Les semaines suivantes établirent une nouvelle routine. Tom et Mila se retrouvaient chaque samedi pour explorer Paris ensemble. Ils visitèrent des galeries d'art underground, des marchés aux puces, des petits cinémas qui projetaient des films en noir et blanc. Ils parlaient pendant des heures, apprenant à se connaître sans la pression d'une relation romantique.
Au lycée, leur dynamique avait changé. Ils n'évitaient plus leurs regards, mais ils gardaient leurs distances en public. Une décision tacite de protéger ce qu'ils construisaient des rumeurs et des commentaires.
« Tu devrais la voir, » dit Maxime un jour à l'entraînement, assez fort pour que Tom l'entende. « Camille dit qu'elle te fait marcher. Qu'elle se venge en te gardant dans l'ami-zone. »
Tom continua ses étirements, refusant de mordre à l'hameçon.
« Ma vie privée ne te regarde pas, Max. »
« Je dis juste que tu perds ton temps. Une fille comme elle, de la banlieue, sans le sou... Elle n'est pas de notre monde. »
Tom se leva d'un bond, son calme s'évaporant instantanément.
« Finis cette phrase et je te jure que tu vas regretter d'être né. »
Maxime recula, levant les mains.
« Relax, mec. Je voulais juste... »
« Non. Tu voulais être un connard. Mission accomplie. » Tom attrapa son sac. « Et pour info ? Elle vaut cent fois tous les gens de "notre monde" réunis. Toi inclus. »
Il quitta le terrain sous les regards stupéfaits de ses coéquipiers. Dans les vestiaires, Nathan le rejoignit.
« Fier de toi, frangin. »
« J'en ai marre de ces conneries. » Tom claqua la porte de son casier. « Depuis quand l'argent détermine la valeur d'une personne ? »
« Depuis toujours dans notre milieu. Mais tu es en train de changer. C'est bien. »
Tom s'assit sur le banc, la tête entre les mains.
« J'ai peur, Nathan. »
« De quoi ? »
« De tout gâcher. De ne pas être assez bien pour elle. De retomber dans mes vieux schémas. »
Nathan s'assit à côté de lui.
« Tu sais ce que maman disait toujours ? "Le courage n'est pas l'absence de peur, c'est agir malgré elle." » Il posa une main sur l'épaule de son frère. « Tu l'aimes, cette fille. Vraiment. Et elle commence à te faire confiance. Le reste ? Ça viendra. »
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De son côté, Mila aussi affrontait ses propres démons. Léa avait remarqué son changement d'attitude.
« Tu souris plus, » observa-t-elle un jour à la cafétéria. « Les samedis avec Tom, ça a l'air de te faire du bien. »
« On est juste amis. »
« Bien sûr. Et moi je suis la reine d'Angleterre. » Léa mordit dans sa pomme. « Tu es amoureuse de lui. »
« Je... » Mila s'arrêta. Était-elle amoureuse ? Elle aimait passer du temps avec lui, ça c'était sûr. Elle pensait à lui constamment. Son cœur battait plus vite quand elle le voyait. « Je ne sais pas. »
« Tu as peur. »
« Évidemment que j'ai peur. La dernière fois que j'ai fait confiance à quelqu'un... »
« Tom n'est pas Julien. » Léa la regarda sérieusement. « Julien était un connard immature qui jouait avec les sentiments des gens. Tom est quelqu'un qui a fait une erreur et qui essaie de se racheter. C'est différent. »
« Et s'il me blesse à nouveau ? »
« Et s'il ne le fait pas ? » Léa haussa les épaules. « Tu vas passer ta vie à te protéger, ou tu vas prendre le risque d'être heureuse ? »
Ces mots résonnèrent dans l'esprit de Mila pendant des jours.
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Le samedi suivant, Tom l'emmena dans un endroit différent. Pas à Paris, mais à une heure de train, dans une petite ville de campagne.
« Où m'emmènes-tu ? » demanda Mila alors qu'ils descendaient à la gare.
« Tu verras. Fais-moi confiance. »
Ils marchèrent à travers des rues pavées jusqu'à une vieille maison en pierre, isolée à la lisière d'un bois. Tom sortit une clé de sa poche.
« C'est quoi, cet endroit ? »
« C'était la maison de ma grand-mère. » Il ouvrit la porte. « Elle me l'a laissée quand elle est morte il y a trois ans. Personne d'autre dans la famille ne voulait d'une "vieille bicoque en pleine cambrousse". Mais moi... j'ai toujours aimé cet endroit. »
L'intérieur était chaleureux et accueillant. Des meubles en bois massif, des photos aux murs, une cheminée en pierre. Contrairement à la villa froide et impersonnelle des Mercier, cet endroit respirait la vie et l'amour.
« C'est magnifique, » murmura Mila.
« Je viens ici quand le monde devient trop lourd. Quand j'ai besoin de me rappeler qui je suis vraiment. » Tom la regarda. « Tu es la première personne à qui je montre cet endroit. Même mes frères ne savent pas que je viens ici. »
Mila sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine. C'était un geste énorme de confiance.
« Pourquoi moi ? »
« Parce que tu es la seule personne qui comprend. Le besoin d'avoir un refuge. Un endroit où on peut juste... être. »
Ils passèrent l'après-midi à explorer la maison et les environs. Tom lui montra le vieux chêne où il grimpait enfant, le ruisseau où sa grand-mère l'emmenait pêcher, le grenier rempli de livres et de souvenirs.
« Elle ressemblait à quoi, ta grand-mère ? » demanda Mila alors qu'ils étaient assis sur le porche, regardant le soleil décliner.
« Forte. Indépendante. Elle s'en fichait de ce que les gens pensaient. » Tom sourit au souvenir. « Mon père la trouvait "embarrassante" parce qu'elle refusait de jouer le jeu social. Elle préférait jardiner que d'aller aux galas de charité. Elle lisait Sartre plutôt que les magazines de mode. Et elle m'aimait pour qui j'étais, pas pour ce que je devais devenir. »
« Elle me plaît déjà. »
« Elle t'aurait adorée. » Tom se tourna vers elle. « Tu lui ressembles un peu. Cette façon de rester authentique malgré la pression. »
Mila rougit légèrement.
« Je ne suis pas si forte que ça. »
« Si, tu l'es. » Il hésita, puis ajouta doucement : « C'est l'une des choses que j'admire le plus chez toi. »
Leurs regards se croisèrent et restèrent accrochés. L'air entre eux sembla se charger d'électricité. Tom se pencha légèrement, presque inconsciemment.
Mila se mordit la lèvre, son cœur battant la chamade. Une partie d'elle voulait combler la distance, sentir ses lèvres contre les siennes. Mais l'autre partie celle qui avait peur la fit reculer.
« Il se fait tard, » dit-elle doucement. « On devrait rentrer. »
La déception traversa le visage de Tom, mais il acquiesça.
« Ouais. Tu as raison. »
Le trajet de retour fut silencieux, mais pas inconfortable. Juste... chargé de tout ce qui n'avait pas été dit.
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À l'approche de novembre, le lycée organisait son bal d'automne annuel. Un événement grandiose où tout le gratin de Paris se réunissait dans des tenues de soirée extravagantes.
« Tu vas y aller ? » demanda Léa à Mila pendant le déjeuner.
« Au bal ? » Mila rit. « Certainement pas. Ce n'est pas mon truc. »
« Allez ! Ça pourrait être sympa. »
« Pour qui ? Je n'ai pas de robe chic, pas de cavalier, et franchement, passer une soirée avec tous ces snobs... Non merci. »
« Tom n'est pas un snob. »
Mila leva les yeux de son sandwich.
« Je ne parlais pas de Tom. »
« Mais tu pensais à lui. » Léa sourit. « Il va y aller, tu sais. En tant que capitaine de rugby, c'est obligatoire. »
« Tant mieux pour lui. »
« Il t'inviterait si tu lui donnais la moindre ouverture. »
« On est amis, Léa. Juste amis. »
« Continue à te mentir si ça te fait du bien. »
Plus tard dans la journée, alors que Mila rangeait ses affaires dans son casier, Tom apparut à côté d'elle.
« Hey. »
« Hey toi-même. »
« Je voulais te demander quelque chose. » Il semblait nerveux, ce qui était rare. « Le bal d'automne... »
« Non. »
« Je n'ai même pas fini ma phrase. »
« La réponse est non. Je ne vais pas au bal. »
Tom soupira.
« Pourquoi ? »
« Parce que ce n'est pas mon monde. Toutes ces filles en robes à mille euros, ces garçons qui se la jouent, ces parents qui jugent tout le monde... » Elle secoua la tête. « Je serais ridicule. »
« Tu ne serais pas ridicule. Tu serais toi. Et c'est la personne la plus belle de tout le lycée. »
Mila sentit ses joues chauffer.
« Tom... »
« Je sais. On est amis. » Il se passa une main dans les cheveux, frustré. « Mais les amis peuvent aller aux bals ensemble, non ? Sans pression, sans attentes. Juste... deux personnes qui passent une bonne soirée ensemble ? »
Mila voulait dire non. Chaque fibre rationnelle de son être criait de dire non. Mais quand elle regarda dans ses yeux verts, pleins d'espoir et de vulnérabilité, elle se surprit à dire :
« D'accord. »
Tom cligna des yeux, surpris.
« Vraiment ? »
« Vraiment. Mais pas de fleurs, pas de limousine, pas de grand geste. On y va comme des amis normaux. »
« Marché conclu. » Son sourire aurait pu illuminer tout Paris.
Après son départ, Mila resta appuyée contre son casier, se demandant ce qu'elle venait de faire.
« Tu viens d'accepter d'aller au bal avec Tom Mercier, » dit Léa qui était apparue de nulle part. « Tu réalises que tout le lycée va péter un câble ? »
« Oh mon Dieu. » Mila porta les mains à son visage. « Qu'est-ce que j'ai fait ? »
« Tu as pris un risque. » Léa lui serra l'épaule. « Et maintenant, on a une urgence mode. Tu ne peux pas y aller en jean troué. »
« Je n'ai pas les moyens d'acheter une robe de bal. »
« Qui a parlé d'acheter ? » Léa sourit mystérieusement. « Ma mère a des tonnes de robes vintage. On va te trouver quelque chose de parfait. »
✿*:・゚
Le soir du bal arriva trop vite. Mila se regarda dans le miroir de chez Léa, à peine reconnaissant la fille qui lui faisait face.
La robe que Léa avait déniché était parfaite : une longue robe en velours bleu nuit, simple mais élégante, qui mettait en valeur sa silhouette sans être tape-à-l'œil. Ses cheveux étaient relevés en un chignon lâche, quelques mèches encadrant son visage. Un maquillage léger soulignait ses yeux.
« Tu es magnifique, » souffla Léa.
« Je ne me reconnais pas. »
« C'est toujours toi. Juste... une version de bal. » Léa lui tendit son téléphone. « Tom t'attend en bas. »
Le cœur de Mila fit un bond. Elle descendit lentement les escaliers de l'appartement de Léa, ses mains moites sur la rampe.
Tom l'attendait dans le hall, en costume sombre qui lui allait ridiculement bien. Quand il la vit, il resta figé, bouche ouverte.
« Wow. »
« C'est trop ? » Mila tira nerveusement sur sa robe.
« Non. » Il s'approcha, les yeux brillants. « C'est parfait. Tu es... tu es à couper le souffle. »
Mila sentit ses joues chauffer.
« Toi aussi tu es... bien. »
« Juste bien ? » Il sourit, taquin.
« Ne prends pas la grosse tête, Mercier. »
Ils prirent le métro jusqu'au lycée – malgré les protestations de Tom qui voulait appeler un chauffeur – et arrivèrent devant l'entrée décorée comme un conte de fées. Des lumières scintillaient partout, de la musique résonnait depuis le gymnase transformé.
« Prête ? » demanda Tom, lui offrant son bras.
Mila prit une profonde inspiration.
« Aussi prête que je le serai jamais. »
Ils entrèrent ensemble, et comme prévu, toutes les têtes se tournèrent.
La soirée allait être intéressante.