INTRODUCTIONDifficultés et aubaines de la frontière (1) américaine, adversité et désolation de la guerre de Sécession, inventivité du désespoir, romance ; voilà qui rythmait la vie d’Andrew Still, l’homme qui a élaboré l’approche ostéopathique de la médecine.
L’Amérique contemporaine est mondialement connue pour vouloir être à la pointe de la technologie moderne et pour sa conception de la République démocratique. Nous oublions cependant d’autres contributions importantes de la culture américaine au monde, comme l’exploitation commerciale de l’électricité, l’automobile ou encore les télécommunications. L’ostéopathie en tant qu’approche holistique de la santé fait également partie de cette contribution américaine au monde.
Quelques lecteurs peu familiers du Dr Still pourront être surpris par certaines idées, certains discours ou thèmes développés dans cette histoire. Certes, ce genre littéraire permet quelques libertés, mais nous avons été particulièrement attentifs à demeurer fidèles à la personne de Still ainsi qu’à l’authenticité de ses propos et de ses actes. La plupart des situations et dialogues sont directement tirés d’une étude très méticuleuse de son Autobiographie, des premiers numéros du Journal of Osteopathy, de notes d’étudiants tels qu’Ernest E. Tucker* et Arthur Hildreth*, mais aussi des manuscrits personnels de Still, consultables au musée de la médecine ostéopathique de l’Université A.T. Still (A.T.S.U. – Museum of Osteopathic Medicine). Les observations et recherches d’autres auteurs ont également été consultées. La liste de ces sources est proposée en annexe du présent ouvrage. Par ailleurs, les dialogues reposent, dans la mesure du possible, sur des discours enregistrés, ceux du domaine public étant souvent directement cités. Si, en tant que lecteur, vous sentez naitre un quelconque désaccord par rapport à un nom, un événement ou une tournure de dialogue, je vous invite à effectuer quelques recherches ou à contacter le personnel du musée ; vous risquez d’être surpris.
Progressivement, une vision stéréotypée de Still a émergé, le présentant comme un excentrique intelligent et obstiné, rustre et à moitié illettré. Non seulement cette vision fait insulte à l’homme, mais elle tend également à nous éloigner de ce qui constitue son génie. Mon but n’est pas de placer Still sur un piédestal, mais plutôt de le replacer dans son contexte historique et intellectuel pour le présenter comme quelqu’un de perspicace ayant contribué de manière profonde et positive au perfectionnement de la culture médicale occidentale.
Mon intention ici n’est pas d’ériger un monument à la gloire d’un défunt. En décrivant sa vie, j’essaie d’encourager une jeunesse rêveuse, intellectuelle et novatrice à perpétuer son audace, ses efforts et ses idéaux qui font partie intégrante d’une tradition vivante de bienveillance, de courage, et d’expérimentation, le tout visant à poursuivre la recherche de la Vérité sur notre nature profonde. Ceux qui ont connu la pensée originale de Still peuvent la propager, parce qu’ils se rendent compte du prix humain qu’elle implique.
La santé n’est pas une disposition statique, mais un processus dynamique. Les soins médicaux, envisagés au niveau culturel, sont également un processus dynamique. Une partie de cette dynamique en médecine, tout comme en ostéopathie, est sous-tendue par la passion. Et c’est ainsi qu’en ostéopathie, la science, en tant que connaissance, se mêle sans cesse aux aspirations de l’esprit humain. Tout cela transparait dans le contexte des personnalités individuelles comme dans les exigences au niveau des relations humaines.
Tout comme nous le sommes aujourd’hui, Still était tributaire d’un contexte historique l’obligeant à exprimer sa plus profonde expérience en termes compatibles avec le langage de son temps. L’expression n’est pas l’expérience. Il utilisa le langage le plus complet possible (Esprit de Dieu, philosophie, ensemble corps-esprit, homme en tant que machine, et biogène (2)) pour tenter de transmettre au mieux son expérience intime. Mais à l’instar du verre qui perd sa fluidité et se fige lorsqu’il refroidit, l’expression fige ou limite les intuitions et les aventures phénoménologiques d’un esprit vif. Toute sa vie, Still, comme la plupart des auteurs et enseignants, dut composer avec cette tension. Pour Still, cette dichotomie fut aggravée par l’hostilité dans laquelle ses idées se développèrent au sein d’une institution étendue à l’échelle internationale. Ce récit, conçu comme une fiction, tente de capturer cette tension sans cesse présente dans la vie de ce grand humaniste, génie et penseur, ainsi que de la profession qu’il a créée.
Au fur et à mesure que le projet se développait, j’ai dû faire attention à bien négocier les intrusions de mes propres attitudes ou expériences, chose impossible à éviter tant elles constituent l’apport caché de tout auteur, même d’une fiction historique. Je me rends compte que dans ma vie consciente, je partage avec Still la poursuite d’une compréhension mystique de la Nature. Dès le commencement de mes années d’étude ostéopathique, voilà maintenant plus de 25 ans, la lecture de son Autobiographie m’a connecté à Still. J’ai transféré cette attitude de quête et de perception subtile dans ma pratique clinique. Il me semble finalement que mon expérience est naturellement proche de celle de Still ; mon “interprétation” peut donc se voir plutôt comme une partie commune que comme une simple projection. Sa validité lui est inhérente. L’expérience de l’épilogue reflète ma lecture de l’ouvrage de Still Recherche et pratique au sommet d’une montagne de West Virginia lors d’une vivifiante nuit d’octobre, il y a bien longtemps.
De toute manière, mes amis, l’ouvrage est ce qu’il est. Je souhaite qu’il permette à l’ostéopathe d’approfondir son point de vue sur la position que nous partageons. Au lecteur qui ne connait rien à l’approche ostéopathique de la médecine, j’espère qu’il permettra d’entamer une recherche vers cette approche du soin.
Le 27 septembre 2007
Lewisburg, West Virginia
1 Frontière, Frontalier : Dans la culture américaine, le mot “frontière” ne signifie pas seulement une limite, entre deux pays par exemple, mais plus généralement, une limite atteinte dans un domaine particulier, ici la colonisation. Les territoires atteints n’étaient pas à proprement parler des pays différents, mais des régions non colonisées généralement occupées par différentes tribus indiennes.
2 Biogène : Ce mot, imaginé par Elliot Coues (1842-1899), correspond en partie à l’application du concept vitaliste à l’ostéopathie. Le vitalisme est une doctrine biologique selon laquelle les êtres vivants, aussi simples soient-ils, se distinguent des entités non vivantes par la manifestation d’une “force vitale” ou “principe vital” non réductible à des lois physiques et chimiques. Les vitalistes n’attribuent pas nécessairement la force vitale à l’action d’un Créateur divin. Still, en revanche, insiste tout au long de son œuvre sur la filiation divine de l’Homme, en bon méthodiste qu’il était.