Chapitre 3-2

2104 Mots
— Ou sinon quoi ? » Je penchai la tête pour entrevoir son visage. Il m’adressa un sourire carnassier. « Les Assens éprouvent un sentiment très vif à l’égard de la liberté, déclara le vieil homme. Je l’ai déjà constaté à de nombreuses reprises, mais aucun d’entre eux n’a été capable de défaire mon loyal serviteur. Les Assens se croient forts parce qu’ils ne peuvent pas mourir, ils ignorent parfois qu’il existe bien pire que la mort. Je vais vous montrer. » Il s’avança vers une porte au fond du salon. Le cavalier me pressa contre lui, la lame toujours nichée dans mon épaule, et m’obligea à suivre son maître. Nous longeâmes un couloir plongé dans l’obscurité, jusqu’à une porte qui descendait vers les sous-sols. Le vieil homme alluma une lampe à huile et s’y engouffra sans attendre. À mesure que nous descendions, l’odeur devint de plus en plus forte et répugnante dans la cage d’escalier. « L’île de Bonne est une île d’esclaves, m’expliqua le vieux fou. Les gens d’ici sont fils d’esclaves. Ils ne sont bons qu’à ça. Ils ignorent ce que représente la liberté. Ils n’en ont jamais entendu parler. Même les pirates et les marchands l’ont très bien compris et ils les gardent autant que possible dans l’ignorance afin de conserver leur port d’attache tel qu’ils l’aiment. C’est ainsi. Mes ancêtres ont fondé cette société. Ils ont ramené les femmes des Marais Salants de Maâthen, et ont bâti la réputation de l’île. Voici des siècles que nous vivons de cette manière. Les Assens sont une offense. Ils s’imaginent supérieurs aux mortels, c’est là leur plus grossière erreur. » Nous débouchâmes dans un long corridor aux senteurs écœurantes et à l’air moite. « Mes ancêtres ont néanmoins compris très tôt que nous pouvions nous en servir à bon escient. Toute chose en ce monde a une raison d’être, n’est-ce pas ? » Le vieil homme déverrouilla une porte et nous invita à pénétrer dans une vaste pièce plongée dans les ténèbres. Il fit jouer une flammèche et alluma une torchère. La lueur ambrée dévoila des pavés noirs, puis une table, un gros bac en bois et une silhouette de métal adossée au mur et reliée à d’innombrables tuyaux étranges. Je frissonnai de pied en cape. Le maître des lieux s’approcha de moi et planta ses yeux bleus au fond des miens. « Voyez-vous, les Assens ne devraient pas exister, sinon pour servir la race humaine. Ils ne devraient avoir aucune autre utilité, si ce n’est d’avoir la même fonction que nos poulets, nos cochons ou nos vaches à notre égard. Leur immortalité est une aberration de la nature, elle en injurie tous les fondements. Et d’ailleurs, de quels droits en bénéficient-ils au détriment des autres ? Mes ancêtres ont beaucoup voyagé et ils ont découvert leur secret chaudement gardé. » Il adressa un signe au cavalier. Celui-ci me poussa dans le dos et la pointe de sa lame m’arracha un cri. Il me contraignit à avancer vers la silhouette de métal. « Le sang des Assens », continua le vieil homme. Je commençais à comprendre et je n’aimais pas ça du tout. « Le sang des Assens est la clé de tout. Un pas entre l’immortalité et la mort, n’est-ce pas ? Plus le sang est vieux, plus il est efficient, cependant, les vieux Assens sont plus difficiles à attraper. J’ignore votre âge, mais vous êtes encore jeune. Je m’en contenterai. Ceci… » Il désigna la silhouette. « Ceci peut vous sembler barbare, mais pour vous, cela ne sera qu’une simple piqûre. Le dernier Assen a mis des mois avant de parvenir à s’enfuir. Le problème est d’arriver à les maintenir dans un état de semi-conscience, comprenez-vous ? Les Assens réagissent toujours étrangement. Il est difficile de doser. L’exsanguination se révèle relativement efficace, mais ne dure qu’un temps. Toutefois, je ne peux pas me permettre de perdre la moindre goutte. Ricken, allons-y. Ne perdons pas de temps. » Le vieil homme ouvrit la vierge de fer et je découvris, horrifiée, les pics de métal noirs. « Vous êtes très belle. Si vous vous laissez faire, je vous traiterai bien. Vous aurez autant d’argent que d’affection. Ma maison sera la vôtre. Si toutefois vous refusez, je vous briserai chaque jour davantage. Je vous réduirai en esclavage jusqu’à ce que vous ne vous rappeliez que mon nom. » J’éclatai de rire. La douleur remonta aussitôt le long de mon épaule et de mon bras. « Aucun Assen ne voudrait se rappeler votre nom. Vous êtes pathétique ! » Je pivotai brusquement, m’arrachant les chairs sur la lame de Ricken et lui envoyai un v*****t coup de poing dans les gencives. La force de mon coup aurait dû le propulser à terre, mais il tint bon et fit tinter sa lame. Je l’évitai de justesse, rebondis en arrière et, à mains nues, me mis en position de garde. Le sang s’égouttait le long de mon dos. La douleur submergeait lentement mon crâne. Le vieil homme ricana. « Il est inutile, Mademoiselle. Ricken trempe sa lame dans un poison redoutable. Ses effets se disséminent au fil du temps. Vous allez perdre toutes vos forces, puis vous tomberez, mais vous resterez consciente de tout ce qui vous entoure. Vous serez prisonnière de votre propre esprit tandis que votre corps restera paralysé. Cela me laissera le temps nécessaire avant que vous ne mouriez. » Les pics de la vierge noire semblèrent me narguer. Hors de question que je me laisse enfermer là-dedans. Je frissonnai en songeant aux Assens qui s’y étaient retrouvés prisonniers, conscients de l’effroyable douleur des pics dans leur chair et incapables de s’en détacher. Ce type était un monstre. Je me secouai et fonçai sur Ricken tant qu’il me restait un semblant de force. Il fit voltiger sa lame. Elle frôla mon crâne ; je me baissai juste à temps et lui envoyai un coup de pied qui l’obligea à reculer de quelques pas. Le poison retirait des parcelles de ma vigueur. Voilà pourquoi il ne tombait pas. J’épongeai un filet de sueur qui ruisselait le long de mes tempes. Le vieil homme ricanait toujours, comme s’il assistait au spectacle le plus drôle de sa vie. Il recula vers le fond de la pièce afin de contempler la scène. Ricken était un excellent bretteur. Il bascula sa lame et me frappa de son plat dans le dos. Je devenais lente. Je bougeais avec un temps de retard et Ricken s’en amusait. Au fur et à mesure du combat, mes muscles se crispaient. Mes bras devenaient aussi lourds que des enclumes. J’avais la sensation que mes jambes s’enfonçaient dans du mortier et s’engourdissaient. La tête commençait à me tourner et ma vision devint floue. La terreur commençait à me gagner. La vierge de fer me dominait sur la droite. Elle n’attendait que moi, la porte ouverte, les pics dressés et noirs du sang des miens. Ricken enfonça le manche de son sabre dans ma trachée, m’arrachant un cri qui sembla ne pas m’appartenir. Je suffoquai et reculai dans le fond de la pièce. Les meubles dansaient sous mes yeux et la silhouette de Ricken devint difforme quand, tout à coup, une ombre se dessina derrière la sienne. Je pensais à une hallucination de mon esprit empoisonné lorsque sa lame étincela contre la gorge de Ricken. Je l’aurais reconnue entre toutes. Le vieil homme poussa une plainte de contrariété. Seïs susurra à l’oreille du cavalier : « Tu n’aurais pas dû lever la main sur elle. » Ricken grimaça et tenta de s’extirper de l’étreinte de Seïs qui le tenait à peine, pourtant, Ricken fut incapable d’exécuter le moindre mouvement. Seïs avait tissé sa toile. La lame de Trompe-la-mort luit, d’un argent violacé, avant de virer à un rouge métallique effrayant. Son poignet s’agita, puis un filet de sang gicla sur le sol. Ricken n’eut pas le temps de pousser un cri. Le vieil homme le fit à sa place. Je reculai d’un bond et m’effondrai contre le mur, stupéfaite et dénuée de force. Seïs lâcha le corps du cavalier qui chuta mollement sur le sol, tête en avant. Une auréole rouge l’entoura rapidement et fit briller les pavés noirs. Seïs se retourna ensuite vers le vieil homme éberlué, avec un calme funeste. « Aucun… aucun homme ne surprend jamais Ricken, bredouilla-t-il. — Je suppose que je ne suis pas tout à fait un homme », répondit Seïs. Il aperçut la vierge de fer et ses sourcils se froncèrent. « Tu avais l’intention de la mettre là-dedans. Pourquoi ? Par plaisir ? » Le vieil homme recula pas à pas dans la pièce, jusqu’à heurter le rebord du bac en bois. « Le sang des Assens, répondit-il. — Eh bien quoi ? — Il croit que mon sang peut lui apporter la vie éternelle », répondis-je à la place du vieillard. Seïs cracha par terre, puis son regard se transforma, devint sec, froid et souverain. En face, le vieil homme avait perdu de sa superbe. Il regardait Seïs approcher, comme si la Mort elle-même venait le chercher pour le conduire de l’Autre Côté, là où les âmes éternelles brûlent et se consument auprès d’Ethen le Maudit. « Combien d’Assens as-tu mis là-dedans ? » Le vieil fou haussa les épaules. « Pas suffisamment, on dirait, lança Seïs. Peut-être t’es-tu trompé de cible. Je connais un meilleur moyen de demeurer éternel. » Il lorgna