– J’ai commencé par le garçon : Tom Connelly. Encore un fils de bonne famille, le papa est dans la banque… Vingt-sept ans, étudiant en droit… D’ailleurs, commenta McTirney, pour être encore étudiant à cet âge, il doit aimer ça, le droit ! Non, en réalité, expliqua l’inspecteur, avec sa belle chemise blanche, ses longs cheveux bouclés, son teint bronzé – le beau gosse, quoi ! – il m’a surtout fait l’impression d’être un dilettante qui profite de la vie, des belles filles du campus, ainsi que de l’argent de son père. Ses études lui servent d’alibi.
– À propos d’alibi, releva le barbu, quand a-t-il quitté Margaret Culloch ?
– À la sortie du pub, un peu après vingt-deux heures. Puis, avec sa petite amie, ils sont partis ensemble en voiture : une Porsche. Pas mal pour un étudiant en droit ! ironisa McTirney.
– Et la quatrième ? enchaîna Sweeney.
– Un tout autre style, lui annonça son équipier.
– Pourquoi ?
– Elle s’appelle Joana Marques. À vingt-neuf ans, c’est la plus âgée du groupe. Elle est avocate – déjà ! – et, à la différence des quatre autres, elle est issue d’un milieu très modeste. Ses parents sont Portugais. Le père, maçon, a émigré en Écosse, et elle est la première génération née en Grande-Bretagne. Si elle a réussi, ce n’est pas grâce à l’argent de ses parents, mais à ses brillantes études. Une parfaite self-made-woman !
– C’est la petite amie du beau gosse ?
– De Tom Connelly, oui.
– Alors elle doit être jolie, s’intéressa l’enquêteur.
– Penses-tu ! le détrompa McTirney. Elle est intelligente, elle a du caractère, mais elle n’est pas belle. Son visage est anguleux, couvert de taches de rousseur, et elle fume comme un sapeur. Non je t’assure, aucun charme particulier.
– Et comment expliques-tu sa relation avec Tom Connelly ?
– L’amour ! sourit McTirney… Non, plus sérieusement, je me demande si ses connaissances en droit ne profitent pas largement aux études du beau gosse. Tu vois ce que je veux dire ?… Je ne serais pas étonné si plus d’un devoir de Tom avait été rédigé de la main de la brillante Portugaise.
– Est-ce qu’elle aussi t’a paru touchée par l’assassinat de Margaret ?
– Tu devines décidément tout, toi, le complimenta McTirney. Même si Joana n’était pas vraiment une intime de l’Australienne, j’ai cependant l’impression que sa disparition ne la chagrine pas tant que ça : elle est débarrassée d’une rivale !
– Tu crois ?
– Oui. Je pense qu’elle est réellement amoureuse de Tom Connelly, et qu’il lui est bien difficile de retenir cette belle gueule d’ange. Alors si une jolie, et en plus très riche, jeune fille vient à disparaître dans l’entourage de Tom, disons que ça lui fait un souci de moins.
– Tu as peut-être raison, l’approuva Sweeney. Profitons-en pour parler de leurs éventuels mobiles : est-ce que tu penses qu’il y a quelque chose à gratter dans cette direction ? Est-ce que des éléments pertinents te sont apparus pendant les interrogatoires ?
– Oui, confirma McTirney. Mais tu sais, relativisa-t-il aussitôt, pas plus que d’habitude dans ce genre d’affaire.
– Dis toujours, l’encouragea son équipier.
– À mon avis, il peut très bien s’agir d’une jalousie d’ordre « social » : des cinq membres du groupe, Margaret était celle dont le rang était de loin le plus élevé. On peut imaginer qu’une Joana Marques, dont la propre ascension s’est faite à la force du poignet, aurait pu avoir du mal à supporter la fréquentation d’une petite fille riche. Surtout si son petit ami lui tournait autour… suggéra l’ancien.
– Mmm… approuva encore le barbu.
– Ensuite, poursuivit McTirney, nous avons affaire à des jeunes gens riches, voire très riches. Et même si je n’ai encore rien décelé, on peut là aussi imaginer qu’un contentieux financier aurait pu les opposer. Un emprunt, une dette, quelque chose dans le genre…
– La piste mérite d’être creusée, confirma Sweeney.
– Enfin, conclut McTirney, il nous reste la Rolls Royce des mobiles : la jalousie amoureuse !
– Tu veux parler de Joana Marques ?
– Pas seulement, sourit son collègue. Pas seulement… En cuisinant un peu la petite Anne Barrow, je me suis rendu compte… Enfin, je me demande…
– Oui ? Eh bien quoi ?
– Je me demande si elle n’avait pas des doutes concernant son compagnon, Harvey King. Le garçon m’a tout l’air d’être un arriviste de première, et je ne serais pas étonné s’il avait eu des vues sur la riche, la très riche Margaret Culloch.
– Tu penses qu’il aurait pu envisager de passer d’une riche héritière à une plus riche encore ?
– Eh bien… hésita McTirney. En discutant avec Anne Barrow, il m’a semblé qu’elle se rabaissait sans cesse par rapport à Margaret. Son amie était toujours plus intelligente, plus belle, plus brillante qu’elle… Ce genre de complexe n’est pas anodin : c’est peut-être ce qu’elle ressentait à travers les yeux de Harvey ?
– Alors, si je te suis, les deux autres filles du groupe auraient eu des raisons d’en vouloir à l’Australienne ?
– Plausible, affirma McTirney.
– Plausible, mais tu oublies que nous sommes confrontés à un agresseur sexuel. Et dans ce registre-là, à part un garçon...
– Une agression de ce type, répliqua son coéquipier, on peut la simuler. Ça s’est déjà vu.
– Tu as de nouveau raison… médita la barbe rousse. Mais au fait, reprit-il, leur alibi ? Qu’en penses-tu ?
– Pour l’instant, je n’en pense rien. Les deux couples se couvrent mutuellement : Anne et Harvey disent avoir abandonné Margaret pour prendre un autre train. Peut-être, mais ils auraient tout aussi bien pu monter avec elle, l’accompagner jusqu’à St Andrew Square, et là…
– Il nous faudra les enregistrements des caméras de la gare, fit remarquer Sweeney. Si le premier couple a bien pris son train pour la banlieue nord, cela nous fera deux suspects de moins.
– Nous aurons les b****s demain matin, lui précisa McTirney.
– Très bien… Et les deux autres ?
– La Porsche de Tom Connelly et Joana Marques a pu démarrer du pub de Murrayfield à vingt-deux heures, mais aussi bien pu attendre Margaret, une heure plus tard, devant St Andrew Square.
– Même chose : les enregistrements des caméras urbaines seront précieux.
– Demain matin, répéta McTirney.
– Mais est-ce que tu réalises tout ce qu’on va devoir visionner ? se désola soudain Sweeney, avant de vider sa bière.
– Avec un peu de chance, voulut le réconforter son coéquipier, l’affaire sera vite bouclée. La bobine de l’un des quatre témoins apparaîtra au mauvais moment sur la mauvaise caméra, et dès demain matin, Wilkinson, soulagé, pourra proposer notre avancement au ministre.
– Oui, il proposera surtout le sien ! plaisanta Sweeney. À moins que…
– À moins que quoi ? s’inquiéta McTirney des brusques intuitions de son collègue.
– À moins que nous n’ayons vraiment affaire à un détraqué sexuel, avança le barbu.
– Possible, approuva son équipier, mais avoue que ce serait étonnant.
– Pourquoi ?
– Mais parce que ça fait des années que nous n’avons plus eu d’agression de ce genre. Et tu le sais comme moi : ces gars-là recommencent toujours, et en usant des mêmes modes opératoires. Conclusion : si ton hypothèse est la bonne, nous aurions affaire à un début de série. Qui plus est, pour son coup d’essai, notre assassin serait tombé sur la fille de l’un des hommes les plus puissants de la planète. Tout ça me paraît…
– Statistiquement possible ! lui sourit Sweeney.
