Kitty partie, Levine sentit l’inquiétude le gagner ; il eut peur, comme de la mort, des quatorze heures qui lui restaient à passer avant d’arriver à ce lendemain où il la reverrait. Pour tromper le temps, il éprouvait le besoin impérieux de ne pas rester seul, de parler à quelqu’un. Stépane Arcadiévitch, qu’il eût voulu garder, allait soidisant dans le monde, mais en réalité au ballet. Levine ne put que lui dire qu’il était heureux, et n’oublierait jamais, jamais, ce qu’il lui devait. « Hé quoi ? tu ne parles donc plus de mourir ? dit Oblonsky en serrant la main de son ami d’un air attendri. – Non ! » répondit celui-ci. Dolly aussi le félicita presque en prenant congé de lui, ce qui déplut à Levine : nul ne devait se permettre de faire allusion à son bonheur. Pour éviter la solitude, il s’accrocha à son frère. « Où vas-tu ? – À une séance. – Puis-je t’accompagner ? – Pourquoi pas, dit en souriant Serge Ivanitch. Que t’arrive-t-il aujourd’hui ? – Ce qui m’arrive ? le bonheur, répondit Levine en baissant la glace de la voiture. Tu permets ? J’étouffe. Pourquoi ne t’es-tu jamais marié ? » Serge Ivanitch sourit : « Je suis enchanté, c’est une charmante fille, commença-t-il. – Non, ne dis rien, rien ! » s’écria Levine, le prenant par le collet de sa pelisse et lui couvrant la figure de sa fourrure. « Une charmante fille »… quelles paroles banales ! et combien peu elles répondaient à ses sentiments ! Serge Ivanitch éclata de rire, ce qui ne lui arrivait pas souvent. « Puis-je dire au moins que je suis bien content ? – Demain, mais pas un mot de plus, rien, rien, silence. Je t’aime beaucoup… De quoi sera-t-il question aujourd’hui à la réunion ? » demanda Levine sans cesser de sourire. Ils étaient arrivés. Pendant la séance, Levine écouta le secrétaire bégayer le protocole qu’il ne comprenait pas ; mais on lisait sur le visage de ce secrétaire que ce devait être un bon, aimable et sympathique garçon ; cela se voyait à la manière dont il bredouillait et se troublait en lisant. Puis vinrent les discours. On discutait sur la réduction de certaines sommes et sur l’installation de certains conduits. Serge Ivanitch attaqua deux membres de la commission, et prononça contre eux un discours triomphant. Après quoi un autre personnage se décida, à la suite d’un accès de timidité, à répondre en peu de mots d’une façon charmante, quoique pleine de fiel. À son tour Swiagesky s’exprima noblement et éloquemment. Levine écoutait toujours et sentait bien que les sommes réduites, les conduits et le reste n’avaient rien de sérieux, que c’était un prétexte pour réunir d’aimables gens qui s’entendaient à merveille. Personne n’éprouvait de gêne, et Levine remarqua avec étonnement, grâce à de légers indices auxquels jadis il n’aurait fait aucune attention, qu’il pénétrait maintenant les pensées de chacun des assistants, lisait dans leurs âmes, et voyait combien c’étaient d’excellentes natures. Et il sentait que l’objet de leurs préférences était lui, Levine, qu’ils aimaient tous. Ils semblaient, ceux même qui ne le connaissaient pas, lui parler, le regarder d’un air caressant et aimable. « Eh bien, es-tu content ? demanda Serge Ivanitch. – Très content, jamais je n’aurais cru que ce fût aussi intéressant. » Swiagesky s’approcha des deux frères et engagea Levine à venir prendre une tasse de thé chez lui. « Charmé », répondit celui-ci oubliant ses anciennes préventions, et il s’informa aussitôt de Mme Swiagesky et de sa sœur. Et par une étrange filiation d’idées, comme la belle-sœur de Swiagesky l’avait fait penser au mariage, il en conclut que personne n’écouterait aussi volontiers qu’elle et sa sœur le récit de son bonheur. Aussi fut-il enchanté de l’idée d’aller les voir. Swiagesky le questionna sur ses affaires, se refusant toujours à admettre qu’on pût découvrir quelque chose qui n’eût déjà été découvert en Europe, mais sa thèse ne contraria nullement Levine. Swiagesky devait être dans le vrai sur tous les points, et Levine admira la douceur et la délicatesse avec lesquelles il évita de le prouver trop nettement. Les dames furent charmantes : Levine crut deviner qu’elles savaient tout, et qu’elles prenaient part à sa joie, mais que par discrétion elles évitaient d’en parler. Il resta trois heures, causant