V

2401 Mots
VUn an et demi s’était donc écoulé depuis la rencontre avec Marie-Jeanne Le Goff et depuis cette conversation au Vauban, avec Léo et Anne-Marie. JG s’en souvenait comme de la veille. Il y pensait chaque fois qu’il entrait au bar du Vauban ou même simplement quand il passait devant la terrasse occupée par des touristes, tous du troisième âge et facilement reconnaissables, parce qu’ils sont à peu près les seuls après la rentrée scolaire à porter encore des shorts et des chemises de toutes les couleurs, dans lesquels ils n’oseraient jamais s’exhiber chez eux. Et en plus de ça paresseusement étalés devant tous les cafés, comme font un peu partout les touristes de tous les pays, bruyants comme des gosses et léchant des glaces dégoulinantes, avec des mines gourmandes à peine supportables chez des gamins de six ans. Donc ce soir, malgré sa promenade mouvementée à la plage de Pen Hat et ce coup de téléphone déjà à moitié oublié, il n’avait pas vraiment faim. Il s’était préparé un sandwich au fromage, ce qui constituait un peu trop souvent son repas du soir parce qu’il n’avait pas le courage ces jours-ci de faire la cuisine pour lui tout seul. Et pendant un peu plus d’une heure, il s’était immergé dans la poésie de Saint-Pol-Roux en essayant de ne plus penser à autre chose. Mais le cœur n’y était pas, malgré lui il revenait chaque fois à la photo de Vincent et aux quelques pages déjà écrites qu’il retourna pour finir par constater que, parmi tous les papiers étalés sur le bureau, le manuscrit qu’il cherchait n’était plus là. Pas vraiment surpris d’abord, parce que son bureau, contrairement aux autres pièces où il vivait, était malgré tous ses efforts un perpétuel chantier, il remit de l’ordre dans les feuilles éparpillées. Différents essais, tous très peu concluants, pour écrire avec des mots, des expressions, des tournures de phrases simples mais appartenant à Vincent, écrire n’importe quoi mais à la manière de Vincent. Trouver le quelque chose de Vincent qui n’appartenait qu’à lui. Des documents nombreux concernant la pêche autrefois et les langoustiers. Livres, dessins, photos, copies de feuilles de paye de marins pêcheurs. Impossible de confondre le manuscrit avec autre chose. Format différent, périmé, aspect vieilli, lignage scolaire bien particulier. Il n’était décidément plus là. Ni atterri dans la corbeille à papier ou même par terre à côté de la table où il aurait très bien pu glisser. JG regarda encore, souleva à nouveau tous les papiers qu’il venait de déplacer. Rien. Perplexe et quand même passablement inquiet, il saisit sur la table basse un paquet de Kleenex avant de se laisser tomber dans un des fauteuils du séjour et de se moucher douloureusement parce que, depuis ce matin, les ailes de son nez commençaient à gercer. Était-ce une conséquence de son rhume ? Le nez gercé, oui, mais le reste… Il se sentait soudain stupide, perdu, désemparé, seul. Nancy avait raison, il avait fait une énorme bêtise, et elle employait un mot beaucoup plus énergique pour le dire parce qu’on mesure difficilement la portée du vocabulaire dans une langue étrangère, même quand on la possède très bien et pratiquement sans accent. Elle était parfois très grossière sans le vouloir et ça le faisait souvent rire. Mais pas cette fois, parce qu’il devait convenir qu’elle avait raison, c’était une grosse connerie, il l’entendait encore le dire et il voyait ses lèvres s’arrondir quand elle insistait sur ce mot. Il n’aurait jamais dû se lancer dans une aventure pour laquelle il n’était probablement pas fait. Résultat : il était loin de ses repères habituels et il n’arrivait plus à travailler sérieusement, ni sur sa thèse ni sur autre chose parce qu’il n’était en fait ni écrivain ni détective. Et encore moins profileur ou quelque sottise de ce genre. Accompagnée de tous les qualificatifs et imprécations qu’il proférait à voix haute, la colère montait