- Dimitry, tires-toi fissa, je ne suis pas d'humeur. Et emmène ton ami ! dis-je, acide.
Je n'y pouvais rien. Ce s****d réveillait le pire de ma personnalité. Le sentir aussi proche me donnait envie de lui lacérer le visage.
Il continuait d'avancer.
- Je ne plaisante pas.
Je n'avais pas besoin de crier. Les loups avaient une ouïe surdéveloppée. Moi, par contre, je me posais souvent cette question : pourquoi avais-je un pouvoir si merdique ? J'aurais préféré qu'il me serve à anéantir mes ennemis. Au lieu de quoi, il me prévenait juste d'un potentiel danger. C'était comme se rendre dans une boutique de chaussures soldées et que votre cerveau vous annonçait : attention, risque de dépenses. L'avertissement aurait beau clignoter en lettres de feu, il ne m'aiderait pas à sauver mon portefeuille.
- Mais p****n, qu'est-ce que tu ne comprends pas dans cette simple phrase ? désespérai-je.
Il jura, mais ne recula pas.
- Nom d'un chien, siffla-t-il, comment est-ce que tu sais que c'est moi ? Tu m'as mis une puce ou un truc du genre .
- Charmant ! rétorquai-je, les dents serrées. J'ai juste inhalé ta puanteur.
Dimitry portait un jean sombre surmonté d'une chemise rouge. Il avait rasé son crâne et ses traits burinés n'enlevaient rien à son charme. C'était d'ailleurs son aura de mauvais garçon qui m'avait attirée, à l'époque.
- Jones, je sais que je n'ai pas été très... Mais tout ça, c'est du passé. Ne crois-tu pas ? Ne pourrions-nous pas repartir sur de nouvelles bases ?
Du passé ?! Dimitry ne le savait pas, mais ce qu'il appelait passé, était très présent dans ma vie. Il m'avait mise en cloque et sept mois plus tard, je donnais vie à des jumelles prématurées. Je ne comptais pas faire les présentations, mais j'aurais du mal à oublier.
- Non, tires-toi !
C'est ce moment que choisit l'empereur pour faire son apparition. Et p****n, quelle apparition ! Je n'avais jamais rencontré le chef de meute de la Nouvelle-Orléans, mais les rumeurs ne lui rendaient pas grâce. Il y avait quelque chose en lui de princier. Un visage parfait et un sourire dévastateur. Tout le contraire de Dimitry. Pourtant, son grand corps tout en muscles ne laissait aucun doute sur son activité favorite : malmener ses ennemis. Malheureusement pour lui, ni sa prestance ni même son physique ne me feraient oublier ce qu'il était.
- Miss Queen, nous n'avons pas encore été présentés, dit-il avec un accent russe traînant.
- Inutile, Vladimir Alferov. Je sais exactement qui vous êtes. Ce que je ne sais pas, c'est ce qui vous a laissé penser que vous pouviez impunément briser le silence de cette nuit de deuil.
- Toutes mes condoléances, votre mère était une femme admirable. Je suis de...
Je ne le laissai pas finir, lassée d'entendre cette phrase à tout bout de champ depuis mon arrivée.
- Arrêtez vos flatteries. Je n'ai rien à vendre, alors foutez le camp, criai-je en le fixant.
Le bon sens aurait voulu que je baisse les yeux. Toutefois, je ne faisais pas dans la soumission. Quand bien même mon comportement me mènerait au bord de la tombe, je ne m'abaisserai jamais. L'espace d'un instant, et ce malgré la pénombre, je distinguai un tic nerveux faisant s'animer son œil droit un peu plus que nécessaire. Cet homme n'avait pas pour habitude de se faire renvoyer. Il était vexé... Grand bien lui fasse. Peut-être allait-il faire l'erreur de laisser sortir son loup. J'étais très au fait de la chasse et mes doigts crispés sur mon pistolet commençaient à s'engourdir.
- Vous déclencheriez une guerre juste parce que j'ai voulu discuter ?
- Ça, c'est votre point de vue monsieur Alferov. Et ici, vous le savez, tout est sujet à interprétation.
Il éclata de rire et ce son me désarma un instant.
- Êtes-vous fou ? Ça expliquerait le fait que vous traquiez une pauvre jeune femme dans un cimetière en pleine nuit.
Le tic nerveux réapparut. Et j'eus envie de danser pour fêter ma victoire.
Jones 1- gros chienchien poilu 0.
Pendant tout ce temps Dimitry ne prononça pas un mot. C'était comme si Vladimir avait appuyé sur un interrupteur et mît le loup sur pause. Mais quand les yeux de l'alpha virèrent au blanc, ceux de Dimitry prirent une couleur jaunâtre, signe qu'ils étaient sur le point de se transformer. Je pointais mon pistolet sur eux.
- allez, donnez-moi une bonne raison de vous abattre, chuchotais-je.
Malheureusement, mon souhait ne fut pas exaucé. Enfin, pas dans le bon timing. Dans cette satanée ville, les gens avaient le don de vous surprendre ou plutôt de se trouver là où l'on ne les attendait pas. Alors que je m'étais attendue à la visite de tout un essaim, je me retrouvai avec deux loups sur les bras. Et j'étais à peu près sûre qu'ils n'avaient pas fait le déplacement pour ça. Pire, ces deux inutiles m'avaient fait louper le coche. Ma mère s'était réveillée. D'un bond, elle quittait son cercueil.
- Génial ! m'écriai-je. Alors que je déplaçais l'arme vers ma mère.
Pas attentive pour un sou, je ne savais toujours pas ce qu'elle était. Le Lunamentis avait un moyen de ne pas se faire surprendre : si le mort grattait son cercueil jusqu'à en faire disparaître le bois, il s'agissait d'une goule et du même coup, c'était beaucoup plus facile de l'abattre. Alors, personne ne comprit pourquoi je faisais la bêtise d'enlever le couvercle. Autre problème : si le mort était un futur vampire, lors de sa transformation, il explosait purement et simplement ledit couvercle et avec ma poisse habituelle, je me retrouvais toujours blessée dans le processus. Et se battre avec une sangsue alors que l'on se vide de son sang devenait sacrement épuisant et potentiellement mortel. Pour ma défense, j'aimais être en vie. De toute façon, dans les deux cas, c'était mauvais pour nous. Dans le premier, elle chercherait à nous bouffer et dans l'autre, elle voudrait juste nous pomper notre fluide vital. Je tirai deux fois plutôt qu'une pour en finir avec ma génitrice. Mais ces foutus loups étaient débiles. Ils s'interposèrent et la première balle se perdit dans les broussailles tandis que la deuxième se fichait quelque part dans le pelage de Dimitry maintenant transformé. Alors qu'il couinait, Vladimir sauta à la gorge de ma mère.
- Mon c*l ! Nom d'un chien ! cria Dimitry, qui avait à nouveau le corps d'un homme.
- J'aurais dit : nom d'un loup, mais vu que c'est toi qui l'as dit le premier, personne ne t'en voudra. C'est vrai que vous avez la même odeur.
- p****n, mais tu l'as eu où, ton permis de port d'arme, sérieux ? Dans une pochette-surprise ? pleurnicha-t-il encore.
Ma mère repoussa Vladimir sans mal avant de lui mordre la patte. J'avais donc ma réponse... Une f****e goule.
- Toujours le même, à ce que je vois. Ton patron se fait mettre minable et toi, tu regardes ton c*l. Il faut vraiment tout faire, ici !
Je m'interposai entre le loup et la femme qui m'avait donné la vie. Dimitry grogna, signe que ma petite pique avait porté ses fruits. Il cessait enfin de geindre pour agir comme un... homme ?
- Il est à moi, Jones ! me cria alors ma mère.
Avais-je seulement bien entendu ? Jones ? Une goule qui avait conservé sa mémoire ? Qu'est-ce que c'était encore que cette m***e ? Trop choquée par la situation pour le moins inédite, je restai plantée là, la bouche grande ouverte, à me demander si le destin avait un sens de l'humour douteux ou si c'était moi qui avais un drôle de karma. Je me sentis soudain esseulée. Bien plus que quand j'avais appris la disparition de ma mère. C'était peut-être immoral, mais c'était comme ça. L'aliénation était une tare familiale. J'aurais été ravie de la savoir en vie, encore humaine : je n'étais pas non plus un monstre. Ma mère avait une façon bien à elle de me faire comprendre que j'étais dans le mal, surtout quand je n'adhérais pas à sa vision des choses. Savoir qu'elle était déjà désagréable de son vivant me faisait craindre l'avenir.
- Ferme la bouche, tu m'empêches de respirer, lâcha ma mère. Si tu ne veux pas que je touche celui-là, tant pis. Je te le laisse. Mais je prendrai ce vaurien de Dimitry. Il ne sera une grande perte pour personne.
Mon cerveau avait quitté le navire. Évidemment que je ne pouvais en aucun cas pomper tout l'oxygène des lieux et surtout, une goule n'avait nul besoin de respirer, alors je ne relevai pas. Je me repris vite. Il était hors de question qu'on me manipule avec des mots que, certes, ma mère aurait pu utiliser, mais sûrement pas une goule.
- Dans la tête ou dans le dos ? demandai-je sans émotion.
Elle me regarda, semblant ne pas comprendre ma question. Alors, je précisai :
- La balle ? Tu la veux dans la tête où je te laisse une longueur d'avance avant de te tirer dans le dos, puis de t'achever d'une seconde balle dans la tête ?