de sujets variés, et faisant allusion tout le temps à ce qui remplissait son âme, sans remarquer qu’il ennuyait ses hôtes mortellement et qu’ils tombaient de sommeil. Enfin Swiagesky le reconduisit en bâillant jusqu’à l’antichambre, fort étonné de l’attitude de son ami. Levine rentra à l’hôtel entre une heure et deux heures du matin, et s’épouvanta à la pensée de passer dix heures seul, en proie à son impatience. Le garçon de service, qui veillait dans le corridor, lui alluma des bougies et allait se retirer, lorsque Levine l’arrêta. Ce garçon s’appelait Yégor : jamais jusque-là il n’avait fait attention à lui ; mais il s’aperçut soudain que c’était un brave homme, intelligent, et surtout plein de cœur. « Dis donc, Yégor, c’est dur de ne pas dormir ! – Que faire ! c’est notre métier, on a la vie plus douce chez les maîtres, mais on y a moins de profits. » Il se trouva que Yégor était père d’une famille de quatre enfants, trois garçons et une fille, qu’il comptait marier à un commis bourrelier. À ce propos Levine communiqua à Yégor ses idées sur l’amour dans le mariage, et lui fit remarquer qu’en aimant on est toujours heureux parce que notre bonheur est en nous-mêmes. Yégor écouta attentivement et comprit évidemment la pensée de Levine, mais il la confirma par une réflexion inattendue ; c’est que lorsque lui, Yégor, avait servi de bons maîtres, il avait toujours été content d’eux, et qu’actuellement encore il était content de son maître, quoique ce fût un Français. « Quel excellent homme ! » pensa Levine. « Et toi, Yégor, aimais-tu ta femme quand tu t’es marié ? – Comment ne l’aurais-je pas aimée ! » répondit Yégor. Et Levine remarqua combien Yégor mettait d’empressement à lui dévoiler ses plus intimes pensées. « Ma vie aussi a été extraordinaire, commença-t-il, les yeux brillants, gagné par l’enthousiasme de Levine comme on est gagné par la contagion du bâillement ; depuis mon enfance… » Mais la sonnette retentit ; Yégor sortit, Levine se retrouva seul. Bien qu’il n’eût presque pas dîné, qu’il eût refusé le thé et le souper chez Swiagesky, il n’aurait pu manger, et, après une nuit d’insomnie, il ne songeait pas à dormir ; il étouffait dans sa chambre, et malgré le froid il ouvrit un vasistas, et s’assit sur une table en face de la fenêtre. Au-dessus des toits couverts de neige s’élevait la croix ciselée d’une église, et plus haut encore la constellation du Cocher. Tout en aspirant l’air qui pénétrait dans sa chambre, il regardait tantôt la croix, tantôt les étoiles, s’élevant comme dans un rêve parmi les images et les souvenirs évoqués par son imagination. Vers quatre heures du matin, des pas retentirent dans le corridor ; il entr’ouvrit sa porte et vit un joueur attardé rentrant du club. C’était un nommé Miaskine que Levine connaissait ; il marchait en toussant, sombre et renfrogné. « Pauvre malheureux ! » pensa Levine, dont les yeux se remplirent de larmes de pitié ; il voulut l’arrêter pour lui parler et le consoler, mais, se rappelant qu’il était en chemise, il retourna s’asseoir pour se baigner dans l’air glacé et regarder cette croix de forme étrange, significative pour lui dans son silence, et au-dessus d’elle la belle étoile brillante qui montait à l’horizon. Vers sept heures, les frotteurs commencèrent à faire du bruit, les cloches sonnèrent un office matinal, et Levine sentit que le froid le gagnait. Il ferma la fenêtre, fit sa toilette et sortit.
Les rues étaient encore désertes lorsque Levine se trouva devant la maison Cherbatzky ; tout le monde dormait et la porte d’entrée principale était fermée. Il retourna à l’hôtel et demanda du café. Le garçon qui le lui apporta n’était plus Yégor ; Levine voulut entamer la conversation ; malheureusement, on sonna et le garçon sortit ; il essaya de prendre son café, mais sans pouvoir avaler le morceau de kalatch qu’il mit dans sa bouche ; il remit alors son paletot et retourna à la maison Cherbatzky. On commençait seulement à se lever ; le cuisinier partait pour le marché. Bon gré mal gré, il fallut se résoudre à attendre une couple d’heures. Levine avait vécu toute la nuit et toute la matinée dans un complet état d’inconscience et audessus des conditions matérielles de l’existence ; il n’avait ni dormi ni mangé, s’était exposé au froid pendant plusieurs heures presque sans vêtements, et non seulement il était frais et dispos, mais il se sentait affranchi de toute servitude corporelle, maître de ses forces, et capable des actions les plus extraordinaires, comme de s’envoler dans les airs ou de faire reculer les murailles de la maison. Il rôda dans les rues pour passer le temps qui lui restait à attendre, consultant sa montre à chaque instant, et regardant autour de lui. Ce qu’il vit ce jour-là, il ne le revit jamais ; il fut surtout frappé par des enfants allant à l’école, des pigeons au plumage changeant, voletant des toits au trottoir, des saikis [2], saupoudrées de farine qu’une main invisible exposa sur l’appui d’une fenêtre. Tous ces objets tenaient du prodige : l’enfant courut vers un des pigeons et regarda Levine en souriant ; le pigeon secoua ses ailes et brilla au soleil au travers d’une fine poussière de neige, et un parfum de pain chaud se répandit par la fenêtre où apparurent les saikis. Tout cela réuni produisit sur Levine une impression si vive qu’il se prit à rire et à pleurer de joie. Après avoir fait un grand tour par la rue des Gazettes et la Kislowka, il rentra à l’hôtel, s’assit, posa sa montre devant lui, et attendit que l’aiguille approchât de midi. Lorsque enfin il quitta l’hôtel, des isvoschiks l’entourèrent avec des visages heureux, se disputant à qui lui offrirait ses services. Évidemment, ils savaient tout. Il en choisit un, et pour ne pas froisser les autres, leur promit de les prendre une autre fois ; puis il se fit conduire chez les Cherbatzky. L’isvoschik était charmant avec le col blanc de sa chemise ressortant de son caftan, et serrant son cou vigoureux et rouge ; il avait un traîneau commode, plus élevé que les traîneaux ordinaires (jamais Levine ne retrouva son pareil), attelé d’un bon cheval qui faisait de son mieux pour courir, mais qui n’avançait pas. L’isvoschik connaissait la maison Cherbatzky ; il s’arrêta devant la porte en arrondissant les bras et se tourna vers Levine avec respect, en disant « prrr » à son cheval. Le suisse des Cherbatzky savait tout, bien certainement ; cela se voyait à son regard souriant, à la façon dont il dit : « Il y a longtemps que vous n’êtes venu, Constantin Dmitritch ! » Non seulement il savait tout, mais il était plein d’allégresse et s’efforçait de cacher sa joie. Levine sentit une nuance nouvelle à son bonheur en rencontrant le bon regard du vieillard. « Est-on levé ? – Veuillez entrer. Laissez-nous cela ici, – ajouta le suisse en souriant, lorsque Levine voulut revenir sur ses pas pour prendre son bonnet de fourrure. Cela devait avoir une signification quelconque. – À qui annoncerai-je monsieur ? » demanda un laquais. Ce laquais, quoique jeune, nouveau dans la maison, et avec des prétentions à l’élégance, était très obligeant, très empressé, et devait avoir aussi tout compris. « Mais à la princesse, au prince, » répondit Levine. La première personne qu’il rencontra fut Mlle Linon, qui traversait la salle avec de petites boucles rayonnantes comme son visage. À peine lui eut-il adressé quelques paroles, qu’un frôlement de robe se fit entendre près de la porte ; Mlle Linon disparut à ses yeux, et il fut envahi par la terreur de ce bonheur qu’il sentait venir ; la vieille institutrice se hâta de sortir, et aussitôt des petits pieds légers et rapides coururent sur le parquet, et son bonheur, sa vie, la meilleure partie de lui-même, s’approcha. Elle ne marchait pas, c’était quelque force invisible qui la portait vers lui. Il vit deux yeux limpides, sincères, remplis de cette même joie qui lui remplissait le cœur ; ces yeux, rayonnant de plus en plus près de lui, l’aveuglement presque de leur éclat. Elle lui posa doucement ses deux mains sur les épaules… Accourue vers lui, elle se donnait, ainsi, tremblante et heureuse… Il la serra dans ses bras. Elle aussi, après une nuit sans sommeil, l’avait attendu toute la matinée. Ses parents étaient heureux et complètement d’accord. Elle avait guetté l’arrivée de son fiancé, voulant être la première à lui annoncer leur bonheur ; honteuse et confuse, elle ne savait trop comment réaliser son projet : aussi, en entendant les pas de Levine et sa voix, s’était-elle cachée derrière la porte