contre lui-même. Où était passé ce foutu manuscrit ? Il avait dû le poser machinalement quelque part où il n’avait rien à faire en allant dans une des quatre pièces faire tout autre chose que son travail d’écriture. Comme il essayait de se représenter ses déplacements de la journée, il se souvint de la porte qui n’était pas fermée à clef quand il était rentré et aussi de cet appel téléphonique. Il se souvint en particulier du chien. Ça faisait beaucoup et, lentement amplifiée par le silence de la maison, s’insinuait une pensée qu’il hésitait encore à formuler : était-il possible que quelqu’un d’autre soit entré pendant son absence, quelqu’un qui aurait volé le manuscrit ? Volé était un bien grand mot, et cette hypothèse le tira quand même de son abattement tandis qu’une poussée d’adrénaline le propulsait à nouveau dans chaque recoin du séjour, des deux chambres et de la salle de bain. Et même dans les toilettes, c’est un endroit où on lit parfois. Excédé et abruti mais conscient que les médicaments pour le rhume et pour son dos devaient réduire à rien sa capacité d’attention, il recommença en pensant qu’il avait dû passer plusieurs fois sans le voir devant ce dossier qui était forcément quelque part ! Rien cependant dans la pièce où il travaillait, rien non plus dans le coin cuisine. Rien dans le frigo, on ne sait jamais, dont il claqua la porte. Sa chambre dans un ordre spartiate ne pouvait rien dissimuler, non plus que la deuxième chambre plus petite et dans laquelle il était certain de n’être pas entré depuis deux ou trois jours au moins. Il vérifia tout de même, en vain naturellement. D’après le mobilier, c’était une chambre d’enfant où restait très peu de chose. Cette pièce, aux volets toujours clos, était d’ailleurs quasiment vide depuis qu’il vivait là. En arrivant, il en avait goûté l’atmosphère et il n’avait pas osé s’y installer ni en prendre possession comme s’il craignait d’en chasser une présence ou d’envahir un monde qui n’était pas le sien. Et en bas ? Mais pourquoi en bas et comment ? Quand il était sorti ? Il n’aurait quand même pas emporté ce classeur en bas sans s’en apercevoir ! Et où l’aurait-il laissé en partant ? Malheureux et fatigué mais décidé à ne rien négliger, il descendit visiter le hall d’entrée, le garage et même la buanderie où la gorge béante de la machine à laver ne pouvait rien lui cacher. Tout ça avec une impression de vertige et une inquiétude grandissante concernant son propre comportement au fur et à mesure qu’il fouillait les armoires, les commodes, les placards et les étagères. Rien là non plus décelant son passage ni une quelconque intrusion, et encore moins une effraction puisque la porte était restée ouverte. Dans les pièces silencieuses où il errait sans plus savoir où se tourner, attentif au frôlement du moindre courant d’air, il guettait maintenant le signe d’une autre présence qui l’aurait au moins rassuré sur son propre compte. Mais rien. Jean-Gabriel avait ordinairement une pensée claire et rationnelle, c’était ce qu’il se répétait en cherchant à s’en convaincre parce qu’il redoutait justement pardessus tout un événement, un signe qui lui prouverait le contraire, lui démontrerait qu’il était capable de jugements absurdes et de comportements aberrants, le livrant soudain à son insu à une réalité incontrôlable. Après avoir soigneusement verrouillé toutes les portes du bas, il remonta lentement l’escalier. Là, accrochées au mur plat, trois gravures représentant des bateaux de pêche dont un s’appelait la Marie-Jeanne et rien d’autre. Au premier, seul semblait vivant dans la pièce l’ordinateur où sautillait sur la page noire les formes géométriques de l’économiseur d’écran. Il sursauta violemment quand la sonnerie de Skype brisa le silence et le tira de ses réflexions. Nancy ! Il n’avait pas fait attention à l’heure et elle était ponctuelle au rendez-vous. Quand elle apparut sur l’écran, il