Chapitre 12 — Le visage qu’il faut montrer

841 Mots
GRACIAS Je reste un moment dans la chambre, immobile devant le miroir, à écouter mon propre souffle. La robe glisse sur ma peau comme un souvenir qu’on n’a pas encore vécu. Elle tombe parfaitement, comme si elle savait exactement où se poser. Mais mon visage… mon visage raconte encore la nuit, les insomnies, les pensées qui rongent. Alors je m’assois devant la petite coiffeuse. Je n’ai pas envie de me cacher, et pourtant… je le fais. Un voile léger de fond de teint, juste assez pour effacer la fatigue. Un peu de poudre pour estomper les cernes. Du mascara, mais pas trop, pour agrandir le regard sans qu’on voie l’effort. Je colore mes lèvres d’un rouge discret, pas celui de la séduction, mais celui de la femme qui a décidé de se tenir droite, même quand elle brûle à l’intérieur. Je veux ressembler à celle que je deviens dans cette robe. Une femme qui, malgré les fissures, tient encore debout. Quand je descends l’escalier, il est déjà là, debout, une main dans la poche, l’autre tenant un manteau noir qu’il me tend. Son regard descend de mes cheveux à mes chaussures, lentement, comme pour m’envelopper d’un constat silencieux : oui, tu es prête. — Viens, dit-il simplement. La porte s’ouvre. L’air frais du matin me frappe, mais pas autant que la vision qui m’attend. Devant la maison, une longue voiture sombre. Pas une voiture. Une limousine. Lustrée au point de refléter les façades autour. Le chauffeur en uniforme, la portière déjà entrouverte. Je m’arrête net. — Qu’est-ce que… C’est pour nous ? — Pour toi. Je reste plantée là, incapable d’avancer. — Est-ce que c’est… nécessaire, tout ça ? Il se tourne vers moi, son regard se durcit à peine, mais juste assez pour que ses mots arrivent comme une lame polie : — Oui. Parce que cet homme doit regretter de t’avoir laissée partir. Et moi, je vais faire en sorte qu’il le comprenne. Je sens un frisson me traverser, pas seulement à cause du froid. Il n’a pas levé la voix, mais il y a dans son ton une promesse presque dangereuse. Une promesse de ne pas me laisser affronter ça en simple survivante, mais en femme qu’on ne peut plus écraser. Je monte dans la limousine. Les sièges sont moelleux, l’odeur du cuir m’enveloppe. Je m’assois au fond, le dos droit, mes mains croisées sur mes genoux. Lui prend place à côté, et la portière se referme dans un clac étouffé. Le moteur ronronne. La ville défile par la vitre teintée. Les rues, les passants, tout semble légèrement irréel, comme si je les regardais à travers une vitre de musée. Je ne parle pas. Lui non plus. Mais sa main effleure la mienne, un contact discret, pas une étreinte juste assez pour dire : je suis là. Je fixe mon reflet dans la vitre. La femme que je vois n’est pas celle qui pleurait sous l’eau chaude hier soir. Ce matin, elle porte une armure de tissu et de silence. Elle sait que chaque pas la rapproche de ce bureau où elle tournera la page. La voiture s’arrête. Le chauffeur ouvre la portière. Le bâtiment se dresse devant moi, imposant, avec ses colonnes blanches et ses vitres réfléchissantes. Je respire profondément avant de descendre. Il me suit de près. Sa main se pose légèrement sur le creux de mon dos, pas pour me guider, mais pour m’ancrer. Quand j’entre dans le hall, je les vois. Marius est là, debout, appuyé contre le comptoir. Costume ajusté, cheveux impeccables. Il relève la tête. Son regard tombe sur moi… et reste figé. Pendant une fraction de seconde, il oublie de respirer. Je le vois. C’est imperceptible, mais je le vois. Ses yeux glissent de ma robe à mon visage, puis à l’homme à mes côtés. Et quelque chose se crispe dans sa mâchoire. À côté de lui, ma sœur. Elle. Parfaitement coiffée, parfum trop sucré, sourire de possession… qui s’efface en me voyant. Ses yeux, d’abord écarquillés par la surprise, se plissent en une expression qu’elle ne prend même pas la peine de masquer : la jalousie. Pure. Tranchante. Elle me détaille de haut en bas, lentement, comme pour chercher la faille. Mais ce matin, il n’y en a pas. Elle sait que je le sais. Et ça la rend folle. — Tu es en retard, lâche-t-elle, la voix glaciale. — Non. C’est vous qui êtes arrivés trop tôt, dis-je calmement. Je sens l’homme à mes côtés se rapprocher légèrement. Pas de geste brusque. Juste une présence. Les yeux de ma sœur glissent sur lui, sur sa montre, son manteau parfaitement coupé… puis sur la limousine visible derrière la vitre. Et là, dans son regard, il y a autre chose : pas seulement de la jalousie. De la rage. Parce qu’elle vient de comprendre que l’homme qui m’accompagne est plus riche, plus puissant… et qu’il ne l’accompagne pas elle. Elle détourne les yeux la première. Et à cet instant, je comprends : aujourd’hui, je ne viens pas seulement signer un papier.
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