Aéroport d’Amman, Jordanie – 24 avril

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Aéroport d’Amman Jordanie – 24 avril— Monsieur ? Monsieur ? Votre ceinture n’est pas attachée… — Merci… Le vrombissement des turboréacteurs fait trembler la carlingue. Je me suis assoupi durant les préparatifs au décollage. J’entends les ordres du commandant au cabin crew2. Je ne sais que penser. Je suis là, comme un vandale et un voleur. Au fond d’un slip, collé à ma peau, une antiquité vieille de plusieurs milliers d’années me le rappelle. Je ne suis qu’une arnaque. Les roues du Boeing s’arrachent du tarmac. Dans moins d’une heure, nous serons à Amman. Par le hublot, je jette un dernier regard sur les collines qui entourent Damas, la ville des premiers chrétiens et des derniers islamistes. Quel destin ! Alors que l’avion soulève du sol syrien quelque deux cents passagers et autant de bagages, je ressens une douleur intense. Ce n’est pas possible ! Notre histoire n’est pas finie. Je ne vis que par elle. Par quel miraculeux détour la vie nous amènerait-elle à nous croiser à nouveau ? Il le faut. Sinon rien n’existe là-haut… Je me mens pour ne pas pleurer, l’imaginant assise à mes côtés. Fermer les yeux, ne pas accepter son absence… Cinquante minutes plus tard, Amman se profile. Elle a l’air d’une capitale qui hésite. Nous sommes en Jordanie, chez des Palestiniens devenus sujets de monarques éduqués à l’anglaise, d’origine hachémite, arabes, musulmans, capitalistes. Les cellophanes couvrant les sandwichs jambon halal de la cafeteria de l’aéroport y sont verts, comme une des couleurs du drapeau, comme les draperies d’un mausolée islamique. Les biens nommés lieux d’aisance sont annoncés par un lent et malodorant ruisseau qui en émane. Mieux vaut enjamber les corps endormis à même le sol et grimper à l’étage pour atteindre les toilettes attenant au restaurant fast food, mieux entretenues. Un soldat à l’uniforme mal repassé me lance des phrases et des gestes que je ne comprends pas. Il veut que je redescende vers le ruisseau d’en bas. Je lui explique en « arabanglais » que les femmes nettoient les latrines et que je ne souhaite pas montrer mon intimité à ces êtres considérés ici comme inférieurs. Il va engueuler les préposées au nettoyage, leur reprochant sans doute d’être des femmes. Il faut dire que l’effervescence est exceptionnelle en ces jours de pèlerinage à La Mecque. Amman est une des étapes pour les musulmans. Ils sont nombreux à y attendre leurs avions, venant de tous pays d’Europe, d’Afrique ou du Moyen-Orient. D’autres viennent d’Asie, des Amériques. Ils dorment par terre, avec femmes et enfants, tout de blanc vêtus, telle une émouvante congrégation d’enfants d’Allah. Je gravis marche après marche l’escalator que je n’ai jamais vu fonctionner. Je m’engouffre dans les toilettes « hommes » et tente sans succès de fermer la porte d’un cabinet puant. J’emballe à nouveau le petit dieu El dans des serviettes en papier recyclé. Réajustant mes vêtements, je me dirige vers la porte d’embarquement pour Paris. — Transit ! Transit ! À peine reçu cet ordre scandé telle une insulte pour engager les touristes à rentrer dans la zone d’embarquement, mon téléphone portable sonne. Je décroche, fébrile, prêt à dire à Sofia que je l’aime. — Bonjour, Monsieur Laval. Mon nom est Eli Adam. Écoutez-moi bien ! Vous allez prendre le vol 237 à destination de New York. Bon vol, Monsieur Laval ! Un bip. Je raccroche. Je me surprends à dire merci, puis tente de retrouver le numéro de l’appelant sur mon écran. Il y est inscrit : « numéro inconnu ». Je fais immédiatement le rapport avec ce que j’ai dans le pantalon. Prétextant un oubli de bagages, je tente de m’excuser dans un arabe approximatif et sors de la zone d’embarquement sous les regards dubitatifs des douaniers. Je fonce vers l’étage aux toilettes, croise le soldat qui cette fois me sourit comme si on avait vécu « septembre noir » ensemble, me réfugie dans un cabinet, retire la statuette de mon slip et me mets à chercher un endroit pour la cacher. Dans la réserve d’eau des