Prologue

1548 Mots
PROLOGUELIVRE DE BORD 23 AVRIL - GMT : 03.59 Heure locale d’été : + 2 heures NOM DU BATEAU : « L’ESPRIT » Skipper : Bertrand Laval Position : 4°45' W 48°28' N Vent NW 0,5 Nœud - Température : 12° Celsius Mer calme Grand-Voile + Génois + Trinquette + Artimon Cap : 68° Il est six heures. Le soleil, las d’éclabousser de vermeil la brume aurorale, se profile plus nettement sur l’horizon. Le silence est prégnant. Pas un souffle de vent. L’eau ne frémit pas. Je vais devoir lâcher la barre enserrée de mes doigts maigres, bleuis par le froid. Mes muscles crispés répondent avec lenteur à ma volonté. La côte est proche, riche d’exhalaisons de la terre. Le voilier pleure sa lassitude, le gréement geint, le mécanisme du gouvernail crisse, la coque gémit. La rouille suinte sur l’acier que les tempêtes ont gangrené. Je tends l’oreille. J’écarquille les yeux. J’espère un goéland, un banc de maquereaux, une risée. Rien… Je fixe la barre puis descends dans le carré : deux marches branlantes et le plancher flotte dans les fonds. Une forte odeur de mazout écœure. J’inspecte l’image que me renvoie un miroir brisé. Je devrais me raser. J’ai l’air d’un sauvage. À bord, il n’y a plus d’électricité ni carte ni émetteur. Le moteur est invalide. Je croise une photo. Je l’ai contemplée tous les jours, six années durant, comme on se tourne vers la Vierge. Je la prie encore, même si les larmes ne noient plus mes yeux. — Sofia… dis-je sans pouvoir ajouter un mot. Je lui ai tant parlé. Ce tendre monologue des paumés qui s’accrochent à l’amour perdu comme à une épave. Elle m’a aidé à vivre, à espérer. Je l’aime toujours à en mourir. Curieux paradoxe, cet amour m’a aidé à survivre durant de longues années. Est-elle en vie ? Où ? Que fait-elle ? Est-elle heureuse ? Pourquoi suis-je addict à cet impossible partage ? Je sens ma Bretagne toute proche. Je vais débarquer en France. Je rêve d’un café noir, bouillant et d’un croissant sorti du four. Le vieux génois claque. Une brise ? Je me précipite à l’avant, tire sur la toile jaunie. Elle me gifle avant de sombrer sur le pont. Les émerillons ont lâché. Seuls la grand-voile étranglée de ris et l’artimon rebelle portent encore « L’Esprit ». — Mon Dieu, laissez-moi rentrer chez moi ! Ma prière est sans ferveur, mon espoir exsangue. À genou sur un pont de teck moisi, je contemple ce misérable ketch qui m’a emmené au bout du monde. Que suis-je encore ? Que reste-t-il de ma mémoire ? Il y a presque six ans que je n’ai pas vu la civilisation, plus de deux mille jours que j’erre comme un fou dans les rugissants, jetant l’ancre au hasard d’îles surgies du néant. Tout m’a paru irréel, inéluctable. Mes paupières cernées de sel s’ouvrent péniblement. Un ciel peint des bigarrures d’une aube volontaire s’émancipe de la pénombre. Mes yeux ne voient presque rien, éblouis par la lumière naissante. L’orchestre des eaux accorde sa mélopée sur des rochers démasqués par la marée descendante. — Va mon bateau ! Une dernière fois… L’eau devient huileuse. L’air se gorge d’haleines terrestres. La mer et la côte se convoitent. La coque valse. Nous croisons un sac en plastique. Des reflets de gasoil dessinent des arcs-en-ciel sur un chenal balisé. La vie n’est pas loin. Je coche l’entrée du port sur une carte dessinée par mes soins. Il y a un amer à découvrir, j’en suis sûr : le Petit Minou. Le premier des deux phares qui annoncent la rade de Brest. Le temps s’étiole, plus long que l’absence. Une lueur… Le brouillard me la dérobe. Elle réapparaît, emmitouflée dans un tissage de vapeur balayé par le spectre du soleil levant. Je distingue alors les deux phares. Je les ai observés des années durant, lorsque mon grand-père nous embarquait sur son yawl. Le Petit Minou me rassure. En m’alignant sur le phare du Portzic, j’évite les roches. La passe est large. Autrefois, le Portzic annonçait, après de glaciales journées de navigation, les crêpes au chocolat et les bols de cidre. Lorsqu’en mer, les crachats d’embruns salés giflaient nos joues irritées et que l’eau grise se glissait entre nos cols et nos manches, ma sœur et moi réprimions un frisson pour que grand-père ne nous qualifie pas de marins d’eau douce. Complices, nous nous regardions, bercés par l’espoir des caresses de grand-mère qui nous attendait devant la cheminée ronflante… Les phares de Brest, c’était notre récompense. — On a essuyé un noroît de force six ! Ce ne sont pas des mauviettes, lançait alors le marin. À son apaisant sourire, grand-mère mariait ses yeux plissés de douceur puis versait une rasade de calvados à son homme et des chocolats fumants à ses deux petits-enfants. Ma terre bretonne… Les phares de Brest… Ils furent les compagnons d’une enfance étrange. Beffrois de mes vantardises scolaires inspirées de légendes de mer que j’inventais comme d’autres enfants racontaient les films vus à la télévision. Aujourd’hui, tels des anges gardiens, ils me ramènent chez moi. Ils ont changé la couleur du premier. Je perçois le faisceau blanc bégayant avec les feux des cargos qui dansent au large, au cœur du rail. Son hâle rougeâtre est terni par une lumière verte arrosant son flanc. Derrière moi, perce encore l’onde du grand phare de la pointe Saint-Mathieu. Que de souvenirs étranges et cruels étranglent mon bonheur ! Je me laisse porter par le courant jusqu’au Portzic aux contours éclaboussés des mêmes lueurs vertes. Je rase la digue du port commercial. Il ne faut pas que je rate l’entrée sur bâbord, juste avant les bancs annoncés par la bouée cardinale sud du Port de Moulin Blanc. « L’Esprit » a un fort tirant d’eau. Je ne connais pas l’amplitude de la marée. Et sans sondeur… Des ombres ramènent leurs lignes de pêche sur mon passage. Je me faufile entre deux bouées. Il fait encore sombre. Où sont les lumières des docks, les cabines des chalutiers éclairées par leurs néons blafards ? Le voilier avance, je ne sais par quel miracle. Le quai approche. J’ai presque envie de freiner la lourde épave d’acier qui peut s’avérer rétive à la manœuvre. Mais comment ? Les amarres usées, négligemment lovées, traînent sur le pont. Elles me seront utiles. — C’est ici que tu vas prendre ta retraite… dis-je à mon bateau. Je tente de reconnaître les lieux. Mais la nuit persiste et seule une aura de lumière verte arrose le port. Soudain… Un cri retentit. Comme une lamentation, amplifiée par des haut-parleurs au volume trop puissant, déformant les sons. — Allah Akbar… Allah Akbar… Ça vient de la tour des Affaires Maritimes et court partout comme un tocsin. Je ne peux pas m’être trompé à ce point. Je suis bien à Brest. Je suis en France. Des groupes de femmes voilées courent çà et là. La présence d’un docker me rassure. Je lui lance une amarre qu’il glisse dans un anneau puis il me demande : — D’où venez-vous ? — Je suis français, m’entends-je dire, par habitude d’être étranger. — Moi aussi je suis français ! répond l’homme, étonné. Mais d’où venez-vous ? Mon angoisse s’apaise. — Ce serait long… Du Horn… Enfin… ce fut ma dernière escale… Il m’aide à amarrer le bateau, puis à me hisser sur le quai. Je sens mes jambes m’abandonner. J’entends ce chant en arabe. Ma vue se voile. Je perds conscience. Le choc avec le pavé me paraît sourd, le sol moelleux. Je n’ai pas mal. Je suis vivant. Je suis en France. Je suis chez moi, bercé par la lancinante complainte d’un muezzin qui honore un autre dieu que le mien. Ce dieu qui m’accueille en mon port de Brest… C’est donc lui que je remercie d’être vivant avant de m’évanouir. J’entends des voix, des ordres. Des portes claquent. Des serrures sont verrouillées. Ça sent le mauvais café… et une odeur de produit antiseptique, comme ceux qu’on utilise dans les hôpitaux pour désinfecter. J’émerge d’une étrange torpeur. Un matelas gris, à même le sol, libère quelques cafards surpris par une lampe murale brutalement allumée dans la cellule. Je vois un bout de ciel mauve entre les barreaux d’une fenêtre sale. Une main de Fatima a été gravée sur les murs. Je savais qu’une main me serait tendue à mon retour. Je crie sans être entendu. Il y a un tel vacarme. J’appelle à nouveau. Un homme me répond, au travers d’un judas. — Où suis-je ? — Vous êtes en France. Vos papiers ne sont pas en règle. Vous avez un passeport français datant de la Cinquième République. Demain, vous comparaîtrez devant un juge. — Mais… — On va vous donner des médicaments et à manger. Je regarde ma montre arrêtée. — En quelle année sommes-nous ? — C’te question ? En mille quatre cent trente… — Je… je voudrais parler à quelqu’un… J’entends le bruit d’un verrou qu’on libère. — Je vous écoute, Monsieur Laval. Face à moi, un homme à la barbe finement taillée. Il a le regard doux et me tend la main pour que je me lève. — Je m’appelle Bertrand Laval. — Je sais, Monsieur Laval. — Vous êtes… — Je suis votre gardien. — Je… — Vous êtes français, je sais. Mais je vous répète que votre passeport date de la Cinquième République. Nous sommes obligés de faire une petite enquête. Rassurez-vous, vous n’êtes pas le seul dans ce cas. Ça doit pouvoir s’arranger rapidement. — Vous voulez dire que la France… — Quelle est exactement votre question, Monsieur Laval ? — J’ai quitté la France sous le Président… — Nous le savons. Nous décryptons en ce moment vos cinq premiers « Livres de bord ». Nous vous avons laissé le sixième, mais je vous demanderai de le clôturer et de nous le remettre. Vous êtes parti de New York il y a six ans, larguant les amarres de votre voilier en pleine guerre. Vous n’avez pas réglé les loyers de votre studio parisien depuis cette date. Vous n’êtes en ordre de rien : impôts, sécurité sociale, assurances… Mais ne me dites pas que vous n’avez pas eu connaissance des changements intervenus dans la Constitution ? — Non. — Ça me paraît difficile à croire, Monsieur Laval. Vous verrez un cadi demain. Si vous avez le souvenir d’un ami, d’une famille ou d’un avocat, dites-le nous ! — Un cadi ? — Oui, le juge m******n chargé d’appliquer la loi coranique… — Mais… nous sommes en France… — On va vous apporter un repas et de quoi écrire, Monsieur Laval. Je vous invite à consigner ce dont vous vous souvenez. Cela pourra vous être utile. Bon appétit Monsieur Laval ! Al-hamdoulillah1 1 Louanges à Allah PREMIÈRE PARTIE
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER