Chapitre 5 — La nuit sans sommeil

598 Mots
La nuit avait toujours été l’ennemie d’Akihiro Kurosawa. Le jour, il contrôlait tout. Les chiffres. Les hommes. Les décisions. La nuit, il ne restait que ses pensées. Et Hana. Elle dormait paisiblement, tournée vers la fenêtre. La lumière de Tokyo dessinait des ombres mouvantes sur son visage. Akihiro était assis sur le fauteuil, costume encore sur le dos, cravate desserrée, les mains jointes. Il n’avait pas fermé l’œil. Chaque bruit était une alerte. Chaque souffle, une vérification. Il avait appris depuis longtemps que le danger n’annonçait jamais son arrivée. Son téléphone vibra. Un message. Court. Il a encore tourné autour de l’immeuble. Akihiro inspira lentement. Pas de colère. Pas de panique. Seulement une décision qui se formait. Il se leva sans bruit, se dirigea vers la porte, puis s’arrêta. Il regarda Hana une dernière fois. Elle murmura son nom dans son sommeil, sans se réveiller. Il posa sa veste sur elle. Puis sortit. Dans la voiture, la ville semblait différente. Plus sombre. Plus étroite. — Décrivez-le encore, dit Akihiro au téléphone. — Trente-cinq à quarante ans. Silencieux. Toujours au même endroit. Il observe. — Il a parlé à quelqu’un ? — Non. Il regarde seulement. Akihiro ferma les yeux. — Continuez. Ne l’approchez pas. Il raccrocha. Observer. C’était déjà trop. Quand il rentra, Hana était réveillée. Assise sur le lit, les bras entourant ses genoux. — Tu es parti, dit-elle simplement. — Je suis revenu. Il s’approcha. Elle posa sa main sur la sienne. — Tu ne dors plus. — Je dors quand je sais que tu es en sécurité. Elle secoua la tête. — Tu vas t’épuiser. Il s’agenouilla devant elle, comme il le faisait souvent. Geste de soumission silencieuse. — Si je dois choisir entre mon sommeil et ta sécurité… tu connais la réponse. Elle ferma les yeux un instant. — Akihiro… quelqu’un te fait peur ? Il hésita. Trop longtemps. — Oui. Ce mot, il ne l’utilisait jamais. — Qui ? — Pas quelqu’un, répondit-il. — Une possibilité. Elle se pencha vers lui. — Tu ne peux pas combattre quelque chose que tu refuses de nommer. Il posa son front contre le sien. — Je le nommerai quand je serai sûr. Les jours suivants, la nuit continua. Akihiro dormait peu. Parfois pas du tout. Il surveillait les caméras. Les entrées. Les sorties. Les angles morts. Il connaissait chaque ombre autour de leur immeuble. Un soir, Hana trouva son téléphone sur la table. Ouvert. Une photo. Floue. Prise de loin. Un homme immobile près d’un lampadaire. — Akihiro… Il se figea. — Depuis quand ? — Depuis quand tu sais ? répondit-elle. Il ne mentit pas. — Depuis la réception. — Et tu ne m’as rien dit. — Parce que la peur te rend vulnérable. — Ou lucide. Il s’approcha d’elle lentement. — Regarde-moi, Hana. Elle soutint son regard. — Je n’ai jamais protégé quelqu’un avant toi. — Je ne sais pas faire sans excès. — Mais je te jure une chose. Il posa sa main sur sa poitrine. — Rien ne t’atteindra tant que je respire. Elle posa sa main par-dessus la sienne. — Et si c’est ton excès qui t’abîme ? Son regard vacilla. — Alors j’accepterai d’être brisé. Cette nuit-là, Akihiro resta près de la porte, assis à même le sol. Hana l’observait depuis le lit, incapable de dormir. Elle comprit alors une vérité simple et terrible : Akihiro ne protégeait pas Hana parce qu’il était fort. Il la protégeait parce qu’elle était devenue son unique point faible. Et quelque part, dans l’ombre de la ville, quelqu’un avait commencé à le comprendre aussi.
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