– Bon, si tu veux, abrégea McTirney. Avant d’annoncer soudain :
– Allez, je m’en vais !
– Mais… voulut protester le jeune enquêteur.
– Ma bière est vide, et il n’est que dix-huit heures trente, se justifia son collègue. Le week-end n’est pas fini. Je compte bien en profiter encore un peu.
– Mais où vas-tu ?
– Chez moi, évidemment ! claironna McTirney. J’ai une femme et deux gosses, moi monsieur. Un jour, tu verras ce que c’est !
– C’est sûr, plaisanta Sweeney, ce n’est pas mon teckel qui risque de me faire une scène de ménage.
– Rigole, mais tu ferais bien d’en faire autant. Rentre chez toi et va te reposer, lui conseilla l’ancien.
Puis, en passant la porte, McTirney lui lança un dernier :
– Ciao bello !
Brusquement, le barbu se retrouva seul dans le couloir silencieux de la criminelle.
Bien… J’ai l’air malin, moi maintenant, se désola Sweeney. Ian a raison. Mieux vaut profiter de ce répit. Qui sait ce que nous réservent les jours à venir…
Le jeune inspecteur rangea son dictaphone, s’empara de son club de golf, et il partit en sifflotant… un air de gigue improvisé !
*
La tombée de la nuit surprit Sweeney.
Déjà ? songea-t-il en découvrant l’obscurité par sa fenêtre.
Coincé à l’angle de George Street, au dernier étage d’un vieil immeuble victorien, son studio donnait à ses rares visiteurs l’impression de pénétrer à l’intérieur d’un tiroir géant et bouleversé.
Dans un âpre corps-à-corps, les livres et les vêtements sales s’y disputaient la surface encombrée des meubles en kit. Les abords de l’évier, jonchés pêle-mêle de produits d’entretien et d’aliments périmés, s’étaient depuis longtemps transformés en un no man’s land infréquentable. Enfin, l’absence de table, ou de tout objet central, renforçait encore cette vision effroyable de capharnaüm.
Lové sur son canapé-lit comme une chenille dans son cocon, Sweeney n’avait que faire de ces considérations. À peine rentré du bureau, le jeune homme s’était aussitôt emparé de son ordinateur portable. Puis ses doigts s’étaient mis à danser sur le clavier. Tranquillement, les colonnes Alibis, Mobiles, Témoins/Suspects, Horaires, ou autres Lieux, s’étaient remplies une à une. Rassuré par cette studieuse, mais si apaisante activité, Berthie, le teckel perclus d’eczéma de Sweeney, était venu s’allonger près de son maître. Affalé sur un plaid, la truffe posée sur ses genoux, le ratier n’avait pas tardé à s’endormir.
En observant la nuit tombée, le jeune inspecteur se rendit compte qu’il travaillait depuis déjà plus de trois heures. Bien, il est temps de voir ce que ça donne, décida Sweeney. D’un clic, il élargit la taille de son document. Puis, doucement, comme pour ne pas réveiller Berthie, le barbu se mit à faire glisser les colonnes l’une contre l’autre, juxtaposant certains éléments plutôt que d’autres, ou rejetant tout au bas de l’écran les critères les moins pertinents. Au bout d’une demi-heure de ce travail fastidieux, les ronflements de son chien se firent plus sonores.
Tu as raison Berthie, se dit Sweeney. Ça ne donne rien !
Désabusé, et fatigué, le jeune homme enregistra toutes ses données avant de replier définitivement l’appareil.
