Chapitre 7

3301 Mots
Après cet entretien, lorsque Wronsky sortit de la maison Karénine, il s’arrêta sur le perron, se demandant où il était et ce qu’il avait à faire ; humilié et confus, il se sentait privé de tout moyen de laver sa honte, jeté hors de la voie où il avait marché jusque-là fièrement et aisément. Toutes les règles qui avaient servi de bases à sa vie, et qu’il croyait inattaquables, se trouvaient fausses et mensongères. Le mari trompé, ce triste personnage qu’il avait considéré comme un obstacle accidentel, et parfois comique, à son bonheur, venait d’être élevé par elle à une hauteur qui inspirait le respect, et, au lieu de paraître ridicule, s’était montré simple, grand et généreux. Wronsky ne pouvait se dissimuler que les rôles étaient intervertis ; il sentait la grandeur, la droiture de Karénine et sa propre bassesse ; ce mari trompé apparaissait magnanime dans sa douleur, tandis que lui-même se trouvait petit et misérable. Mais ce sentiment d’infériorité à l’égard d’un homme qu’il avait injustement méprisé, n’était qu’une faible partie de sa douleur. Ce qui le rendait profondément malheureux, c’était la pensée de perdre Anna pour toujours ! Sa passion un moment refroidie s’était réveillée plus violente que jamais. Pendant sa maladie il avait appris à la mieux connaître, et il croyait ne l’avoir encore jamais aimée ; il faudrait la perdre maintenant qu’il la connaissait et l’aimait réellement, la perdre en lui laissant le souvenir le plus humiliant ! Il se rappelait avec horreur le moment ridicule et odieux où Alexis Alexandrovitch lui avait découvert le visage, tandis qu’il le cachait de ses mains. Debout, immobile sur le perron de la maison Karénine, il semblait n’avoir plus conscience de ce qu’il faisait. « Appellerai-je un isvoschik ? demanda le suisse. – Oui, un isvoschik. » Rentré chez lui, après trois nuits d’insomnie, Wronsky s’étendit sans se déshabiller sur un divan, les bras croisés au-dessus de sa tête. Les réminiscences, les pensées, les impressions les plus étranges se succédaient dans son esprit avec une rapidité et une lucidité extraordinaires. Tantôt c’était une potion qu’il voulait donner à la malade, et il faisait déborder la cuiller ; tantôt il apercevait les mains blanches de la sage-femme ; puis, la singulière attitude d’Alexis Alexandrovitch agenouillé par terre près du lit. « Dormir ! oublier ! » se disait-il avec la calme résolution de l’homme bien portant qui sait qu’il peut, s’il se sent fatigué, s’endormir à volonté ; ses idées s’embrouillèrent, il se sentit tomber dans l’abîme de l’oubli. Tout à coup, au moment où il échappait à la vie réelle comme si les vagues d’un océan se fussent refermées au-dessus de sa tête, une violente secousse électrique sembla faire tressaillir son corps sur les ressorts du divan, et il se trouva à genoux, les yeux aussi ouverts que s’il n’eût pas songé à dormir, n’éprouvant plus la moindre lassitude. « Vous pouvez me traîner dans la boue. » Ces mots d’Alexis Alexandrovitch résonnaient à son oreille ; il le voyait devant lui, il voyait aussi le visage enfiévré d’Anna, et ses yeux brillants regardant avec tendresse, non plus lui, mais son mari ; il voyait sa propre physionomie absurde et ridicule, lorsque Alexis Alexandrovitch avait écarté ses mains de sa figure, et, se rejetant en arrière sur le divan en fermant les yeux : « Dormir ! oublier ! » se répéta-t-il. Alors le visage d’Anna, tel qu’il lui était apparu le soir mémorable des courses, se dessinait plus rayonnant encore, malgré ses yeux fermés. « C’est impossible, et ne sera pas ; comment veut-elle effacer cela de son souvenir ? Je ne puis vivre ainsi ! Comment nous réconcilier ? » Il prononçait ces mots tout haut sans en avoir conscience, cette répétition machinale empêchant pendant quelques secondes les souvenirs et les images qui assiégeaient son cerveau de se renouveler. Mais les doux moments du passé et les humiliations récentes reprenaient vite leur empire. « Découvre ton visage », disait la voix d’Anna, il écartait les mains, et sentait à quel point il avait dû paraître humilié et ridicule. Wronsky resta ainsi couché, cherchant le sommeil sans espoir de le trouver, et murmurant quelque bribe de phrase pour écarter les nouvelles et désolantes hallucinations qu’il croyait pouvoir empêcher de surgir. Il écoutait sa propre voix répéter avec une étrange persistance : « Tu n’as pas su l’apprécier, tu n’as pas su l’apprécier ; tu n’as pas su profiter, tu n’as pas su profiter. » « Que m’arrive-t-il ? deviendrais-je fou ? » se demanda-t-il. « Peut-être. Pourquoi devient-on fou ? et pourquoi se suicide-t-on ? » Et, tout en se répondant à lui-même, il ouvrait les yeux, regardant avec étonnement à côté de lui un coussin brodé par sa belle-sœur Waria ; il chercha à fixer la pensée de Waria dans son souvenir en jouant avec le g***d du coussin ; mais une idée étrangère à celle qui le torturait était un martyre de plus. « Non, il faut dormir. » Et, approchant le coussin de sa tête, il s’y appuya, et fit effort pour tenir ses yeux fermés. Soudain il se rassit en tressaillant encore : « Tout est fini pour moi, que me reste-t-il à faire ? » Et son imagination lui représenta vivement la vie sans Anna. « L’ambition ? Serpouhowskoï ? le monde ? la cour ? » Tout cela pouvait avoir un sens autrefois, mais n’en avait plus maintenant. Il se leva, ôta sa redingote, dénoua sa cravate pour permettre à sa large poitrine de respirer plus librement, et se prit à arpenter la chambre. « C’est ainsi qu’on devient fou, se répétait-il, ainsi qu’on se suicide… pour éviter la honte », ajouta-t-il lentement. Il alla vers la porte, qu’il ferma ; puis, le regard fixe et les dents serrées, il s’approcha de la table, prit un revolver, l’examina, l’arma et réfléchit. Il resta deux minutes immobile, le revolver en main, la tête baissée, son esprit tendu en apparence une seule pensée. « Certainement », se disait-il, et cette décision semblait le résultat logique d’une suite d’idées nettes et précises ; mais au fond il tournait toujours dans ce même cercle d’impressions que depuis une heure il parcourait pour la centième fois… « Certainement », répéta-t-il, sentant défiler encore cette série continue de souvenirs d’un bonheur perdu, d’un avenir rendu impossible, et d’une honte écrasante ; et, appuyant le revolver au côté gauche de sa poitrine, il serra fortement la main et pressa la détente. Le coup v*****t qu’il reçut dans la poitrine le fit tomber, sans qu’il eût entendu la moindre détonation. En cherchant à se retenir au rebord de la table, il lâcha le revolver, vacilla et s’affaissa à terre, regardant autour de lui avec étonnement ; sa chambre lui semblait méconnaissable ; les pieds contournés de sa table, la corbeille à papier, la peau de tigre sur le sol, il ne reconnaissait rien. Les pas de son domestique accourant au salon l’obligèrent à se maîtriser, il comprit avec effort qu’il était par terre, et en voyant du sang sur ses mains et sur la peau de tigre il eut conscience de ce qu’il avait fait. « Quelle sottise ! je me suis manqué », murmura-t-il en cherchant de la main le pistolet, qui était tout près de lui ; il perdit l’équilibre et tomba de nouveau baigné dans son sang. Le valet de chambre, un personnage élégant qui se plaignait volontiers à ses amis de la délicatesse de ses nerfs, fut si terrifié à la vue de son maître, qu’il le laissa gisant, et courut chercher du secours. Au bout d’une heure, Waria, la belle-sœur de Wronsky, arriva, et avec l’aide de trois médecins qu’elle avait fait chercher, elle réussit à coucher le blessé, dont elle se constitua la garde-malade. Alexis Alexandrovitch n’avait pas prévu le cas où, après avoir obtenu son pardon, sa femme se rétablirait. Cette erreur lui apparut dans toute sa gravité deux mois après son retour, de Moscou ; mais s’il l’avait commise, ce n’était pas parce qu’il avait, par hasard, méconnu jusque-là son propre cœur. Près du lit de sa femme mourante, il s’était livré, pour la première fois de sa vie, à ce sentiment de commisération pour les douleurs d’autrui, contre lequel il avait toujours lutté, comme on lutte contre une dangereuse faiblesse. Le remords d’avoir souhaité la fin d’Anna, la pitié qu’elle lui inspirait, mais par-dessus tout le bonheur même du pardon, avaient transformé les angoisses morales d’Alexis Alexandrovitch en une paix profonde, et changé une source de souffrance en une source de joie : tout ce qu’il avait jugé inextricable dans sa haine et dans sa colère devenait clair et simple, maintenant qu’il aimait et pardonnait. Il avait pardonné à sa femme et la plaignait ; depuis l’acte de désespoir de Wronsky, il le plaignait aussi. Son fils, dont il se reprochait de n’avoir pris aucun soin, lui faisait peine, et, quant à la nouvelle née, ce qu’il éprouvait pour elle était plus que de la pitié, c’était presque de la tendresse. En voyant ce pauvre petit être débile, négligé pendant la maladie de sa mère, il s’en était occupé, l’avait empêché de mourir, et, sans s’en douter, s’y était attaché. La bonne et la nourrice le voyaient entrer plusieurs fois par jour dans la chambre des enfants, et, intimidées d’abord, s’étaient peu à peu habituées à sa présence. Il restait parfois une demi-heure à contempler le visage rouge et bouffi de l’enfant qui n’était pas le sien, à suivre les mouvements de son front plissé, à le voir se frotter les yeux du revers de ses petites mains aux doigts recourbés ; et, dans ces moments-là, Alexis Alexandrovitch se sentait tranquille, en paix avec lui-même, et ne voyait rien d’anormal à sa situation, rien qu’il éprouvât le besoin de changer. Et cependant plus il allait, plus il se rendait compte qu’on ne lui permettrait pas de se contenter de cette situation qui lui semblait naturelle, et qu’elle ne serait admise de personne. En dehors de la force morale, presque sainte, qui le guidait intérieurement, il sentait l’existence d’une autre force brutale, mais toute-puissante, qui dirigeait sa vie malgré lui, et ne lui accorderait pas la paix. Chacun autour de lui semblait interroger son attitude, ne pas la comprendre, et attendre de lui quelque chose de différent. Quant à ses rapports avec sa femme, ils manquaient de naturel et de stabilité. Lorsque l’attendrissement causé par l’approche de la mort eut cessé, Alexis Alexandrovitch remarqua combien Anna le craignait, redoutait sa présence, et n’osait le regarder en face ; elle paraissait toujours poursuivie d’une pensée qu’elle n’osait exprimer : c’est qu’elle aussi pressentait la courte durée des relations actuelles, et que, sans savoir quoi, elle attendait quelque chose de son mari. Vers la fin de février, la petite fille, qu’on avait nommée Anna, du nom de sa mère, tomba malade. Alexis Alexandrovitch l’avait vue un matin avant de se rendre au ministère, et avait fait chercher le médecin ; en rentrant à quatre heures, il aperçut dans l’antichambre un beau laquais galonné, tenant un manteau doublé de fourrure blanche. « Qui est là ? demanda-t-il. – La princesse Élisabeth Fédorovna Tverskoï, » répondit le laquais, et Alexis Alexandrovitch crut remarquer qu’il souriait. Pendant toute cette pénible période, Alexis Alexandrovitch avait noté un intérêt très particulier pour lui et sa femme de la part de leurs relations mondaines, surtout féminines. Il remarquait chez tous cet air joyeux, mal dissimulé dans les yeux de l’avocat, et qu’il retrouvait dans ceux du laquais. Quand on le rencontrait et qu’on lui demandait des nouvelles de sa santé, on le faisait avec une sorte de satisfaction transparente ; ses interlocuteurs lui paraissaient tous ravis, comme