IV. Chantelle

847 Mots
IV CHANTELLEÀ six ans, la mère de Chantelle a découvert que sa fille n’était pas comme toutes les gamines de son âge : lors d’une de ses fréquentes colères, la couleur de ses yeux a tourné au gris acier avant de redevenir bleue. On prévient aussitôt la grand-mère qui n’a pas tardé à arriver pour vérifier par elle même : serait-ce celle-ci qui lui succédera, en tant que sorserez de la région ? Par la suite, elles passeront beaucoup de temps ensemble, l’aïeule transmettant à son héritière toutes ses connaissances, essayant de canaliser la puissance considérable qui émanait de sa merc’h-vihan*. Mais malheureusement, une grippe féroce emporta la vieille femme : sa disciple ne put jamais finir son apprentissage. À l’école et au collège, élèves et professeurs mettent souvent Chantelle à part : elle fait peur aux autres enfants avec ses yeux qui changent de couleur quand elle s’énerve. Le gris métallique que prennent ses iris transforme son regard en une pointe acérée, capable de vous percer le crâne et d’en extraire tous les secrets. L’année de son entrée au lycée, elle élabore un plan, ne voulant pas rester indéfiniment la “sorcière de l’école de Carhaix”. L’un des livres de sa grand-mère lui donne la recette d’une potion qu’elle utilise pour droguer ses parents et, par une litanie tirée d’un autre grimoire, elle persuade son père d’abandonner son travail ici et de partir s’installer à Brest. Le lendemain, le paternel pose sa démission et se met en recherche d’un emploi dans la cité du Ponant. Nouvelle ville, nouveau lycée. Demeure le problème du regard : elle se fait offrir une paire de lunettes aux verres fumés, cachant ce qu’elle ne peut autrement dissimuler. Certains professeurs se plaignent de cela : en cours, on ne porte pas de lunettes de soleil ! Alors, elle se rend chez un ophtalmologue et demande une ordonnance qui stipule que ses yeux sont trop sensibles à la lumière et qu’une protection permanente par des verres sombres lui est nécessaire. Le spécialiste rechignant à produire un tel document, elle devine rapidement le moyen de lui faire changer d’avis : première fois que Chantelle utilise ses charmes féminins pour parvenir à ses fins. Ainsi, elle ira au bout de ses études sans effrayer ses camarades. Mais ils resteront toujours distants de cette étrange jeune fille. Trois mariages, trois divorces : dans le lit conjugal, on ne garde pas ses verres sombres. Et le changement de couleur de ses iris se produit également lorsqu’elle est proche de l’o*****e. Difficile à son mari de jouir quand il a l’impression que deux pointes d’acier lui pénètrent le cerveau, en extirpant toutes les pensées. Rapidement, tous prendront des maîtresses. Et rapidement, elle les découvrira. Aucun ne fera de difficulté, tous avoueront la faute et consentiront à lui verser une confortable pension : elle a toujours su se faire épouser par des prétendants aux revenus conséquents. Est-ce pour cette raison qu’elle en veut aux hommes qui trompent leurs femmes ? Non, d’autant plus qu’à chaque fois, elle a arrangé la rencontre de son mari du moment avec celle qui allait devenir son amante : ses dons particuliers lui permettent aussi de pratiquer l’activité de bazhvalan, l’entremetteuse de mariage bretonne. D’un simple regard, elle est capable de déterminer l’affinité existant entre deux personnes. De Carhaix et du Poher, d’anciennes clientes de sa grand-mère viennent la voir, bien contentes de trouver une sorserez capable de soigner leurs petits maux ou régler leurs problèmes de voisinage. La chose devient rare en Bretagne. Sa réputation atteint bientôt la région brestoise. Mais, peu à peu, cette activité l’ennuie : confectionner des potions en suivant les recettes extraites des bouquins poussiéreux récupérés chez son aïeule, cela ne la divertit qu’un temps. Par contre, les pseudo-envoûtements qui permettent de se débarrasser d’un importun ou de le rendre aussi obéissant qu’un chien dressé, l’amusent beaucoup plus. Ainsi, elle réduit son labeur et se cantonne à ce genre de pratiques. De cette façon, elle fait la rencontre de Delphine : un contrat qui excita vivement Chantelle et que sa cliente proposa de régler en nature ; première expérience homosexuelle qui ne la déçut pas. Mais les affaires intéressantes sont rares et Chantelle s’ennuie. Elle décide alors d’étendre ses activités. Depuis longtemps, elle connaît la faiblesse des hommes et leur fidélité défaillante. Voilà le filon à exploiter : d’abord, les prendre en faute et ensuite, les faire chanter. Au début, elle croyait pouvoir travailler seule, mais se rend vite compte de ses limites : rechercher des victimes potentielles ou organiser la rencontre entre sa cible et celle qui le poussera à faillir est dans ses cordes. Par contre, la mise en place du piège, la prise de photos, l’envoi de lettres anonymes, tout en restant dans l’ombre, cela nécessite de l’aide. Elle décide donc d’engager des complices. Patiente, elle a su attendre d’avoir composé une équipe complète et performante avant de se lancer. En premier, ces deux filles : par chance, celles-ci peuvent servir aussi bien d’appât que de “femmes de main”, ce qui réduit la taille de l’équipe. En second, ce gars, l’expert en techniques vidéo et informatique, capable de forcer des serrures et de dissimuler des caméras partout… L’affaire devient vite lucrative. La majorité des sommes extorquées revient à ses complices, avec ordre de ne pas pratiquer de dépenses exubérantes, risquant de les faire repérer. Pour sa part, entre les pensions et les petits plus de ses activités de sorserez ou de bazhvalan, elle n’a pas besoin de cet argent qu’elle garde dans un coin, au cas où… * « Petite-fille », en breton.
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