amoureuse que jamais, plus possessive aussi. Elle ne le lâche plus d’une semelle, comme si son instinct lui murmurait un danger qu’elle refuse de nommer.
Ce soir, elle organise un dîner. « Juste en famille », a-t-elle dit. Mais je sais qu’il sera là. Je me prépare avec une lenteur calculée, choisissant une robe simple, noire, qui glisse sur mes courbes sans les souligner. Je me regarde dans le miroir et j’y vois une étrangère aux yeux trop brillants, aux lèvres trop rouges. Une coupable.
Quand je descends, ils sont déjà là. Evan est adossé au chambranle de la porte-fenêtre, un verre de vin à la main. Il me voit avant les autres. Son regard me déshabille, m’analyse, me consume en une fraction de seconde. Je sens le poids de ce regard comme une caresse brûlante sur ma peau.
— Enfin ! s’exclame Jade en se tournant vers moi. Nous commencions à croire que tu t’étais enfuie.
Je m’assois à la table, choisissant la place la plus éloignée de lui. Une stratégie futile. Sa présence remplit la pièce, s’insinue dans chaque interstice, chaque silence.
Le dîner est un supplice raffiné. Jade parle, rit, ponctue chaque anecdote d’un geste possessif vers Evan. Une main sur son bras. Une épaule contre la sienne. Et lui, il sourit, il acquiesce, mais ses yeux… ses yeux ne me quittent pas. Ils tracent des lignes de feu sur ma peau, déchiffrent chaque micro-expression, chaque frémissement de mes lèvres.
À un moment, alors que Jade se lève pour débarrasser les assiettes, il se penche légèrement en avant.
— Cette robe… murmure-t-il, sa voix si basse que je pourrais croire l’avoir imaginée. Elle te va à ravir. Mais elle ment.
Je cligne des yeux, le souffle court. — Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Elle essaie de cacher ce qui ne devrait pas l’être. Ce qui brûle.
Je ne réponds pas. Je ne peux pas. Mes doigts se resserrent sur ma fourchette, les jointures blanchissent.
Quand Jade revient, elle apporte le plat principal. Elle s’assoit, fière, attendant les compliments. Mais Evan ne regarde même pas la nourriture. Ses yeux sont rivés sur moi, et je vois dans leur profondeur verte une tempête qui menace de tout emporter.
— Passe-moi le sel, s’il te plaît, Lina — dit-il, et sa voix est normale, polie, mais son regard est un défi.
Je tends la main vers la salière en même temps que lui. Nos doigts se frôlent. Cette fois, le contact n’est pas accidentel. Il laisse ses doigts sur les miens une seconde de trop, une chaleur insistante, une pression délibérée. Je retire ma main comme brûlée, laissant la salière entre ses doigts.
Jade a vu. Son sourire s’est figé.
— Evan, chéri, tu pourrais m’aider en cuisine ? J’ai oublié le pain.
Il hésite, son regard accrochant le mien une dernière fois avant de se lever.
— Bien sûr.
Je les regarde disparaître dans la cuisine, et je me lève à mon tour, incapable de rester assise. Je me dirige vers la terrasse, avalant goulûment l’air frais de la nuit. Mes tempes battent, mon corps tout entier est un arc tendu.
Quelques minutes plus tard, la porte derrière moi s’ouvre. Je n’ai pas besoin de me retourner pour savoir que c’est lui. Je le sens. L’air change, se charge d’électricité quand il est près.
— Tu es en train de devenir une obsession dit-il, et sa voix est rauque, différente. Je pense à toi tout le temps. C’est malade.
Je me retourne lentement. Il se tient à quelques pas, les traits durcis dans la pénombre. Son regard brille d’une intensité qui me fait frémir.
— Tu ne devrais pas dire ça.
— Pourquoi ? Parce que c’est la sœur de Jade ? Parce que c’est mal ? Il avance d’un pas. Le mal n’a jamais semblé aussi nécessaire.
Je recule, mais mon dos heurte déjà la balustrade. Je suis piégée.
— Arrête.
— Je ne peux pas. Il est tout près maintenant, si près que je peux voir les éclats d’or dans ses yeux verts, sentir la chaleur de son corps. Tu le sens aussi. Cette chose entre nous. Elle nous ronge tous les deux.
Sa main se lève, effleure une mèche de mes cheveux. Le contact est délicat, presque révérencieux, mais le désir dans ses yeux est sauvage, primitif.
— Evan… Je murmure son nom, et c’est à la fois une prière et une capitulation.
— Dis-moi de partir, Lina. Dis-le et je partirai.
Je reste silencieuse, paralysée par la bataille qui fait rage en moi. La peur. L’excitation. La honte. Le désir, plus fort que tout.
— C’est ce que je pensais murmure-t-il, et son sourire est à la fois triomphant et désespéré.
Il se penche, et pendant un instant terrifiant et exaltant, je crois qu’il va m’embrasser. Je ferme les yeux, mon corps tout entier tendu vers ce contact interdit.
— Evan ? Lina ? La voix de Jade résonne depuis le salon.
Il recule d’un pas, mais son regard ne me lâche pas.
— Ce n’est que partie remise.
Quand il retourne à l’intérieur, je reste sur la terrasse, tremblante, les jambes flageolantes. Je porte mes doigts à mes lèvres, là où son b****r n’a pas atterri mais où je l’ai déjà senti, imaginé, désiré.
Je regarde le reflet de mon visage dans la vitre de la porte. Mes yeux sont dilatés, mes joues colorées. Je ressemble à une femme qui vient de frôler l’abîme et qui a aimé ça.
Quand je retrouve finalement le courage de rentrer, Evan est assis à côté de Jade, son bras autour de ses épaules. Il me regarde, et dans ses yeux, je vois la confirmation de ce que je redoutais et espérais : ce n’est pas fini. C’est à peine commencé.
Et la partie la plus terrifiante, c’est que je ne veux plus que ça s’arrête.