Chapitre 5

2909 Mots
Convaincue maintenant que l’antipathie de miss Bingley était uniquement l’effet de la jalousie, Elizabeth songeait que son arrivée à Pemberley ne causerait à celle-ci aucun plaisir et elle se demandait avec curiosité en quels termes elles allaient renouer connaissance. À leur arrivée, on leur fit traverser le hall pour gagner le salon. Cette pièce, exposée au nord, était d’une fraîcheur délicieuse ; par les fenêtres ouvertes on voyait les hautes collines boisées qui s’élevaient derrière le château et, plus près, des chênes et des châtaigniers magnifiques se dressant çà et là sur une pelouse. Les visiteuses y furent reçues par miss Darcy qui s’y trouvait en compagnie de Mrs. Hurst, de miss Bingley, et de la personne qui lui servait de chaperon à Londres. L’accueil de Georgiana fut plein de politesse, mais empreint de cette gêne causée par la timidité qui pouvait donner à ses inférieurs une impression de hautaine réserve. Mrs. Gardiner et sa nièce, cependant, lui rendirent justice tout en compatissant à son embarras. Mrs. Hurst et miss Bingley les honorèrent simplement d’une révérence et, lorsqu’elles se furent assises, il y eut un silence, – embarrassant comme tous les silences, – qui dura quelques instants. Ce fut Mrs. Annesley, personne d’aspect sympathique et distingué, qui le rompit et ses efforts pour trouver quelque chose d’intéressant à dire montrèrent la supériorité de son éducation sur celle de ses compagnes. La conversation parvint à s’établir entre elle et Mrs. Gardiner avec un peu d’aide du côté d’Elizabeth. Miss Darcy paraissait désireuse d’y prendre part et risquait de temps à autre une courte phrase quand elle avait le moins de chances d’être entendue. Elizabeth s’aperçut bientôt qu’elle était étroitement observée par miss Bingley et qu’elle ne pouvait dire un mot à miss Darcy sans attirer immédiatement son attention. Cette surveillance ne l’aurait pas empêchée d’essayer de causer avec Georgiana sans la distance incommode qui les séparait l’une de l’autre. Mais Elizabeth ne regrettait pas d’être dispensée de parler beaucoup ; ses pensées suffisaient à l’occuper. À tout moment elle s’attendait à voir apparaître le maître de la maison et ne savait si elle le souhaitait ou si elle le redoutait davantage. Après être restée un quart d’heure sans ouvrir la bouche, miss Bingley surprit Elizabeth en la questionnant d’un ton froid sur la santé de sa famille. Ayant reçu une réponse aussi brève et aussi froide elle retomba dans son mutisme. L’arrivée de domestiques apportant une collation composée de viande froide, de gâteaux et des plus beaux fruits de la saison, amena une diversion. Il y avait là de quoi occuper agréablement tout le monde, et de belles pyramides de raisin, de pêches et de brugnons rassemblèrent toutes les dames autour de la table. À cet instant, Elizabeth put être fixée sur ses sentiments par l’entrée de Mr. Darcy dans le salon. Il revenait de la rivière où il avait passé quelque temps avec Mr. Gardiner et deux ou trois hôtes du château, et les avait quittés seulement quand il avait appris que Mrs. Gardiner et sa nièce se proposaient de faire visite à Georgiana. Dès qu’il apparut, Elizabeth prit la résolution de se montrer parfaitement calme et naturelle, – résolution d’autant plus sage, sinon plus facile à tenir, – qu’elle sentait éveillés les soupçons de toutes les personnes présentes et que tous les yeux étaient tournés vers Mr. Darcy dès son entrée pour observer son attitude. Aucune physionomie ne reflétait une curiosité plus vive que celle de miss Bingley, en dépit des sourires qu’elle prodiguait à l’un de ceux qui en étaient l’objet car la jalousie ne lui avait pas enlevé tout espoir et son empressement auprès de Mr. Darcy restait le même. Miss Darcy s’efforça de parler davantage en présence de son frère. Lui-même laissa voir à Elizabeth combien il désirait qu’elle fît plus ample connaissance avec sa sœur, et tâcha d’animer leurs essais de conversation. Miss Bingley le remarquait aussi et, dans l’imprudence de sa colère saisit la première occasion pour demander avec une politesse moqueuse : – Eh bien, miss Eliza, est-ce que le régiment de la milice n’a pas quitté Meryton ? Ce doit être une grande perte pour votre famille. En présence de Mr. Darcy, elle n’osa pas prononcer le nom de Wickham ; mais Elisabeth comprit tout de suite que c’était à lui que miss Bingley faisait allusion et les souvenirs que ce nom éveillait la troublèrent un moment. Un effort énergique lui permit de répondre à cette attaque d’un ton suffisamment détaché. Tout en parlant, d’un coup d’œil involontaire elle vit Darcy, le visage plus coloré, lui jeter un regard ardent, tandis que sa sœur, saisie de confusion, n’osait même pas lever les yeux. Si miss Bingley avait su la peine qu’elle infligeait à sa très chère amie, elle se serait sans doute abstenue de cette insinuation, mais elle voulait simplement embarrasser Elizabeth par cette allusion à un homme pour lequel elle lui croyait une préférence, espérant qu’elle trahirait une émotion qui pourrait la desservir aux yeux de Darcy ; voulant aussi, peut-être, rappeler à ce dernier les sottises et les absurdités commises par une partie de la famille Bennet à propos du régiment. Du projet d’e********t de miss Darcy elle ne savait pas un mot. L’air tranquille d’Elizabeth calma vite l’émotion de Mr. Darcy et, comme miss Bingley, désappointée, n’osa faire une allusion plus précise à Wickham, Georgiana se remit aussi peu à peu, mais pas assez pour retrouver le courage d’ouvrir la bouche avant la fin de la visite. Son frère, dont elle n’osait rencontrer le regard, avait presque oublié ce qui la concernait en cette affaire et l’incident calculé pour le détourner d’Elizabeth semblait au contraire avoir fixé sa pensée sur elle avec plus de confiance qu’auparavant. La visite prit fin peu après. Pendant que Mr. Darcy accompagnait Mrs. Gardiner et sa nièce jusqu’à leur voiture, miss Bingley, pour se soulager, se répandit en critiques sur Elizabeth, sur ses manières et sa toilette, mais Georgiana se garda bien de lui faire écho ; pour accorder ses bonnes grâces, elle ne consultait que le jugement de son frère qui était infaillible à ses yeux ; or, il avait parlé d’Elizabeth en des termes tels que Georgiana ne pouvait que la trouver aimable et charmante. Quand Darcy rentra au salon, miss Bingley ne put s’empêcher de lui répéter une partie de ce qu’elle venait de dire à sa sœur : – Comme Eliza Bennet a changé depuis l’hiver dernier ! Elle a bruni et perdu toute finesse. Nous disions à l’instant, Louisa et moi, que nous ne l’aurions pas reconnue. Quel que fût le déplaisir causé à Mr. Darcy par ces paroles, il se contenta de répondre qu’il ne remarquait chez Elizabeth d’autre changement que le hâle de son teint, conséquence assez naturelle d’un voyage fait au cœur de l’été. – Pour ma part, répliqua miss Bingley, j’avoue que je n’ai jamais pu découvrir chez elle le moindre attrait ; elle a le visage trop mince, le teint sans éclat, ses traits n’ont aucune beauté, son nez manque de caractère, et quant à ses yeux que j’ai entendu parfois tellement vanter, je ne leur trouve rien d’extraordinaire ; ils ont un regard perçant et désagréable que je n’aime pas du tout, et toute sa personne respire une suffisance intolérable. Convaincue comme elle l’était de l’admiration de Darcy pour Elizabeth, miss Bingley s’y prenait vraiment bien mal pour lui plaire ; mais la colère est souvent mauvaise conseillère, et tout le succès qu’elle obtint – et qu’elle méritait – fut d’avoir blessé Darcy. Il gardait toutefois un silence obstiné et, comme si elle avait résolu à toutes fins de le faire parler, elle poursuivit : – Quand nous l’avons vue pour la première fois en Hertfordshire, je me rappelle à quel point nous avions été surprises d’apprendre qu’elle était considérée là-bas comme une beauté. Je vous entends encore nous dire, un jour où elle était venue à Netherfield : « Jolie, miss Elizabeth Bennet ? Autant dire que sa mère est une femme d’esprit ! » Cependant, elle a paru faire ensuite quelque progrès dans votre estime, et il fut même un temps, je crois, où vous la trouviez assez bien. – En effet, répliqua Darcy incapable de se contenir plus longtemps. Mais c’était au commencement, car voilà bien des mois que je la considère comme une des plus jolies femmes de ma connaissance. Là-dessus il sortit, laissant miss Bingley savourer la satisfaction de lui avoir fait dire ce qu’elle désirait le moins entendre. Mrs. Gardiner et Elizabeth, pendant leur retour, parlèrent de tout ce qui s’était passé pendant la visite, excepté de ce qui les intéressait davantage l’une et l’autre. Elles échangèrent leurs impressions sur tout le monde, sauf sur celui qui les occupait le plus. Elles parlèrent de sa sœur, de ses amis, de sa maison, de ses fruits, de tout, excepté de lui-même. Cependant Elizabeth brûlait de savoir ce que sa tante pensait de Mr. Darcy, et Mrs. Gardiner aurait été infiniment reconnaissante à sa nièce si elle avait entamé ce sujet la première. Elizabeth avait été fort désappointée en arrivant à Lambton de ne pas y trouver une lettre de Jane, et chaque courrier avait renouvelé cette déception. Le matin du troisième jour cependant, l’arrivée de deux lettres à la fois mit fin à son attente ; l’une des deux lettres, dont l’adresse était fort mal écrite, avait pris une mauvaise direction, ce qui expliquait le retard. Son oncle et sa tante, qui s’apprêtaient à l’emmener faire une promenade, sortirent seuls pour lui permettre de prendre tranquillement connaissance de son courrier. Elizabeth ouvrit en premier la lettre égarée qui datait déjà de cinq jours. Jane lui racontait d’abord leurs dernières réunions et les menues nouvelles locales. Mais la seconde partie, qui avait été écrite un jour plus tard et témoignait chez Jane d’un état de grande agitation, donnait des nouvelles d’une autre importance : « Depuis hier, très chère Lizzy, s’est produit un événement des plus inattendus et des plus graves ; – mais j’ai peur de vous alarmer ; ne craignez rien, nous sommes tous en bonne santé. – Ce que j’ai à vous dire concerne la pauvre Lydia. Hier soir à minuit, tout le monde ici étant couché, est arrivé un exprès envoyé par le colonel Forster pour nous informer qu’elle était partie pour l’Écosse avec un de ses officiers, pour tout dire, avec Wickham. Vous pensez quelle fut notre stupéfaction ! Kitty cependant paraissait beaucoup moins étonnée que nous. Quant à moi je suis on ne peut plus bouleversée. Quel mariage imprudent pour l’un comme pour l’autre ! Mais j’essaye de ne pas voir les choses trop en noir, et je veux croire que Wickham vaut mieux que sa réputation. Je le crois léger et imprudent, mais ce qu’il a fait ne décèle pas une nature foncièrement mauvaise et son choix prouve au moins son désintéressement, car il n’ignore pas que mon père ne peut rien donner à Lydia. Notre pauvre mère est extrêmement affligée ; mon père supporte mieux ce choc. Comme je suis heureuse que nous ne leur ayons pas communiqué ce que nous savions sur Wickham ! Il faut maintenant l’oublier nous-mêmes. « Ils ont dû partir tous deux, samedi soir, vers minuit, mais on ne s’est aperçu de leur fuite que le lendemain matin vers huit heures. L’exprès nous a été envoyé immédiatement. Ma chère Lizzy, ils ont dû passer à dix milles seulement de Longbourn ! Le colonel nous fait prévoir qu’il arrivera lui-même sous peu. Lydia avait laissé un mot à sa femme pour lui annoncer sa détermination. Je suis obligée de m’arrêter, car on ne peut laisser notre pauvre mère seule très longtemps. Je sais à peine ce que j’écris ; j’espère que vous pourrez tout de même me comprendre. » Sans s’arrêter une seconde pour réfléchir et se rendant à peine compte de ce qu’elle éprouvait, Elizabeth saisit la seconde lettre et l’ouvrit fébrilement. Elle contenait ce qui suit : « En ce moment, ma chère Lizzy, vous avez sans doute déjà la lettre que je vous ai griffonnée hier à la hâte. J’espère que celle-ci sera plus intelligible ; toutefois ma pauvre tête est dans un tel état que je ne puis répondre de mettre beaucoup de suite dans ce que j’écris. Ma chère Lizzy, j’ai de mauvaises nouvelles à vous apprendre ; il vaut mieux vous les dire tout de suite. Tout imprudent que nous jugions un mariage entre notre pauvre Lydia et Mr. Wickham, nous ne demandons maintenant qu’à recevoir l’assurance qu’il a bien eu lieu, car trop de raisons nous font craindre qu’ils ne soient pas partis pour l’Écosse. « Le colonel Forster est arrivé hier ici, ayant quitté Brighton peu d’heures après son exprès. Bien que la courte lettre de Lydia à sa femme leur eût donné à croire que le couple se rendait à Gretna Green [5], quelques mots qui échappèrent à Denny exprimant la conviction que Wickham n’avait jamais eu la moindre intention d’aller en Écosse, pas plus que celle d’épouser Lydia, avaient été rapportés au colonel Forster qui, prenant alarme, était parti sur l’heure de Brighton pour essayer de relever leurs traces. Il avait pu les suivre facilement jusqu’à Clapham, mais pas plus loin, car, en arrivant dans cette ville, ils avaient abandonné la chaise de poste qui les avait amenés d’Epsom, pour prendre une voiture de louage. Tout ce qu’on sait à partir de ce moment, c’est qu’on les a vus poursuivre leur voyage vers Londres. Je me perds en conjectures. Après avoir fait toutes les enquêtes possibles de ce côté, le colonel Forster a pris la route de Longbourn en les renouvelant à toutes les barrières et toutes les auberges de Barnet et de Hatfield : personne répondant à leur signalement n’avait été remarqué. Il est arrivé à Longbourn en nous témoignant la plus grande sympathie et nous a communiqué ses appréhensions en des termes qui font honneur à ses sentiments. Ni lui, ni sa femme, vraiment, ne méritent aucun reproche. « Notre désolation est grande, ma chère Lizzy. Mon père et ma mère craignent le pire mais je ne puis croire à tant de perversité de la part de Wickham. Bien des circonstances ont pu leur faire préférer se marier secrètement à Londres plutôt que de suivre leur premier plan ; et même si Wickham avait pu concevoir de tels desseins sur une jeune fille du milieu de Lydia, pouvons-nous supposer qu’elle aurait perdu à ce point le sentiment de son honneur et de sa dignité ? C’est impossible ! J’ai le regret de dire, néanmoins, que le colonel Forster ne semble pas disposé à partager l’optimisme de mes suppositions. Il a secoué la tête lorsque je les ai exprimées devant lui et m’a répondu qu’il craignait qu’on ne pût avoir aucune confiance en Wickham. « Ma pauvre maman est réellement malade et garde la chambre. Si elle pouvait prendre un peu d’empire sur elle-même ! Mais il n’y faut pas compter. Quant à notre père, de ma vie je ne l’ai vu aussi affecté. La pauvre Kitty s’en veut d’avoir dissimulé cette intrigue, mais peut-on lui reprocher d’avoir gardé pour elle une confidence faite sous le sceau du secret ? Je suis heureuse, ma chère Lizzy, que vous ayez échappé à ces scènes pénibles mais maintenant que le premier choc est reçu, j’avoue qu’il me tarde de vous voir de retour. Je ne suis pas assez égoïste cependant pour vous presser de revenir plus tôt que vous ne le souhaitez. Adieu ! « Je reprends la plume pour vous prier de faire ce qu’à l’instant je n’osais vous demander. Les circonstances sont telles que je ne puis m’empêcher de vous supplier de revenir tous aussitôt que possible. Je connais assez mon oncle et ma tante pour ne pas craindre de leur adresser cette prière. J’ai encore une autre demande à faire à mon oncle. Mon père part à l’instant avec le colonel Forster pour Londres où il veut essayer de découvrir Lydia. Par quels moyens, je l’ignore ; mais son extrême désarroi l’empêchera, je le crains, de prendre les mesures les plus judicieuses, et le colonel Forster est obligé d’être de retour à Brighton demain soir. Dans une telle conjoncture, les conseils et l’aide de mon oncle lui seraient infiniment utiles. Il comprendra mon sentiment et je m’en remets à sa grande bonté. » – Mon oncle ! où est mon oncle ! s’écria Elizabeth après avoir achevé sa lecture, s’élançant pour courir à sa recherche sans perdre une minute. Elle arrivait à la porte lorsque celle-ci fut ouverte par un domestique et livra passage à Mr. Darcy. La pâleur de la jeune fille et son air agité le firent tressaillir mais avant qu’il eût pu se remettre de sa surprise et lui adresser la parole, Elizabeth, qui n’avait plus d’autre pensée que celle de Lydia, s’écria : – Pardonnez-moi, je vous en prie, si je suis obligée de vous quitter, mais il faut que je trouve à l’instant Mr. Gardiner pour une affaire extrêmement urgente. Je n’ai pas un instant à perdre… – Grand Dieu ! Qu’avez-vous donc ? s’écria Darcy avec plus de sympathie que de discrétion ; puis, se reprenant : – Je ne vous retiendrai pas un instant, mais permettez que ce soit moi, ou bien votre domestique, qui aille chercher Mr. et Mrs. Gardiner. Vous êtes incapable d’y aller vous-même.
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