Chapitre 10

2759 Mots
Songez qu’il y a déjà trois mois que je suis partie ! s’écria-t-elle. Il me semble qu’il y a seulement quinze jours, et pourtant les événements n’ont pas manqué pendant ces quelques semaines. Dieu du ciel ! me doutais-je, quand je suis partie, que je reviendrais mariée ! bien que je me sois dit quelquefois que ce serait joliment amusant si cela arrivait… Ici, son père fronça les sourcils ; Jane paraissait au supplice, tandis qu’Elizabeth fixait sur Lydia des regards significatifs. Mais celle-ci, qui ne voyait ni n’entendait que ce qu’elle voulait voir ou entendre, continua gaiement : – Oh ! maman, sait-on seulement par ici que je me suis mariée aujourd’hui ? J’avais peur que non ; aussi quand nous avons dépassé sur la route le cabriolet de William Goulding, j’ai baissé la glace, ôté mon gant et posé la main sur le rebord de la portière afin qu’il pût voir mon alliance, et j’ai fait des saluts et des sourires à n’en plus finir. Elizabeth n’en put supporter davantage. Elle s’enfuit du salon et ne revint que lorsqu’elle entendit tout le monde traverser le hall pour gagner la salle à manger. Elle y arriva à temps pour voir Lydia se placer avec empressement à la droite de sa mère en disant à sa sœur aînée : – Maintenant, Jane, vous devez me céder votre place, puisque je suis une femme mariée. Il n’y avait pas lieu de croire que le temps donnerait à Lydia la réserve dont elle se montrait si dépourvue dès le commencement. Son assurance et son impétuosité ne faisaient qu’augmenter. Il lui tardait de voir Mrs. Philips, les Lucas, tous les voisins, et de s’entendre appeler « Mrs. Wickham ». En attendant, elle s’en fut après le repas exhiber son alliance et faire parade de sa nouvelle dignité devant Mrs. Hill et les deux servantes. – Eh bien, maman, dit-elle quand tous furent revenus dans le petit salon, que dites-vous de mon mari ? N’est-ce pas un homme charmant ? Je suis sûre que mes sœurs m’envient, et je leur souhaite d’avoir seulement moitié autant de chance que moi. Il faudra qu’elles aillent toutes à Brighton ; c’est le meilleur endroit pour trouver des maris. Quel dommage que nous n’y soyons pas allées toutes les cinq ! – C’est bien vrai ; et si cela n’avait dépendu que de moi… Mais, ma chère Lydia, cela me déplaît beaucoup de vous voir partir si loin ! Est-ce absolument nécessaire ? – Je crois que oui. Mais j’en suis très contente. Vous et papa viendrez nous voir ainsi que mes sœurs. Nous serons à Newscastle tout l’hiver. Il y aura sûrement des bals et je m’engage à fournir mes sœurs de danseurs agréables. Quand vous partirez, vous pourrez nous en laisser une ou deux et je me fais forte de leur trouver des maris avant la fin de l’hiver. – Je vous remercie pour ma part, dit Elizabeth ; mais je n’apprécie pas spécialement votre façon de trouver des maris. Le jeune couple ne devait pas rester plus de dix jours ; Mr. Wickham avait reçu son brevet avant son départ de Londres, et devait avoir rejoint son régiment avant la fin de la quinzaine. Personne, à part Mrs. Bennet, ne regrettait la brièveté de leur séjour. Elle employa tout ce temps à faire des visites avec sa fille, et à organiser chez elle de nombreuses réceptions qui firent plaisir à tout le monde, certains membres de famille ne demandant qu’à éviter l’intimité. Elizabeth eut vite observé que les sentiments de Wickham pour Lydia n’avaient pas la chaleur de ceux que Lydia éprouvait pour lui ; et elle n’eut pas de peine à se persuader que c’était la passion de Lydia et non celle de Wickham qui avait provoqué l’e********t. Elle aurait pu se demander pourquoi, n’étant pas plus vivement épris, il avait accepté de fuir avec Lydia, si elle n’avait tenu pour certain que cette fuite était commandée par ses embarras pécuniaires, et, dans ce cas, Wickham n’était pas homme à se refuser l’agrément de partir accompagné. Lydia était follement éprise. Elle n’ouvrait la bouche que pour parler de son cher Wickham : c’était la perfection en tout, et personne ne pouvait lui être comparé. Un matin qu’elle se trouvait avec ses deux aînées, elle dit à Elizabeth : – Lizzy, je ne vous ai jamais raconté mon mariage, je crois ; vous n’étiez pas là quand j’en ai parlé à maman et aux autres. N’êtes-vous pas curieuse de savoir comment les choses se sont passées ? – Non, en vérité, répliqua Elizabeth ; je suis d’avis que moins on en parlera, mieux cela vaudra. – Mon Dieu ! que vous êtes étrange ! Tout de même, il faut que je vous mette au courant. Vous savez que nous nous sommes mariés à Saint-Clément parce que Wickham habitait sur cette paroisse. Il avait été convenu que nous y serions tous à onze heures ; mon oncle, ma tante et moi devions nous y rendre ensemble, et les autres nous rejoindre à l’église. Le lundi matin, j’étais dans un état ! J’avais si peur qu’une difficulté quelconque ne vînt tout remettre ! Je crois que j’en serais devenue folle… Pendant que je m’habillais, ma tante ne cessait de parler et de discourir, comme si elle débitait un sermon ; mais je n’entendais pas un mot sur dix, car vous supposez bien que je ne pensais qu’à mon cher Wickham. J’avais tellement envie de savoir s’il se marierait avec son habit bleu ! « Nous avons déjeuné à dix heures, comme d’habitude. Il me semblait que l’aiguille de la pendule n’avançait pas ; car il faut vous dire que l’oncle et la tante ont été aussi désagréables que possible, tout le temps que je suis restée avec eux. Vous me croirez si vous voulez, mais on ne m’a pas laissée sortir une seule fois pendant toute cette quinzaine ! Pas une petite réunion, rien, rien ! Assurément Londres était à ce moment assez vide ; mais enfin, le Petit Théâtre était encore ouvert !… Pour en revenir à mon mariage, la voiture arrivait devant la porte lorsque mon oncle fut demandé par cet affreux homme, Mr. Stone, – et vous savez qu’une fois ensemble, ils n’en finissent plus. – J’avais une peur terrible de les voir oublier l’heure, ce qui aurait fait remettre mon mariage au lendemain ; et nous ne pouvions nous passer de mon oncle qui devait me conduire à l’autel. Heureusement, il est revenu au bout de dix minutes et l’on s’est mis en route. Depuis, j’ai réfléchi que si mon oncle avait été retenu, le mariage aurait pu quand même avoir lieu, car Mr. Darcy aurait pu très bien le remplacer. – Mr. Darcy !… répéta Elizabeth abasourdie. – Mais oui ! Vous savez qu’il devait venir avec Wickham… Oh ! mon Dieu ! J’ai oublié que je ne devais pas souffler mot de cela ! Je l’avais si bien promis ! Que va dire Wickham ? C’était un tel secret… – S’il en est ainsi, dit Jane, ne nous dites pas un mot de plus et soyez assurée que je ne chercherai pas à en savoir davantage. – Certainement, appuya Elizabeth qui pourtant était dévorée de curiosité, nous ne vous poserons pas de questions. – Merci, dit Lydia ; car si vous m’en posiez, je vous dirais tout, et Wickham serait très fâché. Devant cet encouragement, Elizabeth, pour pouvoir tenir sa promesse, fut obligée de se sauver dans sa chambre. Mais demeurer dans l’ignorance de ce qui s’était passé était chose impossible, ou du moins il était impossible de ne pas chercher à se renseigner. Ainsi, Mr. Darcy avait assisté au mariage de sa sœur ! Les suppositions les plus extravagantes traversèrent l’esprit d’Elizabeth sans qu’aucune pût la satisfaire. Celles qui lui plaisaient davantage parce qu’elles donnaient une grande noblesse à la conduite de Mr. Darcy, lui semblaient les plus invraisemblables. Incapable de supporter plus longtemps cette incertitude, elle saisit une feuille de papier et écrivit à sa tante une courte lettre où elle la priait de lui expliquer les paroles échappées à Lydia. « Vous comprendrez facilement combien je suis curieuse de savoir comment un homme qui ne nous est nullement apparenté, qui n’est même pas un ami de notre famille, pouvait se trouver parmi vous dans une telle circonstance. Je vous en prie, écrivez-moi tout de suite pour me donner cette explication, à moins que vous ayez de très sérieuses raisons pour garder le secret, comme Lydia semblait le croire nécessaire. Dans ce cas, je tâcherai de m’accommoder de mon ignorance… » « Pour cela, certainement non, » se dit Elizabeth à elle-même ; et elle termina sa lettre ainsi : « … Mais je dois vous prévenir, ma chère tante, que si vous ne me renseignez pas d’une manière honorable, j’en serai réduite à employer des ruses et des stratagèmes pour découvrir la vérité… » Jane avait une délicatesse trop scrupuleuse pour reparler avec Elizabeth de ce que Lydia avait laissé échapper. Elizabeth n’en était pas fâchée. Jusqu’au moment où elle aurait appris quelque chose, elle préférait se passer de confidente. Elizabeth eut la satisfaction de recevoir une réponse dans les plus courts délais. Dès qu’elle l’eut en mains, elle se hâta de gagner le petit bois où elle courait le moins de risques d’être dérangée, et s’asseyant sur un banc, se prépara à contenter sa curiosité. Le volume de la lettre l’assurait en effet par avance que sa tante ne répondait pas à sa demande par un refus. « Gracechurch Street, 6 septembre. « Ma chère nièce, « Je viens de recevoir votre lettre, et vais consacrer toute ma matinée à y répondre, car je prévois que quelques lignes ne suffiraient pas pour tout ce que j’ai à vous dire. Je dois vous avouer que votre question me surprend. N’allez pas me croire fâchée ; je veux seulement dire que je n’aurais pas cru que vous eussiez besoin, « vous », de faire cette enquête. Si vous préférez ne pas me comprendre, excusez mon indiscrétion. Votre oncle est aussi surpris que moi-même, et la seule conviction qu’en cette affaire, vous étiez une des parties intéressées, l’a décidé à agir comme il l’a fait. Mais si réellement votre innocence et votre ignorance sont complètes, je dois me montrer plus explicite. « Le jour même où je rentrais de Longbourn, votre oncle recevait une visite des plus inattendues ; celle de Mr. Darcy qui vint le voir et resta enfermé plusieurs heures avec lui. Il venait lui annoncer qu’il avait découvert où se trouvaient votre sœur et Wickham, qu’il les avait vus et s’était entretenu avec eux, – plusieurs fois avec Wickham, et une fois avec Lydia. – D’après ce que j’ai compris, il avait quitté le Derbyshire le lendemain même de notre départ et était venu à Londres avec la résolution de se mettre à leur recherche. Le motif qu’il en a donné c’est qu’il était convaincu que c’était sa faute si l’indignité de Wickham n’avait pas été suffisamment publiée pour empêcher toute jeune fille de bonne famille de lui donner son amour et sa confiance. Il accusait généreusement son orgueil, confessant qu’il lui avait semblé au-dessus de lui de mettre le monde au courant de ses affaires privées ; sa réputation devait répondre pour lui. Il estimait donc de son devoir d’essayer de réparer le mal qu’il avait involontairement causé. J’ajoute que s’il avait un autre motif, je suis persuadée qu’il est tout à son honneur. « Quelques jours s’étaient passés avant qu’il pût découvrir les fugitifs, mais il possédait sur nous un grand avantage, celui d’avoir un indice pour le guider dans ses recherches et le sentiment de cet avantage avait été une raison de plus pour le déterminer à nous suivre. Il connaissait à Londres une dame, une certaine Mrs. Younge, qui avait été quelque temps gouvernante de miss Darcy et qui avait été remerciée pour un motif qu’il ne nous a pas donné. À la suite de ce renvoi, elle avait pris une grande maison dans Edward Street et gagnait sa vie en recevant des pensionnaires. Mr. Darcy savait que cette Mrs. Younge connaissait intimement Wickham, et, en arrivant à Londres, il était allé la voir pour lui demander des renseignements sur lui, mais il s’était passé deux ou trois jours avant qu’il pût obtenir d’elle ce qu’il désirait. Cette femme voulait évidemment se faire payer la petite trahison qu’on lui