Après avoir butiné durant des années et même frôlé le mariage, il avait donc rencontré Martine quatre ans plus tôt.
En fait, leur relation n’avait rien de classique dans la mesure où plus de trois cents kilomètres les séparaient. Martine était donc devenue une ardente usagère du Thalys vers la capitale française et Stanislas remontait fréquemment à Bruxelles en voiture le samedi en fin de journée. Il s’organisait pour programmer en début de semaine ses rendez-vous en Belgique et dans le nord de la France, ce qui permettait au couple de partager une vie commune durant quelques jours, plusieurs fois sur le mois. L’un et l’autre s’étaient habitués à ce rythme et, ce qui ne gâte rien, ils travaillaient désormais ensemble.
Cette fois, c’était d’ailleurs à la demande de Martine que Stanislas se trouvait au domicile d’Oscar Lambermont. Client occasionnel du Vieux lutrin, ce collectionneur de Jules Verne possédait une belle collection d’ouvrages parus chez Hetzel et il souhaitait se séparer de quelques-uns d’entre eux. Martine lui avait proposé de rencontrer Stanislas qui était, dans ce domaine, plus compétent qu’elle pour estimer les livres de valeur au sein de la prolifique collection. Après quelques entretiens téléphoniques qui avaient permis à Stanislas d’affiner son offre et d’étudier une possibilité d’échange pour certains ouvrages, rendez-vous avait été pris pour ce jour, sur le coup de midi trente. Le collectionneur avait ajouté que cela leur permettrait de manger un bout «à la bonne franquette» pour discuter de leur affaire dans d’agréables conditions. Il avait cru bon préciser que Madame Lambermont était une fine cuisinière et que lui-même prendrait congé l’après-midi…
Ce rendez-vous sentait le piège à plein nez et Stanislas se souvenait de quelques gueuletons mémorables, improvisés au plus profond de la province française avec des amateurs de livres passionnés. Mais il n’était pas homme à refuser l’obstacle. Peu après onze heures, après avoir bu une tasse de café en parlant de ses dernières acquisitions avec sa compagne, Stanislas avait quitté Bruxelles et repris la route pour Landelies, un petit village de la banlieue verte de Charleroi.
Procureur du Roi à Charleroi, Oscar Lambermont habitait une belle maison enfouie dans les arbres dominant le bief de la Sambre. N’était la voie de chemin de fer un peu trop proche, l’endroit était reposant et les levers de soleil devaient y être superbes. La maison avait du charme et de hautes baies vitrées s’ouvraient largement sur la vallée.
De petite taille, l’œil malin et le verbe précieux, Oscar Lambermont arrivait au terme d’une carrière bien remplie et il prenait désormais quelques libertés avec ses horaires habituels de travail. En invitant Stanislas à déjeuner, il se faisait plaisir tout en créant, du moins l’espérait-il, un climat propice à une discussion fructueuse concernant la vente de ses livres.
Durant le repas – au cours duquel ils avaient dégusté un faisan aux chicons digne des meilleures tables – les deux hommes avaient, bien sûr, parlé livres. Puis, au moment du dessert, la conversation avait dévié sur un fait divers survenu la veille à quelques centaines de mètres à peine, sur le chemin de halage.
C’est Madame Lambermont qui, au moment de servir un crumble aux pommes aux saveurs délicates, avait parlé de la mort du juge d’instruction Jean-Régis de Chassart, retrouvé noyé par un promeneur matinal. Visiblement marquée par l’accident, elle avait commencé à évoquer les circonstances du drame, mais son époux l’avait arrêtée d’un geste, estimant qu’elle ne devait pas importuner leur invité avec la mort d’un homme qu’il ne connaissait pas.
Par politesse, autant que pour faire plaisir à la cuisinière qui l’avait si talentueusement accueilli, Stanislas avait protesté et c’est ainsi que le procureur lui-même s’était lancé dans la relation des faits. Dans cette vallée calme, essentiellement traversée par des personnes se rendant à l’abbaye d’Aulne toute proche, les incidents étaient rares. Tout au plus quelques histoires de promeneurs attaqués par les oies particulièrement belliqueuses de l’endroit ou des chutes de vélo provoquées par des animaux laissés en liberté. Bref, pas de quoi alimenter la rubrique des faits divers des quotidiens de la place.
À l’issue du repas, jugeant sans doute le moment opportun, le procureur du Roi suggéra de «passer aux choses sérieuses». Les deux hommes s’assirent au salon et, après avoir servi deux cognacs, Oscar Lambermont se dirigea vers l’imposante bibliothèque qui recouvrait un mur entier de la pièce. Avec une petite clé noire, il ouvrit les portes d’une armoire imbriquée dans les rayonnages en vieux chêne et il en retira une douzaine de Hetzel qu’il déposa sur la table basse, face à Stanislas.