la vierge de fer d’un air dégoûté. J’eus à peine le temps de voir le corps du vieillard projeté à travers la pièce. Sa chair parcheminée se fracassa contre les pics de la vierge tandis que je poussais un hurlement d’effroi. Les portes de la vierge, noires, se refermèrent sur lui dans un grincement effroyable. Son corps tressautait encore et ses yeux bleus saisis dans la mort me fixèrent lorsqu’elles s’abattirent, le tranchant net. Son cri d’horreur s’éteignit d’un coup sec et le silence nous goba tout entiers. Je m’écroulai à genoux – la tête me tournait – et levai les yeux sur Seïs. Sans perdre une minute, il fit volte-face et me dévisagea d’un air glacial, puis il considéra la vierge noire. Les tuyaux qui y étaient attachés s’agitèrent soudain, puis nous vîmes le sang s’écouler du corps du vieil homme le long des conduits pour se répandre ensuite dans le bac. Un bruit de succion détestable envahit la pièce. Je voulus me redresser pour m’enfuir à toutes jambes de cet endroit, or, celles-ci me firent défaut et je restai clouée au sol. Seïs s’approcha et s’agenouilla devant moi. « Que t’ont-ils fait ? — Poison », bredouillai-je. Il glissa Trompe-la-mort dans son fourreau, puis passa un bras sous mes aisselles pour m’aider à me relever. Il me souleva ensuite et nous fit sortir rapidement de la pièce au sinistre passé. « Loteth est dehors… dans le sable », lui dis-je. Il acquiesça, puis remonta le couloir et l’escalier sordide. « Comment m’as-tu retrouvée ? — Lestan m’a dit que tu étais partie me chercher. J’ai pioché dans la tête de toute la ville et je t’ai vue dans l’esprit de deux abrutis, puis dans celui du type qui te menaçait tout à l’heure. Il n’y a pas quinze Assens sur cette île. » La lumière du jour nous cueillit en haut des marches, j’étais folle de joie de la revoir. « Faut toujours que tu te fourres dans les ennuis. — Pour une fois que ce n’est pas toi », ripostai-je, avant de grimacer de douleur. J’eus l’impression qu’on enfonçait des aiguilles à l’intérieur de ma poitrine. Je suffoquais. « Tu as mal ? » Je hochai la tête. Seïs me déposa sur l’une des méridiennes du salon. « Il t’a donné le nom du poison ? — Non, seulement… un poison… qui paralyse, tout en restant… conscient… avant… d’entraîner la mort. » Un élan de douleur me plia en deux. Les larmes me montèrent aux yeux sans que cette fois, je ne cherche à les cacher. Je me recroquevillai sur moi-même. Seïs posa la main sur mon front moite. Il regarda en direction de la porte, comme si le vieillard pouvait réapparaître et qu’il pourrait le tuer une nouvelle fois, puis il s’agenouilla à mes côtés et se mordilla l’intérieur de la joue. « Combien de temps ? — Je n’en sais… rien… Il devait… Il devait me garder en vie dans… la vierge de fer. » L’expression de son visage se modifia, passant de la colère au dégoût. Sa main effleura tendrement ma joue. Il rapprocha son visage du mien. « Je ne supporte pas de te voir comme ça », m’avoua-t-il. J’esquissai un semblant de sourire avant de le ravaler et de fermer les paupières. La douleur devenait insoutenable. On aurait dit que l’on transperçait mes organes avant de les broyer. Je posai ma main sur la sienne et la chaleur de son corps se répandit sur ma peau. Durant quelques secondes, son contact me fit du bien. « Naïs, chuchota-t-il près de mon oreille, les Assens… les Assens guérissent de leur blessure lorsqu’ils renaissent. » J’ouvris instantanément les yeux et l’observai, le cœur battant soudain plus fort, plus insidieusement. Son œil gauche valide me dévisageait, mais sa lèvre frémissait. J’acquiesçai, en fermant le poing sur sa main. « Fais ça vite, s’il te plaît. » Il hocha la tête et dégaina Trompe-la-mort. Son visage se verrouilla, mais il ne parvint pas à faire cesser le tremblement de ses mains. Je déglutis en contemplant la lame aux reflets moirés. Seïs se redressa et me regarda de haut. Je serrai les poings le long de mes flancs. Une peur étrange me noua le ventre et me tétanisa. Le Porteur de Mort. Mais tout aussi étonnamment, je quittai des yeux la pointe de la lame, relâchai une longue expiration, puis détournai la tête vers un ruban de lumière qui perçait au travers des persiennes. Sa lame me transperça en plein cœur et une brûlure se répandit sur ma peau comme si elle était chauffée à blanc. Je fermai les paupières, poussai un gémissement et, aussitôt, le trou noir m’avala comme si je n’étais qu’un insecte. Je te connais.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER