IIDépité, irrité même contre son propre don quichottisme, contre ce pseudo-capitaine qui savait si bien se mettre à l’abri des surprises de l’épée, contre ces fédérés, cause de tout le mal, et dont il avait pour sa part une sincère horreur, contre cette jeune fille qui avait le triple tort d’être adorablement jolie, d’arborer les couleurs révolutionnaires et exécrées, enfin d’appeler grand-père un des plus farouches suppôts de la Terreur, septembriseur et fournisseur de la guillotine, le vicomte Georges de Lorys maudissait le hasard qui l’avait attiré en ces parages dont, sous peine de se commettre avec la canaille, un homme de qualité devait soigneusement s’écarter.
Le hasard ? Était-ce bien le hasard ? En y réfléchissant mieux, Lorys se souvint qu’il avait reçu une mission, peu importante, il est vrai – il s’agissait tout simplement d’un renseignement sur le service de la malle de Bretagne – mais que, dans l’émotion de la bagarre, il avait totalement oublié.
Et c’était, de sa part, faute d’autant moins excusable que cette mission lui avait été donnée par très gracieuse et très aimée marquise de Luciennes, à laquelle, par sa faute niaise, il ne saurait quelle excuse fournir.
Car, de lui raconter l’aventure, il ne pouvait être question.
Retourner sur ses pas ? il n’y fallait pas songer… C’était assez d’imprudences… Il n’aurait eu qu’à rencontrer encore cette petite jacobine et son effroyable grand-père !
Pourquoi aussi se mêler d’un incident qui, en somme, ne le regardait nullement ? Que cette petite fille fut malmenée par un rustre, en quoi ceci le touchait-il ? Après tout ne s’était-elle pas exposée de gaieté de cœur à cette malencontre ? Quel besoin avait-elle – cette petite buveuse de sang – d’arborer si audacieusement un symbole qui, trois mois auparavant, tandis que le roi légitime était aux Tuileries, eût été parfaitement séditieux ?
Pour s’être conduit comme un manant, ce capitaine… Lavallière… Lambertière… au diable le nom !… n’avait-il pas donné la preuve d’un ardent loyalisme ? N’avait-il pas agi, comme l’eût fait le vicomte lui-même, si la cocarde maudite l’eût provoqué, nargué à la boutonnière de quelque officier de Buonaparte ? Il est vrai que la jeune Marcelle – oui, c’était bien Marcelle qu’elle s’appelait – avait montré une délicieuse crânerie, mieux que cela même, une sorte d’exaltation dont – si elle eût appartenu au parti des honnêtes gens – Lorys eût été enthousiasmé… et puis… et puis… quiconque outrage une femme est un être digne de châtiment… un lâche qu’on soufflette, qu’on tue au besoin…
Ainsi, dans sa tête, le vicomte plaidait le pour et le contre avec la même énergie, s’éloignant d’ailleurs avec le plus de hâte possible, comme s’il eût été poursuivi ; il ne s’arrêta qu’en plein Palais-Royal, en ce jardin où les statisticiens du temps comptaient quatre cent quatre-vingt-huit arbres, autour desquels rôdait l’infatigable cohorte des castors, demi-castors et castors fins, appellation bizarre, dont les curieux pourront trouver l’explication dans le Dictionnaire de Trévoux et qui servait à désigner les divers degrés du monde de la galanterie. Du reste, depuis que le prince Lucien Bonaparte, en réintégrant le palais, avait attiré autour de lui la fleur du bonapartisme militant, le jardin présentait à certaines heures l’aspect d’une cour de caserne : ce n’étaient qu’uniformes et grosses moustaches, avec, aux boutonnières, les larges rubans rouges. Des groupes, que surmontaient des shakos démesurés, des colbacks étranges, des plumets, des aigrettes, des queues de coq, obstruaient les allées, envahies par les colporteurs de nouvelles, les prophètes bavards ou les pessimistes silencieux.