- Queen Jones Elizabeth, fille indigne ! Mes dernières volontés ne sont plus d'actualité. Je peux réfléchir par moi-même et me nourrir aussi.
Ses dernières volontés, qu'elle avait pris soin de rédiger, stipulaient de ne surtout, sous aucun prétexte, la laisser devenir un monstre. Elle ne manqua pas de me rappeler à quel point j'étais une mauvaise fille. Et on y revenait ! Je soufflai bruyamment. Si j'avais, pendant quelques minutes, regretté de n'avoir pas passé assez de temps en sa compagnie, j'avais très vite retrouvé mes esprits. Loin des yeux, près du cœur.
Un grognement me fit sursauter. Fichus loups, je les aurais presque oubliés. Pendant que j'essayais de me faire à ma nouvelle réalité, Dimitry et son alpha avaient encore changé de forme. Ils étaient humains, mais semblaient tous deux plus musclés et plus animaux aussi. De longs crocs dépassaient de leurs bouches et leurs doigts se terminaient par d'immenses griffes acérées. La chevelure de Vladimir était devenue totalement blanche. Et le spectacle que ces deux garous m'offraient était totalement inédit. Si bien que mes yeux refusèrent de croire ce qu'ils voyaient. Ma mère s'éloignait à grands pas entraînant avec elle les deux loups, qui tentaient de la retenir coûte que coûte. D'ailleurs, leurs pattes arrière laissaient de longues lignes profondes dans la boue. Mais même en freinant les fers, ils restaient incapables de l'immobiliser. Je dus perdre bien dix bonnes secondes à profiter du spectacle avant de me reprendre et de scruter les alentours, m'attendant à enfin rencontrer ces foutus vampires. Pourtant, rien. Les lieux étaient complètement déserts.
- Qu'attends-tu pour venir en aide à ta pauvre mère ? J’espère que tu n'as pas voyagé seule, il me tarde de rencontrer mes petites filles.
- Lâchez-la ! Trouver plutôt le joueur de flûte.
Tous, y compris ma mère, me regardèrent, hagards.
Il fallait en plus que je m'explique, non, mais j'étais en plein délire !
- Le joueur de flûte : le nouveau maître de ma mère et accessoirement son assassin. Il a apparemment décidé de la rappeler à lui. Et manifestement, elle ne peut pas lui résister.
Je pouvais encore la tuer et en finir là tout de suite, mais le doute m'assaillit. Et si elle était encore elle ? Ma seule autre alternative était de le tuer lui, afin qu'elle puisse recouvrer sa liberté. Je rejoignis le petit groupe au pas de course, ne sachant que tenter. Si deux loups adultes ne pouvaient retenir ma mère, je n'avais pas le moindre espoir d'y arriver. En avais-je seulement besoin ? Il n'y avait personne d'autre que nous dans ce cimetière. Ce qui voulait dire que le rapace était foutrement puissant s'il pouvait lui donner des ordres à distance.
- Lâchez-la, hurlai-je encore.
Les deux loups semblaient un peu durs d'oreille. Ils me jetèrent un drôle de regard. Ils prirent leur temps, mais obéirent néanmoins.
- Je ne vous remercie pas puisque à la base, je n'avais rien demandé. Vous pouvez rentrer chez vous. Je m'occuperai de ce problème seule.
- Ne dis pas n'importe quoi, me rétorqua Dimitry, qui reprenait sa forme humaine. Tu vas perdre sa trace. Et puis, j'ai bien entendu, tu as des enfants ?
Je ne l'écoutai pas et le plantai là sans répondre. Je me dirigeai vers ma voiture. L'alpha, quant à lui, trottina à mes côtés en boitant légèrement. Je ne comprenais pas ce qui avait poussé un homme de son envergure à me venir en aide. Sans prévenir, il se transforma. J'aurais dû réagir. Le voir aussi bien pourvu, complètement nu, se mouvoir avec nonchalance comme s'il sortait de la douche avait quelque chose d'excitant et de dérangeant à la fois. Mes filles me faisaient ce coup-là tellement souvent que je m'y étais accoutumée. Vladimir me regarda avec un intérêt soudain.
- Habituellement, je fais peur quand je fais ça.
- Quoi donc ? Vous promenez à poil ? Je vous crois sans problème, rétorquai-je tout en me rinçant l'œil.
- Et vous ne détournez pas les yeux ?
- Vous avez décidé pour je ne sais quelle raison de m'offrir un strip-tease gratos. J'en profite pendant qu'il en est encore temps.
L'homme sourit avant de rebrousser chemin.
- Bonne nuit, mademoiselle Queen, dit-il avant de disparaître dans la nuit.
- Cabotin, marmonnais-je en étant sûre qu'il m'avait entendu.