OK, il est bientôt vingt-trois heures, et je n’ai toujours pas profité de mon week-end… soupira l’enquêteur. Qu’est-ce que Ian m’avait dit vouloir faire déjà ? Ah oui, rejoindre sa famille…
En observant la truffe humide de son teckel, les blessures que lui infligeait l’eczéma, ainsi que la bave inondant son pantalon, Sweeney se mit à envier furieusement son coéquipier et à maudire son sort de célibataire. Mais pour aussitôt se raviser : Dis donc mon vieux Archie, se reprocha-t-il, c’est toi qui as choisi cette vie. Alors ne viens pas te plaindre ! Et puis une famille, tu en as une après tout… C’est vrai ! réagit-il. Tante Midge ! Quelle heure est-il ? Mmm… hésita Sweeney. Oh allez, on verra bien !
Sans plus attendre, le jeune homme s’empara de son téléphone, négligemment abandonné à l’autre bout du canapé-lit, et il composa le numéro de la vieille dame.
*
… Tante Midge avait élevé Sweeney. Elle l’avait recueilli, jeune orphelin, alors qu’il n’avait que cinq ans.
Dans sa maison du quartier portuaire d’Aberdeen, elle avait installé le fils de son frère dans son unique chambre tapissée de jaune. Elle-même s’était contentée d’un lit jeté à la hâte dans la remise, derrière la cuisine. La demeure en briques n’était pas grande. Elle avait appartenu au grand-père Sweeney, docker sur le port, puis la tante célibataire en avait hérité à la mort du patriarche. Jamais elle n’aurait imaginé que sa solitude serait aussi vite comblée par l’irruption d’un jeune garçon qu’elle avait appris à aimer comme son propre fils.
Tante Midge était si fière de la réussite d’Archie, elle avait tant remercié dieu pour sa réussite au concours d’entrée dans la police. Mais à présent, comme son neveu lui manquait…
*
À la troisième sonnerie, une voix alerte s’annonça :
– Oui ! Sweeney !
– Bonsoir, tante Midge ! C’est…
– Archie ! le devança-t-elle. Comment vas-tu ?
– Je ne te dérange pas, tante ? Tu n’étais pas couchée ? voulut-il s’assurer.
– Non non, le détrompa-t-elle. Jamais le dimanche soir. Les débats de la BBC, après le film, sont toujours passionnants. Et ce soir, ils avaient même invité l’évêque de…
– Pardon tante, préféra abréger son neveu. Je n’arrivais pas à me détendre. Je voulais t’appeler pour…
– Ne me dis pas que c’est toi qu’ils ont mis sur cette affaire ! devina aussitôt la vieille dame.
– Margaret Culloch, la jeune femme égorgée ? Si tante, lui confirma Sweeney.
– Je m’en doutais ! pesta-t-elle. Depuis ce midi, ils ne parlent plus que de ça à la télé. Dès que j’ai entendu « Édimbourg », j’ai tout de suite pensé à toi… Est-ce que tu étais de service ce week-end ?
– Oui. Avec Ian McTirney, mon coéquipier. Cette nuit, c’est nous qui sommes…
– Mais ton commissaire Wilkinson, là, le coupa-t-elle au comble de la colère, il n’a que toi à la criminelle ? C’est vrai, c’est toujours sur toi que ça tombe ! Et Archie par-ci, et Archie par-là. Qu’est-ce qu’ils font tes autres collègues ?
– Ils travaillent autant que moi, tu sais. Et puis pour cette affaire, c’est tout simplement le hasard, chercha-t-il à la calmer.
– Mmm… bougonna encore tante Midge pour la forme. Mais elle perça aussitôt les intentions de son neveu :
– Est-ce que tu voulais m’en parler ? proposa-t-elle.
– Oui. Tu sais bien que ça m’aide, confessa Sweeney.
– D’accord, accepta sa tante. Mais ne sois pas trop long, je ne voudrais pas me coucher trop tard. Demain matin, expliqua-t-elle, avec Patricia, la femme du révérend Davis, nous aidons à préparer le séminaire des pasteurs d’Aberdeen. Il faut encore balayer la salle, préparer les tables, et…
– Tante, n’en fais pas trop ! lui recommanda son neveu.