Le magistrat carolorégien n’avait pas menti. Les exemplaires qu’il proposait étaient dans un fort bel état et le prix demandé – quoique légèrement excessif – correspondait assez bien au marché. L’homme, assurément, connaissait son affaire.
Durant trois quarts d’heure, le vendeur et l’acheteur potentiel joutèrent comme des maquignons, ne boudant pas le plaisir d’un échange animé où chacun faisait mine de céder du terrain en observant son interlocuteur du coin de l’œil.
C’est un moment qu’appréciait Stanislas, qui ne dédaignait pas les affaires difficiles et trouvait dans ces négociations un sel supplémentaire à son métier. Rien ne l’agaçait autant que la bêtise d’un interlocuteur réclamant des sommes folles pour un lot qui n’en valait pas le quart. Par contre, il lui était arrivé de donner plus que le prix demandé à un vendeur ignorant la valeur réelle d’un ouvrage. S’il ne dédaignait pas, tant s’en faut, les «bonnes affaires», Stanislas aimait en effet que les choses se passent dans la correction. Les seules exceptions concernaient les ventes publiques où il luttait alors à armes égales avec ses collègues dans un contexte où tous les coups étaient permis.
Dans le cas présent, son interlocuteur était un homme déterminé, certes, mais capable d’adapter ses exigences en fonction des propositions qu’il lui présenta successivement. C’est ainsi que, peu après quinze heures, les deux hommes finalisèrent un accord équilibré, sur base d’un prix fixe agrémenté d’un lot de six livres de La Pléiade offert par Stanislas.
Il faisait très chaud dans la pièce – ce qui augmentait l’effet de l’alcool – et le libraire appréhendait de reprendre la route immédiatement pour Bruxelles. Au-dehors, le ciel d’hiver s’était un peu éclairci et, par les portes-fenêtres du salon, on pouvait voir quelques rayons de soleil jouer dans les branches squelettiques des grands arbres entourant la maison.
Lambermont proposa de faire quelques pas dehors et Stanislas lui répondit qu’il aimerait faire un brin de promenade le long du chemin de halage. De sa jeunesse passée à quelques kilomètres de là, le libraire avait conservé le souvenir de longues balades au bord de la Sambre et de tours en barque au pied des ruines de l’abbaye d’Aulne.
C’est ainsi qu’après s’être chaudement vêtus, Oscar Lambermont et Stanislas descendirent vers la rivière, traversèrent le bief puis une écluse, et s’engagèrent sur le chemin bordant la Sambre. Lancés dans une discussion sur les mérites comparés des bières trappistes, les deux hommes parcoururent ainsi une belle distance. Après une longue courbe, le procureur s’arrêta et, montrant la berge où des plants bruns et cassants de renouées du Japon avaient été piétinés sur plusieurs mètres, il annonça: «C’est ici que ça s’est passé.»
Plongé dans la description savoureuse d’une récente dégustation de Bush Beer maturée en fûts de Nuits-Saint-Georges, Stanislas mit quelques secondes pour faire le raccord avec la mort accidentelle de Jean-Régis de Chassart survenue la veille au matin.
Patiemment, il écouta pour la deuxième fois – in situ cette fois – le récit du tragique accident, puis les deux hommes revinrent sur leurs pas tandis que le procureur dressait du défunt un portrait qu’il voulait objectif. À l’en croire, Chassart était un personnage assez secret, parlant peu avec ses collègues, modérément apprécié par les policiers et moyennement coté au niveau professionnel. Ses résultats n’étaient pas vraiment en cause, mais il traînait derrière lui une vieille histoire qui lui collait aux basques comme une casserole à la ceinture d’un politicien véreux.
Des années plus tôt, un marchand de voitures de luxe notoirement connu pour des faits de recel l’avait «mouillé» dans une sombre affaire de trafic et de braquages, l’accusant d’avoir couvert des truands en échange de véhicules de prix.
Le juge d’instruction était connu pour aimer les belles automobiles et ce goût, trop affiché au gré de certains, cadrait mal avec des revenus certes confortables, mais insuffisants pour expliquer des changements réguliers de véhicules. L’affaire avait été loin. Grâce à une subtile interprétation des faits – le truand avait également porté des accusations envers un policier – le Comité P, l’organe chargé du contrôle des services de police, avait élargi discrètement ses investigations dans la sphère judiciaire. Rien n’avait permis d’établir la moindre trace de corruption dans le chef du magistrat, mais les enquêteurs du Comité P avaient relevé des liens avérés entre l’homme de loi et des individus douteux. Dont quelques pointures du banditisme régional. Mieux: interrogée sur les fréquentations du marchand de voitures, la serveuse d’un restaurant italien de Charleroi avait fait état d’une soirée arrosée au cours de laquelle le magistrat et le truand «accompagnés de jeunes femmes qui n’étaient certainement pas leurs épouses» s’étaient amusés comme larrons en foire. Et avaient fait preuve, après le repas, «d’un comportement déplacé», notamment envers elle. Elle s’en était plainte à son patron qui lui avait demandé de se montrer conciliante. La jeune femme était d’autant plus traumatisée qu’elle avait reconnu un des deux hommes: c’était le juge d’instruction vu la veille sur les écrans de Télésambre, la télévision locale, dans le cadre d’un procès en préparation.
Le Comité P n’étant pas compétent, l’affaire en était restée là. Quant au marchand de voitures un peu trop bavard, placé en détention préventive pour d’autres faits, il avait entre-temps succombé à une overdose en prison. Son autopsie n’avait pas permis de relever la moindre trace permettant de suspecter un homicide. Seuls éléments troublants: l’individu, qui bénéficiait d’une cellule individuelle, était mort juste après un passage à la douche où il avait croisé d’autres détenus et les analyses avaient démontré qu’il n’était pas toxicomane.
Pour le juge d’instruction, l’alerte avait été chaude et la réputation de Jean-Régis de Chassart était sérieusement écornée depuis les faits. Au palais, des éléments du rapport ayant filtré, nombreux étaient ceux qui avaient profité de l’aubaine pour «charger» un personnage qu’au fond d’eux-mêmes ils jalousaient. Le juge, il est vrai, était aussi connu pour ses succès féminins et la désinvolture avec laquelle il traitait ses conquêtes avant de s’en séparer lui avait valu quelques solides inimitiés auprès des représentantes du sexe dit faible.
Alors qu’ils atteignaient le bout du chemin de halage, Stanislas et le procureur Lambermont virent l’éclusier sortir de sa maison et se diriger vers l’écluse où un bateau hollandais arrivait à petite vitesse. Comme ils s’arrêtaient pour observer la manœuvre, Stanislas eut l’attention attirée par une petite tache orange se détachant d’un amas de saletés à l’angle des portes de l’ouvrage. À cet endroit préservé des remous, les déchets les plus variés venaient s’accumuler en une masse noirâtre, peu ragoûtante, où se mêlaient des branches, quelques cadavres de poisson, des bouteilles en plastique et des bidons d’huile. Intrigué, Stanislas s’approcha, observa la tache puis demanda à l’éclusier s’il disposait d’un outil pour récupérer des objets tombés à l’eau.
L’agent des Voies navigables lui montra du doigt une sorte de gaffe accrochée au mur extérieur de sa maison. Le long manche de bois était prolongé par un crochet et un fil de fer torsadé en boucle. Saisissant la perche, Stanislas la plongea dans le magma crasseux, fit quelques essais infructueux, puis réussit à remonter l’objet convoité. Comme il l’avait supposé, la tache orange était la partie émergée d’un couteau de plongeur muni d’un manche en plastique creux.
Le procureur du Roi et l’éclusier s’étaient approchés. Stanislas leur montra l’objet en expliquant qu’il en possédait un semblable. Les plongeurs amateurs portent souvent au mollet une gaine dans laquelle ils passent un tel couteau destiné à trancher les câbles, bouts de corde et autres morceaux de filets dérivants, selon qu’ils plongent en carrière ou en mer. Il existe une infinité de modèles dont beaucoup sont dotés d’un manche creux. «Lors d’une plongée, il arrive qu’un couteau sorte de son étui et qu’on le perde», expliqua Stanislas à ses interlocuteurs. «Grâce à cette poignée creuse, et donc à l’air qu’elle contient, il remonte automatiquement à la surface et peut être facilement récupéré par son propriétaire.»
À l’évidence, l’objet n’avait pas séjourné longtemps dans l’eau, car le léger film verdâtre qui le recouvrait disparut d’un simple frottement avec les doigts.
— Un plongeur à cette époque dans la rivière, c’est plausible?, demanda Stanislas à l’éclusier.
— Il y aura bientôt quinze ans que je travaille ici et les seuls plongeurs que j’ai vus au travail étaient ceux de la police, dans des affaires de disparition, ou ceux des Voies navigables pour des réparations aux ouvrages. Pour le reste, la plongée en amateur n’est pas autorisée dans ce secteur. Et forcément pas entre les écluses, répondit l’éclusier en commençant à manœuvrer les portes et le pont levant.
Le procureur Lambermont, qui avait suivi le repêchage du couteau d’un air plus amusé qu’intrigué, comprit, en voyant la tête incrédule du fonctionnaire, que Stanislas avait peut-être mis la main sur un indice.