revint dans un monde aux contours plus précis et plus familiers. Un monde infiniment plus agréable aussi. Il s’installa devant l’œil borgne de la webcam et ils parlèrent de cette journée à York où elle était, et de lui à Camaret. Il faisait beau là-bas sur l’Angleterre, à peu près comme ici. Tout le monde allait bien autour d’elle et, l’esprit libre, elle avait beaucoup travaillé. Elle vivait dans un monde normal, aussi il préféra ne rien dire de la panique qui s’était emparée de lui quelques minutes plus tôt. Cette pensée ne le quittait pas encore mais il réussit à n’en rien laisser paraître. Surtout ne pas lui faire peur, ne pas lui faire mal. Elle aussi avait besoin de retrouver son équilibre. Il renifla. — Mouche-toi, JG. Tu es pas très bavard ce soir, mon frenchy. Il invoqua comme excuse, son travail plus difficile que prévu, incrimina le rhume et les remèdes vraiment fatigants. Mais rien de grave, qu’elle se rassure. La conversation terminée par des mots doux proférés avec tendresse lui rendit un peu de calme. Il décida de reporter au lendemain matin les recherches autour du manuscrit. Il y verrait plus clair. Il appellerait alors Marie-Jeanne, le nom tournait dans sa tête depuis qu’il avait vu la gravure dans l’escalier, elle était partout et il s’en voulait de n’y avoir pas pensé tout d’abord. Elle avait évidemment les clefs de la maison et elle était la seule personne à pouvoir entrer pendant son absence. Elle voulait sûrement lui parler et ne l’avait pas trouvé, voilà tout. Un peu rassuré par cette conclusion tout à fait plausible, il était en train de prendre un comprimé pour être sûr de bien dormir quand il remarqua, sur le plan de travail dans le coin cuisine, le sandwich au fromage qu’il s’était préparé et n’avait pas encore mangé. Ça, comme tout le reste, prouvait bien qu’il n’était pas tout à fait dans son assiette. Le sandwich retourna immédiatement dans le frigo. Peut-être pour demain. Ou pour jamais, il n’avait pas faim. Il regagna sa chambre et s’endormit aussitôt qu’il se fut allongé. À huit heures du matin, le radio-réveil le tira brusquement d’un sommeil profond, sans le moindre rêve dont il se souvînt. Encore dans le brouillard, il se prépara un café très fort et comme chaque jour vint se poster pour le boire devant la porte-fenêtre. Un temps grisâtre où les couleurs avaient disparu. Des montagnes de nuages masquaient tout le haut du paysage. À peine quelques mouvements de bateaux à l’autre extrémité du port, vers le quai Téphany. La ville semblait dormir encore sous cet édredon, un peu comme lui qui observa longuement les efforts du soleil pour percer la masse grise et cotonneuse. Quelques rayons traversaient les lourdes volutes sombres quand, le café aidant, ses idées s’éclaircirent en même temps que faisait enfin irruption la lumière du jour. Il se tourna vers son bureau où le classeur et le manuscrit s’étalaient à leur place habituelle qu’ils semblaient ne jamais avoir quittée. Sa tasse de café encore à moitié pleine faillit lui échapper et tomber sur la moquette. Impossible ! C’était absolument impossible, il avait vérifié au moins dix fois à cet endroit. Mais le choc fut déterminant et, empoignant son téléphone, il sélectionna dans la mémoire le numéro de Marie-Jeanne Le Goff. Complètement réveillé, il tournait les pages du classeur, exaspéré par la désinvolture de cette femme qui entrait chez lui comme chez elle, sans même avoir la correction de le prévenir. Elle décrocha à la première sonnerie comme si elle avait attendu son coup de fil. Il fut à peine poli. — Bonjour Marie-Jeanne, c’est Jean-Gabriel, est-ce que c’est vous qui êtes venue chez moi ? — Qu’est-ce que vous voulez dire ? En pleine nuit ? Pour vous regarder dormir ? Il lui expliqua brièvement ce qui lui arrivait et, tandis qu’il parlait, il continuait à feuilleter le manuscrit. — Attendez, je ne suis pas fou, d’accord ? Et je n’ai pas rêvé. Le classeur a disparu de mon bureau hier après-midi pendant que j’étais allé marcher. Je n’ai pu le retrouver nulle part en rentrant. Et ce matin comme par enchantement, il est à nouveau à sa place. Il s’est bien passé quelque chose. Hier soir j’ai cherché partout dans la maison. J’ai regardé au moins dix fois à cet endroit et… attendez… et il manque une feuille. Oui, c’est bien ça, le classeur n’était plus là, j’en suis absolument certain et… ça me paraît bizarre à moi aussi en le disant mais il est revenu à sa place pendant la nuit et… et, c’est bien ce que je disais, il manque une page, la page 13. Je ne sais pas quoi dire. Et, encore une chose, est-ce que c’est vous qui m’avez téléphoné hier soir ? En même temps qu’il feuilletait nerveusement le classeur et qu’il s’entendait parler, il mesurait à quel point ses propos devaient paraître incohérents. — Euh, pas si vite, monsieur Toirac. Non, je n’ai pas téléphoné hier soir, ni à vous ni à personne d’autre d’ailleurs. Et je ne suis pas venue. Mais rassurez-vous, je vous en prie, ce n’est pas un problème bien grave, vous n’avez pas dû faire attention, voilà tout, ça peut arriver à tout le monde. Peut-être même que cette page manquait déjà dans la copie que vous avez. Ne vous inquiétez pas pour si peu en tout cas, ce n’est pas comme si je vous avais prêté l’original. Je vous ai laissé le classeur qui appartenait à Vincent, mais le texte écrit de sa main, je l’ai gardé près de moi. Je vous ferai une autre copie tout à l’heure, je dois aller en ville faire des courses. Je vous l’apporterai avant midi, et puis voilà. C’est la page 13, vous m’avez dit ? Vérifiez qu’il ne manque rien d’autre, on ne sait jamais. — Oui. Non, c’est impossible. Je veux dire, cette page, oui, c’est bien la page 13, elle ne manquait pas… j’ai de bonnes raisons pour en être certain, et je m’en serais aperçu depuis longtemps. J’ai assez travaillé sur ce texte pour le savoir. Quelqu’un l’a prise, c’est impossible autrement. Et tout le reste est là… C’est incroyable ! En pleine confusion, il se prenait à nouveau à douter de lui-même, mais en même temps il se demanda quel jeu elle jouait. Cherchait-elle encore à l’amadouer ou à lui donner le change ? Quelque chose le gênait dans les efforts qu’elle multipliait pour le rassurer. Il mit un terme à la communication après avoir accepté que, oui d’accord, elle lui apporte une autre copie, il l’attendait. Celui ou celle, à peu près certainement Marie-Jeanne, qui avait subtilisé le classeur avant de le remettre à sa place, s’imaginait sans doute que Jean-Gabriel ne s’en apercevrait pas. Mais dans ce cas pourquoi avoir soustrait une page à l’ensemble ? Maladresse ou volonté de dissimuler quelque chose ? Ou, au contraire, on cherchait à attirer son attention ? Mais sur quoi ? Et alors c’était probablement la même personne qui avait téléphoné la veille. Peut-être comprendrait-il un peu mieux quand elle lui ferait passer la photocopie. Quelque chose sonnait faux dans tout ça, comme la voix de cette femme maintenant. Et il pensa encore aux avertissements de Nancy. Elle avait eu raison de se méfier quand lui, avec ses intuitions, ses prétentions à tout comprendre et à deviner, lui n’avait rien vu venir. D’autre part, ça semblait évident maintenant, La Langouste était sans aucun doute la seule personne à pouvoir entrer ici sans difficulté. Qui d’autre ? Elle possédait nécessairement un double des clefs. De toutes les clefs ? Et son fils au fait, il disposait Peut-être encore d’un trousseau, lui aussi ? La question la plus gênante finit pas éclore comme une fleur vénéneuse dans ce tourbillon d’idées noires : Vincent Le Goff était-il réellement mort ? Subitement, Jean-Gabriel croyait sentir sa présence partout dans la maison. Et après tout ce n’était pas forcément absurde, par définition, un disparu peut toujours réapparaître un jour.
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