toilettes ? Je réfléchis. Il faut que je sois rapide. La porte s’ouvre sur deux hommes à la mine patibulaire et habillés de costumes sombres. Un frisson m’électrise le dos. — Nous aimerions vous offrir un verre, Monsieur Laval, me dit l’un d’eux avec un accent américain. Votre avion décolle dans une heure et trente-neuf minutes. Cela nous laisse tout le temps. J’ai bien envie de décliner l’invitation, mais je me dis qu’une bonne discussion devant un coca sera moins éprouvante qu’une fouille corporelle. — Eli Adam est collectionneur d’antiquités bibliques. Il veut vous rencontrer. J’observe mes interlocuteurs. On dirait les Blues Brothers du film. Ils portent des lunettes noires datant des années cinquante. Leurs costumes stricts en tissu bleu nuit ne dénotent pas du souvenir que j’ai de ce chef-d’œuvre du cinéma. Négligemment jetés sur leurs bras, il y a deux imperméables froissés. Leurs cravates ficelles démodent davantage encore leur air de mauvais garçons. — Vous êtes attachés à quel gouvernement ? — Nous sommes américains, mais détachés de tout gouvernement… — N’est-ce point… — Malhonnête ? Et voler une antiquité ? — Justement, je comptais… — Remettre cet objet aux autorités jordaniennes ? — Non, mais… — Syriennes ? — Écoutez… Je… Qui êtes-vous ? — Nous travaillons pour Monsieur Eli Adam. — Très bien. Je vais donc vous remercier pour ce coca et vous quitter… — Vos passeports et billets d’avion sont dans la poche revolver de mon veston. Je tâte ma veste pour vérifier que mon portefeuille y est toujours. Il n’y est plus. — Vous avez volé mes papiers ? — Préférez-vous les échanger contre la statuette ou garder celle-ci en acceptant d’autres documents que nous avons établi à votre nom ? — Un faux passeport ? Ça ne passera pas. Ici peut-être, mais à New York ? Vous m’envoyez au bagne ! — Vous pouvez croire que c’est un risque Monsieur Laval, mais, si vous connaissiez Monsieur Eli Adam, vous n’hésiteriez pas un instant. — Vous avez lu beaucoup de polars. — Soyez logique, si vous restez ici, en zone d’attente d’un aéroport jordanien, sans passeport ni visa, avec une statuette volée, vous êtes bon pour dix ans de prison ! Si vous nous accompagnez à New York, identifié par vos nouveaux documents, vous prenez un risque, mais vous vous donnez une chance d’en sortir. — Montrez-moi ce passeport… Je découvre ma photo sur un passeport qui, d’excellente facture, atteste ma nationalité américaine, me fait naître à New York, à la date de mon anniversaire, de parents français émigrés, car le nom imprimé est bien le mien. Le visa atteste mon entrée il y a huit jours par le Liban, puis la Jordanie via la Syrie. Les tampons semblent authentiques. — N’est-ce pas imprudent ? dis-je, bluffé par la qualité du passeport et des visas. — Un Laval américain ? Ne vous inquiétez pas, nous maîtrisons tout. — Mais pourquoi pas seulement un visa de sortie sur mon passeport français ? — Parce que vous êtes déjà enregistré, vous, votre billet et votre passeport français avec visa sur un vol à destination de Paris. Et puis, vous ne traverseriez pas les contrôles américains, nanti de votre trouvaille archéologique, avec un passeport français. J’acquiesce. C’est bizarre, je ne ressens même pas la peur. Pourtant, il s’agit bien d’un rapt. Qui plus est, je suis démasqué par des inconnus qui n’ont pas le moindre scrupule à me fournir de faux papiers… Mais, au point où j’en suis… Sofia perdue… Elle évoquait souvent la loi de causalité. Cela me faisait sourire. Plus maintenant. — Né à New York… Avec un accent français, sinon breton ? — Vous avez vécu vingt ans en France, à Quimperlé puis à Rennes, où vous avez fait des études de journalisme. Vous étiez un très mauvais élève… — Ça, au moins, c’est vrai ! — Monsieur Laval, vous ne devez pas obtenir la green card. Vous êtes américain. On ne vous demande que de passer les contrôles de J.F.K. — Mouais ! Si peu de choses… Vous n’êtes pas très exigeants finalement. J.F.K. et ses contrôles, c’est ce que je crains le plus… 2 Membres d’équipage
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