s’ils allaient marier quelqu’un. La présence de la princesse ne pouvait être agréable à Karénine ; il ne l’avait jamais aimée, et elle lui rappelait de fâcheux souvenirs ; aussi passa-t-il directement dans l’appartement des enfants. Dans la première pièce, Serge, couché sur la table et les pieds sur une chaise, dessinait en bavardant gaiement. La gouvernante anglaise qui avait remplacé la Française peu après la maladie d’Anna, était assise près de l’enfant, un ouvrage au crochet à la main ; aussitôt qu’elle vit entrer Karénine, elle se leva, fit une révérence, et remit Serge sur ses pieds. Alexis Alexandrovitch caressa la tête de son fils, répondit aux questions de la gouvernante sur la santé de madame, et demanda l’opinion du docteur sur l’état de baby. « Le docteur n’a rien trouvé de fâcheux : il a ordonné des bains. – Elle souffre cependant, dit Alexis Alexandrovitch, écoutant crier l’enfant dans la chambre voisine. – Je crois, monsieur, que la nourrice n’est pas bonne, répondit l’Anglaise d’un air convaincu. – Qu’est-ce qui vous le fait croire ? – J’ai vu cela chez la comtesse Pahl, monsieur. On soignait l’enfant avec des médicaments, tandis qu’il souffrait simplement de la faim ; la nourrice manquait de lait. » Alexis Alexandrovitch réfléchit et, au bout de quelques instants, entra dans la seconde pièce. La petite fille criait, couchée sur les bras de sa nourrice, la tête renversée, refusant le sein, et sans se laisser calmer par les deux femmes penchées sur elle. « Cela ne va pas mieux ? demanda Alexis Alexandrovitch. – Elle est très agitée, répondit à mi-voix la bonne. – Miss Edwards croit que la nourrice manque de lait, dit-il. – Je le crois aussi, Alexis Alexandrovitch. – Pourquoi ne l’avoir pas dit ? – À qui le dire ? Anna Arcadievna est toujours malade », répondit la bonne d’un air mécontent. La bonne était depuis longtemps dans la maison, et ces simples paroles frappèrent Karénine comme une allusion à sa position. L’enfant criait de plus en plus fort, perdant haleine et s’enrouant. La bonne fit un geste désolé, reprit la petite à la nourrice, et la berça pour la calmer. « Il faudra prier le docteur d’examiner la nourrice, » dit Alexis Alexandrovitch. La nourrice, une femme de belle apparence, élégamment vêtue, effrayée de perdre sa place, sourit dédaigneusement, tout en marmottant et en couvrant sa poitrine, à l’idée qu’on pût la soupçonner de manquer de lait. Ce sourire parut également ironique à Alexis Alexandrovitch. Il s’assit sur une chaise, triste et accablé, et suivit des yeux la bonne qui continuait à promener l’enfant. Quand elle l’eut remis dans son berceau, et qu’ayant arrangé le petit oreiller elle se fut éloignée, Alexis Alexandrovitch se leva, et à son tour s’approcha sur la pointe des pieds, du même air accablé ; il regarda silencieusement la petite, et tout à coup un sourire déplissa son front ; puis il sortit doucement. En rentrant dans la salle à manger il sonna et envoya de nouveau chercher le médecin. Mécontent de voir sa femme s’occuper si peu de ce charmant enfant, il ne voulait pas entrer chez elle, ni rencontrer la princesse Betsy ; mais sa femme pouvait s’étonner qu’il ne vint pas selon son habitude : il fit donc violence à ses sentiments et se dirigea, vers la porte. La conversation suivante frappa malgré lui son oreille, tandis qu’il approchait, un épais tapis étouffant le bruit de ses pas. « S’il ne partait pas, je comprendrais votre refus et le sien » Mais votre mari doit être au-dessus de cela, disait Betsy. – Il n’est pas question de mon mari, mais de moi, ne m’en parlez plus ! répondait la voix émue d’Anna. – Cependant vous ne pouvez pas ne pas désirer revoir celui qui a failli mourir pour vous… – C’est pour cela que je ne veux pas le revoir. » Karénine s’arrêta effrayé comme un coupable ; il aurait voulu s’éloigner sans être entendu ; mais, réfléchissant