demandait, car elle savait où était son ami : Wickham, en effet, était allé la trouver dès son arrivée à Londres, et, si elle avait eu de la place, elle les aurait reçus tous deux dans sa maison. À la fin cependant, notre ami si dévoué obtint le renseignement désiré et se rendit à l’adresse qu’elle lui avait indiquée. Il vit d’abord Wickham, et ensuite insista pour voir Lydia. Sa première idée était de la persuader de quitter au plus tôt cette situation déshonorante et de retourner dans sa famille dès qu’elle consentirait à la recevoir, lui offrant toute l’aide qui pourrait lui être utile. Mais il trouva Lydia irrévocablement décidée à rester où elle était : la pensée de sa famille ne la touchait aucunement ; elle ne se souciait pas de l’aide qui lui était offerte et ne voulait pas entendre parler de quitter Wickham. Elle était sûre qu’ils se marieraient un jour ou l’autre, et peu importait quand. Ce que voyant, Mr. Darcy pensa qu’il n’y avait plus qu’à décider et hâter un mariage que Wickham, il l’avait fort bien vu dès sa première conversation avec lui, n’avait jamais mis dans ses projets. Wickham reconnut qu’il avait été forcé de quitter le régiment à cause de pressantes dettes d’honneur et ne fit aucun scrupule de rejeter sur la seule folie de Lydia toutes les déplorables conséquences de sa fuite. Il pensait démissionner immédiatement et n’avait pour l’avenir aucun plan défini. Il devait prendre un parti, il ne savait lequel ; la seule chose certaine, c’est qu’il n’avait aucune ressource. Mr. Darcy lui demanda pourquoi il n’épousait pas tout de suite votre sœur ; bien que Mr. Bennet ne dût pas être très riche, il serait capable de faire quelque chose pour lui, et sa situation s’améliorerait du fait de ce mariage. En réponse à cette question, Wickham laissa entendre qu’il n’avait nullement renoncé à refaire sa fortune dans des conditions plus satisfaisantes, par un mariage riche dans une autre région. Toutefois, étant donnée la situation présente, il y avait des chances qu’il se laissât tenter par l’appât d’un secours immédiat. « Plusieurs rencontres eurent lieu, car il y avait beaucoup de points à traiter. Les prétentions de Wickham étaient naturellement exagérées, mais en fin de compte, il fut obligé de se montrer plus raisonnable. « Toutes choses étant arrangées entre eux, le premier soin de Mr. Darcy fut de mettre votre oncle au courant. Il vint pour le voir à Gracechurch street, la veille de mon retour, mais on lui répondit que Mr. Gardiner n’était pas visible, qu’il était occupé avec votre père, et que celui-ci quittait Londres le lendemain matin. Mr. Darcy, jugeant préférable de se concerter avec votre oncle plutôt qu’avec votre père, remit sa visite au lendemain et partit sans avoir donné son nom. Le samedi soir, il revint, et c’est alors qu’il eut avec, votre oncle le long entretien dont je vous ai parlé. Ils se rencontrèrent encore le dimanche, et, cette fois, je le vis aussi. Mais ce ne fut pas avant le lundi que tout se trouva réglé, et aussitôt le message vous fut envoyé à Longbourn. Seulement notre visiteur s’est montré terriblement têtu. Je crois, Lizzy, que l’obstination est son grand défaut ; on lui en a reproché bien d’autres à différentes reprises, mais celui-là doit être le principal. Tout ce qui a été fait, il a voulu le faire lui-même, et Dieu sait (je ne le dis pas pour provoquer vos remerciements) que votre oncle s’en serait chargé de grand cœur. Tous deux ont discuté à ce sujet interminablement, – ce qui était plus que ne méritait le jeune couple en question. Enfin, votre oncle a dû céder, et au lieu d’aider effectivement sa nièce, il lui a fallu se contenter d’en avoir seulement l’apparence, ce qui n’était pas du tout de son goût. Aussi votre lettre de ce matin, en lui permettant de dépouiller son plumage d’emprunt et de retourner les louanges à qui les mérite, lui a-t-elle causé grand plaisir.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER