Chapitre 12

1532 Mots
Je m’attendais à m’effondrer à cause de la trahison de Lance. J’étais prête à ressentir cette douleur, à laisser mon cœur se briser, mais rien de tel ne survint. Seul un étrange engourdissement parcourait mon corps. Je ne pouvais nier que certains sentiments subsistaient pour lui, mais face à ce à quoi je m’étais préparée, tout cela paraissait dérisoire. Quant aux raisons de cette indifférence, j’avais peut-être une intuition, mais je n’étais pas prête à la nommer. Peut-être que cela venait de cet homme autoritaire qui avait brusquement envahi ma vie. Elle n’avait pas eu la force de refuser. Impossible non plus de faire semblant qu’il n’était pas là. Sa présence était écrasante, presque trop réelle. Jamais elle n’avait croisé quelqu’un de ce genre ; cela la dérangeait plus qu’elle ne voulait l’admettre. Après avoir fini son verre d’eau, Clara reposa la tasse sur la table, prit son téléphone et passa dans la chambre. Ce jour-là, elle se jura de repartir à zéro. Une nouvelle vie, sans chaînes ni ornières. Lundi matin. Une Volkswagen noire avançait sur la large avenue. L’averse de la veille avait laissé derrière elle un air clair et frais. Clara abaissa la vitre côté conducteur, une main posée sur le rebord, l’autre tenant fermement le volant. Des gants noirs d’une finesse discrète couvraient ses doigts, un long trench couleur caramel soulignait sa silhouette mince. Ses cheveux relevés en chignon lui donnaient un aspect ordonné et précis. Son visage, impassible, ses yeux glacials, dégageaient une rigueur froide mêlée d’une fierté contenue. La voiture ralentit à l’approche de l’immeuble du Groupe Orvain. Clara remonta la vitre, agrippa le volant à deux mains, fit demi-tour, puis se glissa dans l’entrée du parking souterrain. Elle coupa le moteur, prit ses clés et son sac. Un klaxon sec éclata dans l’air étouffé du garage. Elle se retourna. Une Rolls-Royce venait de passer devant elle et se rangeait à quelques places. Lance descendit rapidement, contourna la voiture et ouvrit la portière du passager. Une paire de mains pâles et fines se posa dans la sienne. Kaya sortit, vêtue d’une robe Chanel. Ses cheveux bruns encadraient son visage avec soin, son maquillage était irréprochable. Elle leva vers Lance un sourire doux et calculé. Le regard de Clara se troubla un instant. Sans ralentir, elle tourna les talons et marcha vers l’ascenseur. — Clara ! Elle n’avait fait que quelques pas quand la voix de Lance l’appela. Elle ne s’arrêta pas. Elle appuya sur le bouton d’appel, dos tourné. Lance et Kaya s’étaient rapprochés. La voix de l’homme se fit plus insistante : — Clara, quand es-tu sortie de l’hôpital ? Pourquoi ne pas m’en avoir parlé ? Elle répondit sans se retourner, sèchement : — Quelle obligation ai-je de t’en informer ? Quelle relation avons-nous pour que je te doive ça ? Le visage de Lance se figea. Ses yeux trahissaient un mélange d’embarras et de trouble. Kaya, en voyant son expression, mordilla sa lèvre avant de lever les yeux vers lui. Lance détourna le regard, adressant à Kaya un sourire apaisant. Elle poussa un soupir de soulagement. En observant la silhouette de Clara qui s’éloignait, Kaya dit doucement : — Clara, tu ne sais pas nager, et tu es restée si longtemps dans l’eau… Tu n’aurais jamais dû sortir de l’hôpital aussi vite… Un frisson glacé traversa Clara. Peut-être que les autres ne voyaient rien, mais elle, elle avait compris. Kaya n’avait pas besoin d’en dire plus. Même en sachant qu’elle ne savait pas nager, Lance avait choisi de sauver Kaya en premier. Dans un moment où la vie se jouait, c’était elle qu’on avait laissée derrière. Pathétique, douloureux. Elle avait ressenti cette blessure dès le premier instant, profondément. Mais devait-elle y rester enfermée ? Sa vie s’arrêtait-elle parce que Lance n’était plus là ? Clara ne dit rien. Elle resta figée, le dos tourné vers Kaya, comme si celle-ci n’existait pas. C’était sa manière d’agir : un silence sec pouvait peser plus qu’un long discours. Kaya serra les mâchoires, frustrée d’être traitée comme de l’air, mais Lance se tenait à ses côtés. Peu après, l’ascenseur s’ouvrit. Clara entra calmement, son sac à l’épaule. Lance et Kaya la suivirent. Elle appuya sans hésiter sur le bouton du vingt-et-unième étage, celui du service Recherche et Développement. Les deux autres derrière elle ? Elle n’en fit pas cas. Ce n’était pas son problème. Elle avait songé à profiter de cette rencontre pour annoncer sa démission à Lance. Mais en voyant Kaya, l’envie lui passa aussitôt. Kaya aimait trop se mettre en avant. Si elle lançait le sujet maintenant, cette dernière s’empresserait d’en tirer profit. Autant éviter de se donner en spectacle. Kaya remarqua que Clara ne sélectionnait que son propre étage. Son cœur se crispa, mais elle afficha un sourire ironique. Elle avança et appuya, bien en évidence, sur le bouton du trente-sixième. Puis elle jeta un regard appuyé à Clara, avec ce petit éclat provocateur dans les yeux. Le trente-sixième étage appartenait uniquement à Lance. Personne n’y montait sans son accord. Sauf elle, désormais. Elle était persuadée que Clara réagirait. Pourtant, celle-ci resta de marbre, ni un froncement de sourcil, ni un mot. Agacée, Kaya se pencha vers Lance et souffla à voix basse : — Lance, il n’y a pas une réunion de direction prévue ? Puisque Clara est là… Un léger trouble passa dans le regard de Lance. Il observa le dos de Clara, resta silencieux quelques secondes, puis répondit d’une voix lente : — Puisqu’elle est présente, elle peut y assister. L’ascenseur continuait sa montée. Le vingt-et-unième étage s’ouvrit. Clara sortit aussitôt, sans se retourner. L’indifférence qu’elle dégageait suffoquait Kaya. Ses piques n’atteignaient rien, comme si elles s’écrasaient contre du coton. Lance, lui, suivit du regard la silhouette qui s’éloignait. Une certitude le frappa : Clara avait réellement tourné la page. Elle ne cherchait ni à pardonner, ni à retenir, ni même à laisser une chance. Une lourdeur s’installa dans sa poitrine, semblable à ce qu’il avait ressenti à l’hôpital : l’impression nette d’avoir tout perdu. — Lance… comment puis-je apaiser Clara ? La voir ainsi… ça me fend le cœur… La voix fragile de Kaya, douce et tremblante, parvint à son oreille. Elle semblait à la fois courageuse et désemparée, ce qui éveilla en lui un élan de protection. Il la serra contre lui, leva doucement son menton et essuya les larmes qui coulaient sur ses joues. Elle paraissait encore plus affectée en parlant : — Depuis son retour de l’étranger il y a trois ans, ma sœur n’a rendu visite à grand-père que quelques fois. Aujourd’hui, elle n’a plus personne à ses côtés. J’ai peur qu’elle n’y arrive pas seule. Les paroles de Kaya touchèrent Lance en plein point faible. Il savait que Clara entretenait de mauvaises relations avec sa famille. Et voilà qu’elle lui tournait le dos aussi. Pouvait-elle vraiment se débrouiller sans soutien ? — Laisse passer un peu de temps, répondit-il doucement. Quand sa colère sera retombée, j’irai lui parler. Clara a toujours été lucide. Avec du recul, elle comprendra. Kaya renifla, hocha lentement la tête. Sa voix resta basse, teintée d’un voile de tristesse : — J’espère de tout cœur que tu as raison. Département Recherche & Développement et Département Relations Publiques – vingt-et-unième étage Clara sortit de l’ascenseur et retira son manteau qu’elle plia sur son bras. Sa tenue, d’apparence stricte, révélait pourtant un goût sûr : une blouse ajustée qui soulignait sa silhouette et un pantalon noir impeccablement repassé qui allongeait encore ses jambes. Elle avait l’air froid, toujours vêtue de manière sobre mais soignée, sans jamais chercher à surprendre. Son charme était évident, mais prévisible. Sa coiffure restait inchangée, ses vêtements semblaient se répéter à l’infini. À force, cette constance devenait lassante : même la plus séduisante des femmes finit par paraître terne si elle ne varie jamais son allure et n’accorde d’importance qu’à son travail. Pourtant, malgré cette monotonie, personne ne la prenait à la légère au vingt-et-unième étage. Dans les services des relations publiques comme dans ceux de la recherche et du développement, chacun savait qu’elle tenait tête seule aux difficultés. Elle s’était imposée par sa ténacité, sa maîtrise et une audace que beaucoup lui enviaient. Le bruit sec de ses talons résonna dans le couloir. À son passage, le vaste plateau de bureaux prit aussitôt vie : employés affairés à présenter des comptes rendus, dossiers ouverts sur les étapes de conception, de l’approvisionnement en matières premières à la production, jusqu’aux emballages, aux rendez-vous avec les partenaires et à la préparation du lancement. Tout le monde semblait vouloir être vu, actif, indispensable. Clara traversa l’espace sans ralentir, le menton haut, l’allure ferme, répondant par quelques mots brefs à ceux qui l’interpellaient. C’était son quotidien, un rituel qu’elle avait fini par exécuter machinalement. Lorsqu’elle atteignit enfin son bureau, elle constata qu’elle avait les bras chargés de dossiers récupérés au passage. Elle les posa brusquement sur la table et laissa échapper un long soupir. Elle ne devait même pas être là pour ça. Aujourd’hui, son but n’était pas de gérer des rapports ou de donner des directives : elle était venue pour quitter l’entreprise. Pourquoi se laissait-elle encore happer par les habitudes ?
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