Je me réveille en sursaut au son de mon réveil-matin. Tony grogne à côté de moi et engouffre sa tête dans la couette de lit. Je ferme mon réveil et m’assois dans le lit en bâillant. Dernière journée de travail, ensuite New-York ! Pour la première fois de la semaine, je n’ai pas rêvé à lui, l’autre homme.
Je me lève et m’étire. Tony laisse échapper un autre grognement étouffé par la couette de lit. Je me dirige vers la salle de bain d’un pas las et me laisse tomber sur la cuvette des toilettes. J’entends Tony se lever à contrecoeur du lit et je le vois apparaitre au bout d’un instant.
- Bon matin ma belle.
Il s’accote au cadre de porte en baillant à gorge déployée tandis que je me lève pour me laver les mains.
- Bien dormi?
- Oui. Très bien dormi. Même si je t’ai senti bouger beaucoup cette nuit.
- Mouais, répond Tony en bâillant de nouveau. J’ai fait un rêve de fou.
Une idée me traverse soudainement l’esprit. Est-ce que lui aussi fait parfois des rêves comme les miens ? Avec une magnifique inconnue ?
- Tu as rêvé à quoi?
- Oh, rien de bien important. Ça semblait juste tellement… réel.
Ma gorge se noue. Je sais exactement ce que ça peut faire des rêves qui paraissent réels. Et s’il rêvait lui aussi d’une autre femme… peut-être même de quelqu’un que je connais.
- T’es certain que tu ne veux pas en parler ?
Tony s’approche de moi et me prend par la taille. Il enfouit son nez dans mon cou et me regarde dans le miroir.
- Tu es bien curieuse ce matin ma belle.
Mon ventre se contracte. C’est certain, il a rêvé à une autre. Je ne peux m’empêcher de ressentir un pincement de jalousie. Quelle hypocrite je suis! Tony me donne un b****r dans le cou, puis se dirige vers là toilette, me laissant seule, en proie à mes sentiments contradictoires.
- Si tu veux vraiment savoir, j’ai rêvé qu’on était parti en vacances, toi et moi et nos deux enfants.
Une boule se forme dans ma gorge tandis que Tony me regarde. Le vert de ses yeux est embué par une tristesse qu’il essaie tant bien que mal de cacher. Il pousse un long soupir avant de se relever et de tirer la chasse d’eau.
- On était à la plage, on s’amusait tous ensemble, on riait.
- S’il te plait Tony, arrête.
Je peine à retenir mes larmes. Juste l’idée de cette petite famille que nous n’aurons jamais m’est insupportable. Tony me contourne et ouvre le robinet pour se laver les mains.
- Puis, on est allé se baigner. Les enfants étaient heureux de nager dans la mer.
- Tony…
Il me jette un coup d’œil dans le miroir. Ses yeux sont luisants, froids, comme s’il m’en voulait d’avoir fait ce rêve.
- Tout allait bien, jusqu’à ce qu’une grosse vague arrive. Elle s’est écrasée sur nous et sur nos enfants. Lorsqu’elle s’est rétractée, ils n’étaient plus là… emportés par la mer.
Une larme coule sur ma joue, attirant les autres larmes que je tentais tant bien que mal de retenir. Tony s’est retourné vers moi et me regarde intensément.
- On est sorti de l’eau et on est reparti, comme si rien ne s’était passé. Comme si on avait jamais eu d’enfant. On est parti continuer notre vie, sans eux.
Je n’aurais jamais du insister. Pourquoi ai-je tant voulu savoir ? Tony pousse un petit soupir, puis hausse les épaules.
- Mais bon, c’était juste un rêve. Tu veux des pancakes ?
Il sort de la salle de bain sans attendre de réponse, me plantant là, coulante de larmes et complètement démolie. Il aura beau le nier, je sais maintenant qu’il m’en veut de ne pas pouvoir lui donner d’enfant.
Encore pire, je sais maintenant qu’il cultive un ressentiment à mon égard pour avoir baissé les bras et avoir abandonné notre rêve d’avoir une famille. Et j’ignore si je vais pouvoir continuer à vivre notre petite vie tranquille en sachant à quel point je le rends malheureux.
Je m’essuie les yeux avec un mouchoir, puis je sors de la salle de bain. Tony est déjà en bas, probablement en train de faire ses pancakes. Je prends un pantalon noir avec un débardeur gris et me change rapidement avant de descendre à la cuisine le rejoindre.
Comme je m’y en attendais, il est déjà à ses fourneaux à virer la premier pancake. Je m’assois au comptoir, les yeux encore un peu bouffis à cause des larmes.
- Tu arrives juste à temps pour la première, me dit Tony sans se tourner.
Sa voix est neutre, beaucoup moins chantante qu’à son habitude lorsqu’il cuisine. Il dépose le pancake dans une assiette et me la tend en évitant mon regard. J’ai l’impression que mon cœur s’effrite en millier de petits morceaux. Il n’ose même plus me regarder en face…
- Tony…
- C’était juste un rêve Hannah.
Tony déverse une louche de pâte à pancake dans la poêle et l’étend nonchalamment.
- S’il te plaît Tony, regarde-moi.
- C’était juste un p****n de rêve Hannah !
- Non, c’était pas juste un rêve ! Tu m’en veux Tony, à cause de ma décision de ne plus essayer d’avoir d’enfant. Pourquoi est-ce que tu ne l’admets tout simplement pas ?
Il se tourne vers moi d’un coup, la spatule à la main. Ses yeux sont luisants et rouges. Il a dû pleurer lorsque j’étais encore dans la chambre. Le voir aussi fragile me secoue.
- Est-ce que tu m’en veux Tony ?
Il se pince les lèvres en croisant les bras, les yeux fixés sur le sol. Il n’a même pas besoin de répondre, son langage corporel répond facilement à sa place. Je hoche tranquillement la tête, essayant d’assimiler sa non-réponse. Il décroise les bras en soupirant.
- C’est juste que… c’est que… on avait un plan Hannah. Pour notre vie. J’ai tout abandonné pour ça. Tous mes rêves, mes projets… tout ça pour avoir des enfants avec toi.
- Et moi, tu crois que je n’ai rien abandonné pour cette vie-là Tony ? Tu crois être le seul à avoir fait des sacrifices ?
- Bien sur que non! Mais moi, je n’ai pas décidé de tout balancer sur un coup de tête, tout ce qu’on a bâti parce que tu avais encore une fois tes putains de règles.
- Tu penses que c’est facile pour moi de voir ta déception à chaque mois ? D’être incapable de te donner la chose que tu désires le plus au monde? La chose pour laquelle on a fait tant de sacrifice ? Ça fait des années Tony, des années ! Et rien ne fonctionne…
- On est encore jeunes Hannah, on a encore le temps.
- Ah oui, et combien de temps encore on peut espérer. Un an? Cinq ans? Dix ans? Après combien de temps à espérer tu vas enfin te rendre compte qu’on est incapable d’avoir un enfant ?
- Les médecins disent…
- Les médecins ont aucune f****e idée de pourquoi ça ne fonctionne pas ! Tes spermatozoïdes sont bien, mes ovules sont bien, il est où alors le p****n de problème ? Le mode d’emploi est pourtant pas compliqué il me semble ? Alors qu’est-ce qu’on fait de pas correct ?
- Je… j’en sais rien. Mais on ne doit pas abandonner tout de suite Hannah. On a encore le temps.
- Mais je ne veux plus continuer comme ça Tony. Ça nous détruit à petit feu ! Ça nous rend fou ! Toute notre vie tourne autour de ça. D’essayer et d’essayer. J’en peux plus de prendre ma température deux fois par jour. J’en peux plus de faire des tests d’ovulation à tous les mois. J’en peux plus d’avoir un petit brin d’espoir dès qu’on franchit la date butoir sur le calendrier.
Tony me fixe intensément. Il ouvre la bouche pour parler, mais est interrompu par la sonnerie de mon cellulaire qui annonce un message texte. Je jette un coup d’œil à mon téléphone et vois le nom de Jolene apparaître.
- Tu devrais le prendre, répond Tony en retournant à sa poêle.
Une odeur de brûlé parvient à mes narines lorsqu’il retourne le pancake en jurant. Il jette le pancake et dépose une nouvelle louche de pâte dans la poêle. J'attrape mon cellulaire et regarde le message texte.
Jolene : Meilleur planning de la fin de semaine!!!!
- Départ à 16h, en route pour NY City baby!!!
- Vendredi 19h : Souper au resto de l’Hôtel et vino au bar.
- Samedi AM : Spa de l’hôtel avec massages et bains de boue
- Samedi PM : Viré shopping entre filles ! On se choisit une tenue pour le soir
- Samedi 18h20 : Réservation chez Macy’s
- Samedi soir : Party!!!!!! On fait tous les clubs à moins de 1km de l’Hôtel TOUTE la nuit
- Dimanche : Repos, on va en avoir bien besoin, crois-moi.
Le planning tant attendu. Je le regarde l’esprit ailleurs. Après ma dispute avec Tony, penser à aller m’éclater à New York me semble totalement déplacé. Mais en même temps, rester ici pourrait fortement aggraver notre situation.
Tony dépose son pancake dans une assiette et vient s’asseoir à mes côtés. Il se met aussitôt à manger, sans parler, sans même me jeter un coup d’œil. Je l’imite et dévore mon assiette rendue froide avant de me lever pour préparer mon lunch.
Au bout d’une minute Tony se lève à son tour. Il dépose son assiette dans l’évier, puis sort de la cuisine sans un mot. Je finis de préparer mon lunch, pensive et sort à mon tour de la cuisine. Tony est assis dans les marches, le visage enfoui dans les paumes de ses mains. Il se redresse dès qu’il m’entend arriver.
J’ignore si je dois dire quelque chose ou pas. Il me regarde un instant, les yeux tristes. Puis, il se lève tranquillement et m’entoure de ses bras forts.
- Je suis désolé ma belle. Je n’aurais pas dû te dire tout ce que je t’ai dit.
- Je suis désolée aussi Tony.
Il me sert sur lui et m’embrasse la tête.
- On se voit ce soir ?
- Je vais partir vers 16 heures, est-ce que tu vas être là.
- Je vais essayer ma belle.
- Ok.
Il se penche pour me donner un petit b****r, puis me laisse partir pour mon travail. Je lui jette un dernier coup d’œil avant de refermer la porte derrière moi. Il a beau me faire un sourire, ses yeux restent tristes. J’ouvre la porte de ma voiture et m’écroule sur le siège. Je pose la tête sur le volant et ferme les yeux. Je déteste cette situation. Je déteste voir Tony comme ça et je déteste me sentir comme ça.
Mon cellulaire se met à sonner, indiquant un nouveau message texte.
Jolene : Alors, ça te convient ?
Je pousse un long soupir avant de lui répondre.
Hannah : C’est parfait.
Je démarre la voiture et sort tranquillement de mon allée. Avec un matin pareil, la journée promet d’être longue.