que cette fuite manquait de dignité, il continua son chemin en toussant : les voix se turent et il entra dans la chambre. Anna en robe de chambre grise, ses cheveux noirs coupés, était assise sur une chaise longue. Toute son animation disparut, comme d’ordinaire, à la vue de son mari ; elle baissa la tête et jeta un coup d’œil inquiet sur Betsy ; celle-ci, vêtue à la dernière mode, un petit chapeau planant sur le haut de sa tête, comme un abat-jour sur une lampe, en robe gorge de pigeon, ornée de biais de nuance tranchante sur le corsage et la jupe, était placée à côté d’Anna. Elle tenait sa longue taille plate aussi droite que possible, et accueillit Alexis Alexandrovitch d’un salut accompagné d’un sourire ironique : « Ah ! fit-elle, l’air étonné. Je suis ravie de vous rencontrer chez vous. Vous ne vous montrez nulle part, et je ne vous ai pas vu depuis la maladie d’Anna. J’ai appris par d’autres vos soucis ! Oui, vous êtes un mari extraordinaire ! » Elle lui adressa un regard qui devait être l’équivalent d’une récompense à Karénine pour sa conduite envers sa femme. Alexis Alexandrovitch salua froidement et, baisant la main de sa femme, s’enquit de sa santé. « Il me semble que je vais mieux, répondit-elle, évitant son regard. – Vous avez cependant une animation fiévreuse, dit-il, insistant sur le dernier mot. – Nous avons trop causé, dit Betsy, je sens que c’est de l’égoïsme de ma part et je me sauve. » Elle se leva, mais Anna devenue toute rouge la retint vivement par le bras : « Non, restez, je vous en prie, je dois vous dire, à vous… » elle se tourna vers son mari, la rougeur lui montant au cou et au visage. « Je ne puis et ne veux rien vous cacher… » Alexis Alexandrovitch baissa la tête en faisant craquer ses doigts. « Betsy m’a dit que le comte Wronsky désirait venir chez nous avant son départ pour Tashkend, pour prendre congé. » Elle parlait vite, sans regarder son mari, pressée d’en finir, « J’ai répondu que je ne pouvais pas le recevoir. – Vous avez répondu, ma chère, que cela dépendait d’Alexis Alexandrovitch, corrigea Betsy. – Mais non, je ne puis le recevoir, et cela ne mènerait… » elle s’arrêta tout à coup, interrogeant son mari du regard ; il avait détourné la tête. « En un mot, je ne veux… » Alexis Alexandrovitch se rapprocha d’elle et fit le geste de lui prendre la main. Le premier mouvement d’Anna fut de retirer sa main de celle de son mari, mais elle se domina et la lui serra. « Je vous remercie de votre confiance… » commença-t-il ; mais, en regardant la princesse, il s’interrompit. Ce qu’il pouvait juger et décider facilement, livré à sa propre conscience, lui devenait impossible en présence de Betsy, en qui s’incarnait pour lui cette force brutale indépendante de sa volonté, et maîtresse cependant de sa vie : devant elle il ne pouvait éprouver aucun sentiment généreux. « Eh bien, adieu, ma charmante », dit Betsy en se levant. Elle embrassa Anna et sortit : Karénine la reconduisit. « Alexis Alexandrovitch, dit Betsy, s’arrêtant au milieu du boudoir pour lui serrer encore la main d’une façon significative, je vous connais pour un homme sincèrement généreux, et je vous estime et vous aime tant, que je me permets un conseil, quelque désintéressée que je sois dans la question. Recevez-le ; Alexis Wronsky est l’honneur même, et il part pour Tashkend. – Je vous suis très reconnaissant de votre sympathie et de votre conseil, princesse ; le tout est de savoir si ma femme peut ou veut recevoir quelqu’un, c’est ce qu’elle décidera. » Il prononça ces mots avec dignité en soulevant ses sourcils comme d’habitude ; mais il sentit aussitôt que, quelles que fussent ses paroles, la dignité était incompatible avec la situation qui lui était faite. Le sourire ironique et méchant avec lequel Betsy accueillit sa phrase le lui prouvait suffisamment.
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