pour attendre que Mlle Linon sortit. Alors, sans s’interroger davantage, elle était venue à lui… « Allons maintenant trouver maman, » dit-elle en lui prenant la main. Longtemps il ne put proférer une parole, non qu’il craignît d’amoindrir ainsi l’intensité de son bonheur, mais parce qu’il sentait les larmes l’étouffer. Il lui prit la main et la baisa. « Est-ce vrai ? dit-il enfin d’une voix étranglée. Je ne puis croire que tu m’aimes ! » Elle sourit de ce « tu » et de la crainte avec laquelle il la regarda. « Oui, répondit-elle lentement en appuyant sur ce mot. Je suis si heureuse ! » Sans quitter sa main, elle entra avec lui au salon ; la princesse en les apercevant se prit, toute suffoquée, à pleurer, et aussitôt après à rire ; puis, courant à Levine avec une énergie soudaine, elle le saisit par la tête, et l’embrassa en l’arrosant de ses larmes. « Ainsi tout est fini ! je suis contente. Aime-la. Je suis heureuse, Kitty ! – Vous avez vite arrangé les choses, – dit le vieux prince, cherchant à paraître calme ; mais Levine vit ses yeux remplis de larmes. – Je l’ai désiré longtemps, toujours, dit le prince en attirant Levine vers lui ! Et quand cette écervelée songeait… – Papa ! s’écria Kitty en lui fermant la bouche de ses mains… – C’est bon, c’est bon ! je ne dirai rien, fit-il. Je suis très… très… heu… Dieu que je suis bête !… » Et il prit Kitty dans ses bras, baisant son visage, ses mains, et encore son visage, en la bénissant d’un signe de croix. Levine éprouva un sentiment d’amour nouveau et inconnu pour le vieux prince quand il vit avec quelle tendresse Kitty baisait longuement sa grosse main robuste.
La princesse s’était assise dans son fauteuil, silencieuse et souriante ; le prince s’assit auprès d’elle ; Kitty, debout près de son père, lui tenait toujours la main. Tout le monde se taisait. La princesse ramena la première leurs sentiments et leurs pensées aux questions de la vie réelle. Chacun d’eux en éprouva, au premier moment, une impression étrange et pénible. « À quand la noce ? Il faudra annoncer le mariage et faire les fiançailles. Qu’en penses-tu, Alexandre ? – Voilà le personnage principal, auquel il appartient de décider, dit le prince en désignant Levine. – Quand ? répondit celui-ci en rougissant. Demain, si vous me demandez mon avis ; aujourd’hui les fiançailles, demain la noce. – Allons donc, mon cher, pas de folies. – Eh bien, dans huit jours. – Ne dirait-on pas vraiment qu’il devient fou ? – Mais pourquoi pas ? – Et le trousseau ? dit la mère, souriant gaiement de cette impatience. – Est-il possible qu’un trousseau et tout le reste soient indispensables ? pensa Levine avec effroi. Après tout, ni le trousseau, ni les fiançailles, ni le reste, ne pourront gâter mon bonheur ! » Il jeta un regard sur Kitty, et remarqua que l’idée du trousseau ne la froissait aucunement. « Il faut croire que c’est nécessaire », se dit-il. « Je conviens que je n’y entends rien, j’ai simplement exprimé mon désir, murmurat-il en s’excusant. – Nous y réfléchirons ; maintenant nous ferons les fiançailles et nous annoncerons le mariage. » La princesse s’approcha de son mari, l’embrassa, et voulut s’éloigner, mais il la retint pour l’embrasser en souriant à plusieurs reprises, comme un jeune amoureux. Les deux vieux époux semblaient troublés, et prêts à croire que ce n’était pas de leur fille qu’il s’agissait, mais d’eux-mêmes. Quand ils furent sortis, Levine s’approcha de sa fiancée et lui tendit la main ; il avait repris possession de lui-même et pouvait parler ; il avait d’ailleurs bien des choses sur le cœur, mais il ne put rien dire de ce qu’il voulait. « Je savais que cela serait ainsi : au fond de l’âme, j’en étais persuadé, sans avoir jamais osé l’espérer. Je crois que c’est de la prédestination. – Et moi, répondit Kitty, alors même…, elle s’arrêta, puis continua en le regardant résolument de ses yeux sincères ; … alors même que je repoussais mon bonheur, je n’ai jamais aimé que vous ; j’ai été entraînée. Il faut que je vous le demande : Pourrez-vous l’oublier ? – Peut-être vaut-il mieux qu’il en ait été ainsi. Vous aussi devez me pardonner, car je dois vous avouer… » Il s’était décidé (c’était ce qu’il avait sur le cœur) à lui confesser dès les premiers jours : d’abord, qu’il n’était pas aussi pur qu’elle, puis, qu’il n’était pas croyant. Il pensait de son devoir de lui faire ces aveux, quelque cruels qu’ils fussent. « Non, pas maintenant, plus tard, ajouta-t-il. – Mais dites-moi tout, je ne crains rien, je veux tout savoir, c’est entendu… – Ce qui est entendu, interrompit-il, c’est que vous me prenez tel que je suis ; vous ne vous dédirez plus ? – Non, non. » Leur conversation fut interrompue par Mlle Linon, qui vint féliciter son élève favorite avec un sourire tendre qu’elle cherchait à dissimuler ; elle n’avait pas encore quitté le salon que les domestiques voulurent à leur tour offrir leurs félicitations. Les parents et amis arrivèrent ensuite, et ce fut là le début de cette période bienheureuse et absurde dont Levine ne fut quitte que le lendemain de son mariage. Bien qu’il se sentît toujours gêné et mal à l’aise, cette tension d’esprit n’empêcha pas son bonheur de grandir ; il s’était imaginé que, si le temps qui précédait son mariage ne sortait pas absolument des traditions ordinaires, sa félicité en serait atteinte ; mais, quoiqu’il fît exactement ce que chacun faisait en pareil cas, au lieu de diminuer, cette félicité prenait des proportions extraordinaires. « Maintenant, faisait remarquer Mlle Linon, nous aurons des bonbons tant que nous voudrons » ; et Levine courait acheter des bonbons. « Je vous conseille de prendre des bouquets chez Famine » » disait Swiagesky, et il courait chez Famine. Son frère fut d’avis qu’il devait emprunter de l’argent pour les cadeaux et les autres dépenses du moment. « Les cadeaux ? vraiment ? » et il partait, au galop, acheter des bijoux chez Fulda. Chez le confiseur, chez Famine, chez Fulda, chacun semblait l’attendre, et chacun semblait heureux et triomphant comme lui ; chose remarquable, son enthousiasme était partagé de ceux mêmes qui autrefois lui avaient paru froids et indifférents ; on l’approuvait en tout, on traitait ses sentiments avec délicatesse et douceur, on partageait la conviction qu’il exprimait d’être l’homme le plus heureux de la terre, parce que sa fiancée était la perfection même. Et Kitty éprouvait des impressions analogues. La comtesse Nordstone s’étant permis une allusion aux espérances plus brillantes qu’elle avait conçues pour son amie, Kitty se mit en colère, et protesta si vivement de l’impossibilité pour elle de préférer personne à Levine, que la comtesse convint qu’elle avait raison. Depuis lors elle ne rencontra jamais Levine en présence de sa fiancée sans un sourire enthousiaste. Un des incidents les plus pénibles de cette époque de leur vie fut celui des explications promises. Sur l’avis du vieux prince, Levine remit à Kitty un journal contenant ses aveux écrits jadis à l’intention de celle qu’il épouserait. Des deux points délicats qui le préoccupaient, celui qui passa presque inaperçu fut son incrédulité : croyante elle-même et incapable de douter de sa religion, le manque de piété de son fiancé laissa Kitty indifférente ; ce cœur que l’amour lui avait fait connaître, renfermait ce qu’elle avait besoin d’y trouver ; peu lui importait qu’il qualifiât l’état de son âme d’incrédulité. Mais le second aveu lui fit verser des larmes amères. Levine ne s’était pas décidé à cette confession sans un grand combat intérieur ; il s’y était résolu parce qu’il ne voulait pas de secrets entre eux ; mais il ne s’était pas identifié aux impressions d’une jeune fille à cette lecture. L’abîme qui séparait son misérable passé de cette pureté de colombe lui apparut, lorsque, entrant un soir dans la chambre de Kitty avant d’aller au spectacle, il vit son charmant visage baigné de larmes ; il comprit alors le mal irréparable dont il était cause et en fut épouvanté. « Reprenez ces terribles cahiers, dit-elle, repoussant les feuilles posées sur sa table. Pourquoi me les avez-vous donnés ! Au reste, cela vaut mieux, ajouta-t-elle prise de pitié à la vue du désespoir de Levine. Mais c’est affreux, affreux ! » Il baissa la tête, incapable d’un mot de réponse. « Vous ne me pardonnerez pas ! murmura-t-il. – Si, j’ai pardonné ; mais c’est affreux ! » Cet incident n’eut cependant pas d’autre effet que d’ajouter une nuance de plus à son immense bonheur, il en comprit encore mieux le prix après ce pardon.