Lorys, sans savoir pourquoi il restait, passait et repassait au milieu de cette foule, agacé, piétinant, prêt à surprendre le moindre regard déplaisant.
C’est qu’aussi le vicomte de Lorys était bien le gentilhomme le plus passionné et le moins raisonnable du royaume… pardon ! de l’empire.
Il avait vingt-cinq ans ; né en 1790, aux premiers jours de l’émigration, il était resté orphelin de très bonne heure et s’était trouvé, au premier âge de raison, à l’étranger, sous la tutelle d’un oncle, le baron de Tissac, tête brûlée et cerveau mal équilibré, qui l’avait entraîné à travers l’Europe, au milieu de cette tourbe de frelons qui, de loin, bourdonnait, sans jamais s’approcher pour le piquer, autour de ce Napoléon dont l’insolente fortune fournissait chaque jour pâture nouvelle à leurs prudentes fureurs, état-major in partibus qui rêvait de plans infaillibles, de décisives victoires et qui, enregistrant ses défaites, n’en conservait pas moins une foi indéracinable dans les chances du lendemain. En somme, il vient toujours une heure où le joueur le plus heureux se voit trahi par le sort. Tout ce monde attendait. Il n’y avait qu’à ne pas se laisser mourir.
Et c’était surtout de ce côté que le baron de Tissac, un des rares émigrés qui avait su mettre à l’abri une fortune considérable, tournait toutes ses habiletés. Le premier devoir d’un gentilhomme était, selon lui, de se tenir toujours prêt à faire bonne figure à la cour : aussi avait-il pris soin, avant tout, de persuader à son neveu que l’escrime, la danse et la révérence constituaient le fonds et le tréfonds de toute éducation.
Avec la haine furieuse du jacobinisme et le profond mépris des brigands qui suivaient Napoléon, un de Lorys pouvait prétendre à tout.
Quelle instruction avait reçue le jeune vicomte ? De-ci de-là, entre deux relais de poste, sur la route d’Angleterre ou de Russie, selon que le caprice du baron de Tissac l’entraînait à tel ou tel des points cardinaux, le précepteur de Georges de Lorys lui donnait quelques rapides leçons.
Curieux personnage que ce précepteur, ancien abbé de cour et que des revers de politique et de fortune avaient réduit à cette position subalterne. Peu correct d’ailleurs, point confit en dévotion, fort guilleret même, il avait reçu du baron l’ordre formel d’élever le vicomte en l’horreur la plus profonde de la philosophie et de la Révolution. Et voici comme il s’y prenait :
Dès que les hasards de la locomotion le lui permettaient, il s’emparait de son élève, tirait un volume de sa poche et lui disait :
– Monsieur le vicomte, apprêtez-vous à frissonner : je vais vous lire quelque chose d’horrible, une page de ce brigand de Jean-Jacques Rousseau…
Ou bien :
– Ceci est une monstruosité… un extrait de l’Essai sur les mœurs, de cet épouvantable Voltaire…
Seulement il lisait, très clairement, avec une complaisance d’artiste, et il concluait après un temps d’arrêt :
– N’est-il pas vrai, monsieur le vicomte, que l’homme qui a dit que nous étions tous égaux était digne de la potence ?
Ainsi de l’histoire de la Révolution et des campagnes de l’Empire :
– Bandits, les soldats de Valmy, de Jemmapes, d’Austerlitz, de Wagram…
Seulement, il enlevait de vigoureuse façon le récit de la bataille, criant à pleins poumons :
– Vive la République ! ou Vive l’Empereur !
Puis, très posément, il ajoutait :
– Ainsi se battent ces criminels qui sont la honte de l’humanité !
L’abbé de Blache – comme il s’appelait – obéissait ainsi aux ordres reçus, et, de fait, il avait consciencieusement enrichi le vocabulaire du jeune homme de toutes les injures imagées que son imagination lui avait fournies pour flageller les ennemis de la légitimité ; seulement, dans son zèle, sans doute, il ne s’apercevait pas que le plus souvent elles tombaient à faux : si bien que, dans le cerveau du jeune homme, c’était le chaos le plus complet, le fouillis moral le plus inextricable qui se pût concevoir.
À dix-huit ans – le baron l’avait alors entraîné à la cour de Suède – le jeune homme se trouva seul. L’abbé n’avait pu se résigner à cette excursion en terre polaire, et, de ce moment, les idées de son élève prirent une direction plus nette. Lorys versa dans le fanatisme royaliste.
Il était temps, car déjà le baron de Tissac avait ouvert parfois de grands yeux en entendant son neveu proférer des phrases comme celle-ci :
– Il est étonnant que ce misérable d’Alembert ait dit si justement…
Ou bien :
– Ces va-nu-pieds de Valmy avaient bien du courage…
Comme tous les jeunes gens, Lorys avait besoin de s’enthousiasmer. Jusqu’ici, à tout dire, le parti royaliste avait donné peu d’aliments à ses aspirations admiratrices, et pourtant il voulait se dévouer, instinct d’abnégation : des enseignements de l’abbé il ne lui restait que des verbosités de haine. Le fonds manquait. Quelques belles dames de l’émigration vinrent fort à propos pour canaliser ces torrents de passion, encore sans direction précise. L’enseignement d’une jolie bouche, appuyé de regards charmeurs, décida de ses convictions : il devint intraitable royaliste, ultra, et M. de Blacas lui parut tiède. Il vit de très bonne foi la France souillée, déshonorée, et se jura de lui rendre l’honneur, Persée d’une Andromède vouée au monstre.
Une fois lancé, il alla plus loin que les plus intransigeants, mettant à reculer dans le passé la fougue qu’en un autre milieu il eût déployée pour aller en avant. Rêvant les temps héroïques de la féodalité, il proféra contre le Progrès le serment d’Annibal.
Avec cela, courageux jusqu’à la témérité, doué d’un sens moral auquel parfois il lui était difficile d’imposer silence, et jeune quand même, vraiment Français.
Comme il déambulait donc à travers le jardin du Palais-Royal, ennuyé de la foule et pourtant ne se décidant pas à s’en évader, pris de cette indolence qui suit les surexcitations violentes, il se sentit tout à coup touché à l’épaule, tandis qu’une voix lui disait :
– Eh ! vicomte ! à quoi rêvassez-vous ainsi ?
Il se retourna brusquement, ayant éprouvé quelque douleur de la pression, si légère qu’elle eût été, et prêt à une nouvelle incartade.
Mais, voyant celui qui s’était permis cette familiarité et qui n’était autre qu’un des aides de camp de M. de Bourmont :
– Ah ! c’est vous, mon cher Trémoville. En vérité, tout autre que vous aurait eu mauvaise grâce à me tirer aussi brusquement de mes réflexions !
Trémoville se mit à rire.
– Bah ! fit-il, songeries d’amoureux ! C’est de votre âge. Vous plairait-il prendre avec moi une bavaroise, en quelque coin où nous puissions causer quelques instants à l’aise…
– Je suis à vos ordres, commandant… et justement, puisque l’occasion s’en présente, je ne serai pas fâché de vous adresser de mon côté quelques questions.
– Venez donc.
Un instant après, les deux jeunes gens s’installaient à une table, en plein air, à côté de la Rotonde, dans l’angle adossé à la galerie.
Quand ils furent servis :
– À vous d’abord, mon cher Lorys, dit Trémoville. J’attends vos questions.
– J’ai eu tort de mettre le mot au pluriel, reprit Lorys. Ma question est unique et résume toutes celles que je puis me permettre de vous adresser.
– J’écoute, prêt à répondre.
– Je vous avertis cependant qu’elle est un peu délicate.
– Tant mieux, entre hommes de notre sorte, on se comprend au besoin à demi-mot.
– Eh bien, mon cher commandant, comment se peut-il faire que je puisse, en vous parlant, employer ce terme qui m’étonne ?
– Quel terme ?
– Je dis… mon cher… commandant…
– C’est mon grade, en effet.
– Et voilà justement ce qui me surprend si fort…
– Décidément, c’est plus que délicat, c’est quintessencié.
– C’est pourtant fort simple, fit Lorys avec une certaine amertume… je m’étonne qu’à l’heure présente, un Trémoville porte épaulette…
Trémoville fit un mouvement ; mais avec le plus grand calme, il reprit :
– De grâce, expliquez-vous en toute franchise.
– Eh bien ! s’écria Lorys, je m’étonne, oui, que le comte de Trémoville, honoré de la confiance, je dirai même de l’amitié de Sa Majesté, n’ait pas brisé son épée !… J’ai appris, ce matin même, que le quatrième corps des armées de Buonaparte se trouvait déjà en observation à peu de distance de la frontière et que l’ordre avait été donné aux officiers et au détachement appelé à Paris pour cette mascarade du Champ de Mai de rejoindre immédiatement… Tout cela est-il exact ?…
– Absolument… Continuez…
Lorys avait rougi légèrement, ce qui lui arrivait souvent quand il cherchait à ne point pâlir.
– Je ne me reconnais pas, reprit-il, le droit de juger ni même de discuter les actes de M. de Bourmont, lieutenant général de par le roi, aujourd’hui au service de M. de Corse… Et s’il a cru devoir accepter de Buonaparte le grade de général, je me souviens que Sa Majesté ne lui a pas tenu rigueur. Mais qu’il ait encore une fois franchi le seuil des Tuileries, envahies par la tourbe révolutionnaire, qu’il se résigne à porter les armes contre nos alliés, contre les amis, les défenseurs du roi, voilà ce que j’ai peine à comprendre. Je me tais et je passe. Mais vous, mon cher ami, qu’allez-vous faire dans cette galère ? Comment se peut-il que vous vous commettiez avec cette canaille, vous exposant à combattre à côté d’un Ney, ce traître des traîtres, et de tant d’autres marqués pour le peloton d’exécution !…
M. de Trémoville était de quelques années plus âgé que Lorys. Front bas, yeux petits et bridés, lèvres pâles, il avait une de ces physionomies qui préviennent peu en leur faveur.
Il avait écouté, en souriant à demi, le discours embarrassé du jeune homme, qui, évidemment, s’était contenu pour ne pas s’écarter des termes d’une parfaite courtoisie.
– Mon cher Lorys, dit-il, cette question, je me la suis adressée moi-même.
– Et y aurait-il indiscrétion à vous demander, ce que vous vous êtes répondu ?
– Ceci tout simplement : je hais et je méprise l’usurpateur autant que vous pouvez le haïr et le mépriser vous-même.
– Et vous le servez ?
– Je sers M. de Bourmont.
– Si bien, s’écria Lorys, que M. de Bourmont, aidant à la fortune de Buonaparte, livrera la France à ces hordes criminelles. Le roi a été trompé.
– Est-ce là votre fidélité ? demanda Trémoville avec une sorte de dureté. Vous oubliez qu’en la vieille France il est un axiome : le roi n’a jamais tort. Donc mon ami, cessez de vous troubler l’esprit de ces inquiétudes ; l’inexplicable d’aujourd’hui sera l’expliqué de demain.
Lorys eut un élan impatient :
– Mais, enfin, nierez-vous que si Buonaparte est vainqueur, vous aurez, vous et vos amis, car vous n’êtes pas seul à agir de cette étrange façon, vous aurez, dis-je, aidé à son triomphe, c’est-à-dire à la ruine de toutes nos espérances ? Vous aurez condamné votre roi à l’exil.
Trémoville fronça le sourcil :
– Vous êtes tenace en vos soupçons. Aussi bien, j’estime maintenant qu’il était inutile à moi de vous aborder pour vous prier de prêter quelque attention, aux propositions que je vous apportais.
– Des propositions, à moi !
Par-dessus la table qui les séparait, M. de Trémoville tendit sa main ouverte.
– Me tenez-vous, en dépit de vos scrupules, que je comprends, pour un gentilhomme incapable de commettre une basse action ?
– Certes !
Et Lorys, entraîné malgré lui, mit sa main dans celle de Trémoville, qui la serra vigoureusement. Lorys laissa échapper un léger cri :
– Vous ai-je fait mal ? demanda Trémoville avec inquiétude.
– Un peu seulement. Une égratignure que, tout à l’heure, j’ai reçue à l’épaule et qui n’a pas encore été pansée.
– Un duel !
– Une escarmouche… contre un manant qui insultait une charmante fille… et que j’ai mis à la raison.
– Ah ! chevalier errant… toujours flamberge au vent pour les dames !… Mais si certaine marquise que point ne veux nommer apprenait cette belle prouesse ?
– Prouesse bien sotte, d’ailleurs, car je me reproche d’être intervenu.
En deux mots, il conta l’aventure.
Trémoville éclata de rire.
– Et vous nous reprochez de servir… à notre façon M. de Buonaparte, quand vous, l’intraitable, vous vous constituez le champion des couvées de Robespierre… Pardieu ! vicomte, vous vous commettez encore en plus mauvaise compagnie que nous !
Lorys rougit encore : cette fois, il lui déplaisait que Marcelle – dont, d’ailleurs, il n’avait pas prononcé le nom – fut traitée aussi cavalièrement.
– N’en parlons plus, fit-il. Et, pour expier ma faute, je suis prêt à écouter sans protestation ce que vous avez à me dire.
– À la bonne heure… Eh bien ! mon cher vicomte, voici ce dont il s’agit. Comme vous le savez, nous devons, aussitôt après cette pasquinade du Champ de Mai, prendre la poste pour aller rejoindre M. de Bourmont.
– Assisterez-vous donc à ce que vous appelez une pasquinade ?
Trémoville ricana :
– Nous sommes commandés, mon cher, et le soldat ne connaît que sa consigne. Nous devons figurer à notre rang. Il y aura là le marquis de Trézec, le baron de Vaudeval, Guichemont, tous vos amis en un mot ; mais il en est un pourtant qui manquera à l’appel.
– Quelqu’un qui partage sans doute mes opinions, qui s’est ravisé.
– Point !… Quelqu’un qui est mort.
– Et qui donc ?
– Le chevalier de Chambois, lieutenant de la quatrième compagnie.
– Pauvre garçon… un brave.
– Qui a été tué en duel, il y a trois jours.
– Lui ! une de nos meilleures lames… et par qui ?
– Par un officier de lanciers.
– Mais il faut venger notre ami !
– C’est fait, l’officier a été tué ce matin.
– Vous vous êtes battu.
– Moi ! fit Trémoville en haussant les épaules, me commettre avec ce jacobin, car c’en était un de l’eau la plus malpropre !
– Chambois s’était battu, lui !
– Et il avait eu tort…, on a du monde pour bâtonner ou tuer ces gens-là… Justement, nous avions sous la main un bon chouan, qui s’est chargé de la besogne ; je vous le ferai connaître.
– Merci, dit sèchement Lorys, je fais mes affaires moi-même.
Décidément il était peu de points sur lesquels il se trouvât d’accord avec son interlocuteur… Il déplaça la conversation.
– Je vous ai interrompu… donc Chambois est mort.
– Tous ces préambules étaient nécessaires. Chambois n’est plus là… nous avions pleine confiance en lui, et nous savions que, l’heure venue, Sa Majesté trouverait en lui le dévouement le plus complet, le plus soumis, le… moins raisonneur, ce qu’il nous faut. Ainsi en doit-il être dans le corps d’officiers qui entoure M. de Bourmont. J’ai vu ce matin le ministre de la guerre et, sur la demande expresse de notre général, j’ai obtenu une commission de lieutenant, sur laquelle il ne reste plus qu’à écrire un nom… le vôtre si vous voulez.
Et tirant de sa poche une feuille aux allures officielles, Trémoville la plaça sous les yeux du jeune homme.
Celui-ci eut un mouvement de recul.
– Vous voulez, dit-il lentement, que, reniant tous les enseignements de ma jeunesse, toutes les traditions de ma race, je me mette, moi, vicomte de Lorys, à la solde de l’usurpateur ?
– Monsieur de Lorys, dit gravement Trémoville, le père de M. de Trézec est mort à Nantes, sur l’échafaud. Le père de M. de Vaudeval a été auprès de Cadoudal, exécuté en place de Grève. Guichemont, il y a un mois encore, se battait en Vendée, Moi, comte de Trémoville, j’aidais, il y a dix ans, en 1805, à l’évasion de M. de Bourmont, détenu par Buonaparte, et je me suis battu contre dix gendarmes lancés à sa poursuite. Croyez-vous, monsieur le vicomte de Lorys, que nous soyons d’assez bonne maison pour que vous ne dérogiez pas en venant parmi nous ?
Lorys frappa de la main sur la table :
– Eh bien ! non ! cent fois non ! si honorables que soient les motifs qui vous font agir, je ne les comprends pas et ne me sens pas le courage de vous imiter. Je ne sais pas aimer et haïr à la fois… je ne veux pas m’exposer à me battre contre nos alliés, contre le roi… et je ne vendrai pas mon épée.
– Nous accusez-vous de nous être vendus ? dit Trémoville en se levant à demi.
D’un geste, Lorys le contraignit à se rasseoir.
– Excusez la vivacité de mes paroles : je ne sais pas dissimuler. Votre offre heurte mes sentiments intimes, je vous en prie, n’insistez pas. Je ne voudrais pas que mon refus laissât subsister entre nous-même l’ombre la plus légère. Serrons-nous la main, comte, et servons notre cause, chacun à notre façon… Je ne sais encore ce que je ferai moi-même, mais soyez certain que je ne resterai pas inactif. Je suis jeune, avez-vous dit. Je le sais. Je sens en moi des forces que je veux employer au salut de mon roi, à la ruine de ceux qui lui ont volé le trône et ont mis le pied sur tout ce que j’aime et respecte… soldat de Buonaparte… me voyez-vous me faisant tuer pour lui !
Et il éclata d’un rire nerveux.
Trémoville l’avait écouté attentivement.
– Nous ne comprenons pas, murmura-t-il.
Il s’arrêta comme s’il retenait des paroles prêtes à s’échapper de ses lèvres. Puis il reprit d’un ton léger :
– N’en parlons plus. J’avais espéré annoncer à nos amis un bon compagnon pour remplacer celui que nous avons perdu… j’y renonce. Surtout gardez-moi le secret. Je serais assailli de demandes, car nombre de gens verraient peut-être plus haut et plus loin que vous, et nous tenons à choisir… et puis qui sait si c’est là votre dernier mot ?
Et, sans attendre une nouvelle protestation du jeune homme :
– Nous nous reverrons sans doute ce soir chez madame de Luciennes.
– Je crois, en effet, que j’aurai l’honneur de me présenter ce soir chez madame la marquise. Je viendrai peut-être un peu tard, ajouta Lorys en rougissant légèrement de cette formule dubitative qui cachait un gros mensonge, car il était attendu bien avant les indifférents dont faisait partie Trémoville, et vous me prouverez, ajouta-t-il encore, que vous ne me gardez pas rancune.
– À dieu ne plaise ! À ce soir donc, cher ami.
– À ce soir. De votre côté, le silence, n’est-il pas vrai ? sur mon incartade…
– Soyez tranquille… et n’oubliez pas votre égratignure.
Et les deux gentilshommes se séparèrent.
– Brave garçon, murmura Trémoville en s’éloignant, mais un peu niais… Comme s’il s’agissait de se battre pour Buonaparte !
Il paraît que Lorys n’avait pas compris.