Premier mouvement – La liberté vient en errant-2

3110 Mots
Jean et Hortense n’eurent qu’un seul enfant. Ce fut donc à cet enfant que revint l’honneur de redorer. Ils l’appelèrent Antoine, simplement parce que ce prénom leur plaisait. Malgré le manque de moyens, il fut éduqué avec soin. On lui choisit les meilleurs précepteurs que l’on fit venir de loin. Il apprit le latin et le grec avec un professeur italien, les mathématiques et l’astronomie avec un vieux fou et les choses de la vie avec la jolie Sidonie. Garçon joyeux, joueur et rêveur, il se montra doué pour les langues. C’est donc naturellement, et non sans quelques sacrifices, que lorsqu’il atteint l’âge de 15 ans, Antoine fut envoyé à Paris pour étudier les sciences, dans un collège dirigé par de savants religieux. Il n’eut le droit d’y entrer que grâce à une vague relation de son oncle paternel, qui était devenu négociant en vin dans le centre de la turbulente capitale. Il avait donc des amis dans tous les milieux, car comme il disait avec verve : « Rien n’est vain, tout est vin. » Avant que son fils ne quittât son village natal, Jean de Clairet lui prodigua les derniers conseils qu’un père donne à son garçon, lorsqu’il sent que celui-ci s’en va devenir un homme. Les femmes, l’argent, les amis, les beuveries, la satisfaction et la honte. Mais la prime recommandation fut de ne pas oublier d’écrire à sa mère. Jean se trouva dubitatif face à l’air un peu benêt de son adolescent de fils. Il lui rappela donc que la vie est faite de réussites, mais aussi d’échecs. Dans ce dernier cas, qu’il se souvienne bien que de toute façon, on a toujours l’air ridicule un jour ou l’autre, c’est comme ça, on est tous passé par là. –Ne t’inquiète pas, lui dit-il, c’est juste un mauvais moment. Mme de Clairet versa sa larme. Elle plaça dans la besace de son petit, un bout de son gâteau aux fraises favori et un bouquet de lavande pour mettre dans son armoire. Antoine fut mis dans l’attelage pour Paris et s’en fut en homme, en direction de la capitale. Le choc fut grand de découvrir que la ville puait la pisse. À sa sortie de la voiture, il faillit bien vomir. À son oncle Urbain venu l’accueillir, il demanda quelle était cette odeur nauséabonde. –Mon neveu, dit l’oncle, au bon pays du Berry, on urine sur les arbres ou dans les buissons. Ceux-ci absorbent nos liquides, dont ils s’abreuvent et se nourrissent. À Paris, tout n’est que pierre et les gens sont sans terre. A-t-on déjà vu un minéral se nourrir ? La réponse est non. Donc, méfiez-vous ; la cité de pierre n’est point endroit pour un être humain et elle est pleine de coquins. Je vous conseille cependant d’en profiter, car malgré l’odeur, on s’y amuse bien. Sur cette élégante salutation, l’oncle conduisit son neveu au collège. On y constata qu’il avait été plutôt bien éduqué dans le fin fond de sa campagne berrichonne. L’abbé fut surpris de ses connaissances linguistiques et de sa facilité à apprendre de nouveaux idiomes. Il le confia évidemment au père Hervé qui dirigeait ces études-là. Il y passa quatre ans, apprit beaucoup, mais s’y ennuya fort. Il sortait peu ou pas du collège et bien que civil, il vivait en religieux. Il se levait tôt, déjeunait peu, priait un instant, puis s’en allait vers son atelier d’écriture où il s’occupait à traduire des langues germaniques. Il préférait les langues latines, mais le père Hervé considérait que celles-ci étaient beaucoup plus sujettes à débauche et donc, peu recommandables pour un jeune homme. Antoine rêvait d’être envoyé en ambassade dans un pays lointain, il rêvait d’être le premier à retranscrire une de ces nouvelles langues que l’on trouve sur le nouveau continent. Il ambitionnait de faire partie du « Collège Royal des Linguistes », qui n’existait pas encore, mais qu’il se ferait fort de créer. Le soir, il jouait aux dames ou aux échecs avec ses camarades. Un jour qu’il s’appliquait à traduire du hollandais, la vie et l’œuvre de saint Frédéric, l’abbé le convoqua en son office. Il entendait l’instruire d’une nouvelle qui allait, par les aléas incroyables de l’aventure humaine, le mener sur une île déserte de l’océan Pacifique. Il lut la missive que lui apporta un de ses camarades. Il s’informa auprès de ce dernier de ce que l’on pouvait lui vouloir, mais n’eut pas de réponse. Il nettoya donc méticuleusement sa plume, reboucha son encrier et referma son livre. Il prit bien soin de placer une feuille de buvard sur la dernière page, afin que l’encre ne bavât et se rendit d’un pas inquiet vers l’office du bon abbé. Il traversa maintes bibliothèques, salles d’écriture et de cours. Il passa par les jardins d’agrément parés de fontaines reposantes et une intéressante galerie de portraits d’illustres inconnus, qui firent la grandeur de la science. Il traversa la salle à manger et la petite chapelle dédiée à Saint-Robert. Il regarda à droite, il regarda à gauche, et voyant qu’il n’y avait personne, il ne se signa pas, en signe de rébellion. Il déguerpit en ricanant. Il grimpa quelques escaliers colimaçants, vira à droite, emprunta le long couloir dit « des repentis », tourna à gauche au portrait de Sa Sainteté et arriva dans l’antichambre de l’office. Le frère secrétaire l’avisa que l’abbé et le père Hervé l’attendaient. Il entra dans cette pièce austère, décorée de portraits de papes et de cardinaux tous plus vieux les uns que les autres, il salua, puis baisa la grosse bague du religieux en chef. Il baisa aussi celle du père Hervé qui était bien plus petite, car étant moins chef. On ne l’invita point à s’asseoir et comme il n’avait pas le droit de parler, il attendit, penaud, que l’abbé et le père Hervé eussent terminé de le scruter, comme s’ils étaient sur le point d’acheter une nouvelle mule pour l’écurie. –Connaissez-vous l’Angleterre, mon jeune ami ? lui demanda le bon abbé. –Je la connais mon père, répondit-il, mais je n’y suis jamais allé. –Et bien, vous allez la connaître mieux ! lui dit l’abbé d’un ton allègre. Il jubila, enfin un voyage, enfin l’aventure, enfin l’exotisme et la découverte ! Il eut la larme à l’œil et se retint de sourire. –Père Hervé, je vous prie, expliquez donc à notre jeune ami de quoi il en retourne, ordonna l’abbé. –Mon cher Antoine, vous n’êtes pas sans savoir que nos relations avec le royaume d’Angleterre n’ont jamais été des plus simples. Il n’était effectivement pas sans le savoir. –Souvent, nous, les Français, avons fait des efforts considérables, dit-il en levant l’index et en insistant sur ce dernier mot, pour maintenir la paix et nous adapter au mieux aux mœurs et à la culture de nos voisins d’outre-Manche. L’abbé opina du chef d’un air las. –En effet, ne nous sommes-nous pas toujours appliqués à parler la langue de M. Shakespeare avec la plus grande virtuosité ? –Oui mon père, répondit Antoine perplexe. –Et bien imaginez-vous que la nouvelle génération de nos chers Anglais se fait plus ouverte à notre belle culture – la plus belle à mon sens – et elle se décide enfin à apprendre les charmes de notre superbe langue. –Vous m’en voyez fort aise mon père, répondit Antoine. –La fille de Lord Fairfield est une de ces gentes demoiselles qui souhaite fort s’enrichir de l’apprentissage de notre bel idiome. Lord Fairfield étant un ami personnel de monseigneur, c’est tout naturellement que celui-ci, connaissant la réputation de notre établissement, nous a demandé d’envoyer vers elle un linguiste, afin de lui enseigner le français. Un blanc se fit et les trois hommes s’observèrent furtivement. –Et c’est vous mon cher Antoine, continua le père Hervé, avec l’aval de M. l’abbé et de monseigneur, qui avez eu la distinction d’être choisi, annonça-t-il fièrement. –C’est un grand honneur mon père, je m’acquitterai de mon devoir avec le plus grand soin, dit Antoine d’un ton des plus sérieux, tout en pavoisant intérieurement. –Avec le plus grand soin certes ! enchaîna l’abbé qui était tout d’un coup sorti de son état léthargique, et même plus encore ! N’oubliez pas, jeune homme, qu’en vous confiant cette tâche, nous mettons entre vos mains la réputation de notre collège ! Nous devons nous montrer dignes de cette mission, nous ne pouvons pas décevoir Lord Fairfield, nous ne pouvons pas décevoir monseigneur. Vous ne pouvez pas nous décevoir. Faillir à votre mission jetterait l’opprobre et la honte sur notre établissement ! –Cette demoiselle, mon cher Antoine, reprit le père Hervé d’un ton plus calme, est de la plus haute extraction. Elle a reçu un enseignement de grande qualité dans les écoles les plus prestigieuses de son pays, nous devons lui enseigner notre langue de la manière la plus noble. –Bien mon père, répondit stoïquement Antoine. –Les leçons débuteront ce mardi, rajouta le père Hervé, cela vous donne deux jours pour préparer votre cours et lundi, vous voyagerez. –Bien mon père, je serai prêt et je m’en vais de ce pas préparer mes affaires pour l’Angleterre, dit Antoine cachant son ravissement. –L’Angleterre ? demanda le père Hervé, jetant sur l’abbé un coup d’œil étonné. –Oui mon père, l’Angleterre, balbutia Antoine. –Je crois que nous nous sommes mal compris, Lord Fairfield est un diplomate en poste en France ! dit l’abbé. –En France ? –Oui en France, répondit l’abbé, à Brest pour être exact. –À Brest ? répéta Antoine dépité. –À Brest, confirma l’abbé. À Brest ! Il se rêvait en ambassadeur, en linguiste de premier ordre, prodiguant son savoir aux plus grands et il partait à Brest pour faire le précepteur à une adolescente. Il alla confier son désarroi à quelques-uns de ses camarades, qui considérèrent qu’il avait bien de la chance. Eux étaient là depuis de nombreuses années, et simplement partir pour Brest serait déjà bien exotique. Antoine se dit que c’était à croire que son immense talent ne serait jamais reconnu et que décidément, ses collègues ne comprenaient rien. Il rentra dans sa chambre fantasmant sur les charmes de Londres, aux verts pâturages, aux sons des cornemuses et des binious. Il prépara ses leçons avec minutie et boucla son barda. Le lundi, avant de s’en aller prendre la voiture qui le mènerait à Brest, il prit quelques heures pour s’en aller embrasser son oncle, qu’il n’avait pas vu depuis fort longtemps. L’école étant loin de tout, il dut traverser Paris d’est en ouest, pour atteindre la résidence de son oncle qui habitait vers la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Il arriva devant l’hôtel particulier qu’Urbain avait racheté au dernier descendant d’une famille déchue. La demeure de quatre étages avait une façade savamment sculptée d’images arboricoles ; lesquelles étaient recouvertes par un lierre grimpant qui donnait au bâtiment des allures campagnardes. Une immense porte à double battant, faisant au moins une fois et demie une hauteur d’homme, en bois massif et en ferronnerie fine, donnait directement sur le boulevard, face à une petite église récemment construite. Sur la gauche de la grande porte figurait une plaque de marbre blanc, sur laquelle on pouvait lire : Le Gong Gastronome – Monsieur Urbain de Clairet – Vins & Spiritueux. Lorsque la porte de la maison s’ouvrit, ce fut la vieille Adélaïde qui apparut derrière. –Ton oncle t’attend mon p’tit, lui dit-elle de sa voix brisée par l’âge. Antoine fit à son oncle état de sa destination et de son but. Il lui confia être déçu de ne pas partir pour l’Angleterre. –Il faut un début à tout mon neveu ! lui répondit l’oncle, hier, le Berry ; aujourd’hui Paris ; demain Brest ; bientôt l’Amérique ! –J’aurais préféré commencer par l’Amérique, mon oncle. Urbain prit son neveu par l’épaule. –Tu es trop pressé, tu n’as pas d’expérience et en plus tu es imberbe ! s’esclaffa l’oncle Urbain. Qu’irais-tu faire aux Amériques ? La danse du ventre ? continua-t-il. Alors que Brest, mon cher, ce sont les verts pâturages, les escargots, le fromage et le cidre ! Sais-tu que depuis que je fais venir du cidre de Bretagne, mes affaires reprennent ? Le savais-tu ? Et puis tu es puceau ! Tu es toujours puceau n’est-ce pas ? Les Américains n’aiment pas les puceaux, ils veulent de la main-d’œuvre virile ! termina-t-il hilare. –Je ne suis pas puceau ! s’agaça Antoine. –Allons, calme-toi et assieds-toi donc, dit l’oncle Urbain amusé, nous allons passer à table. Dans la résidence parisienne de ce cher oncle Urbain, l’ordre d’attablement s’annonçait au gong. Un bel instrument de cuivre, mesurant près de deux mètres de diamètre et monté sur une remarquable armature en bois de teck. L’instrument lui avait été offert par un client ruiné pour paiement de dettes et ramené des îles indochinoises. Le Gong Gastronome avait bonne réputation auprès des Parisiens amateurs de bonne chère. Car l’oncle Urbain était de ces hommes pour qui passer à table relevait de la cérémonie ; se sustenter relevait du sacrement et digérer en faisant une bonne sieste, de l’ultime extase. Le repas fut donc long, copieux et bien arrosé. Sur un hoquet de satisfaction, l’oncle, inquiet de l’avenir de son frêle neveu, lui donna quelques conseils en lieu et place de son père. Les mains posées sur sa panse heureuse, il prit place au salon, s’installa confortablement et s’exprima en ces termes : –Mon bon neveu, profitez donc de ce qui vous est offert, au moment où cela vous est offert, car rien n’arrive tout cuit dans le bec de l’homme du monde. Saisissez-vous de l’opportunité d’aujourd’hui, car à l’évidence, elle vous apportera celle de demain. Vous vous plaignez d’aller à Brest, alors que vous rêviez d’Amérique. Brest n’est certes point bien excitant, mais gardez ceci en tête : bien des gens n’iront jamais plus loin que le bout de leur rue et d’autres ayant été trop loin se sont perdus. Celui qui se perd en cherchant le chemin du retour, revient confiant et instruit, car il a su, non pas trouver le chemin, mais initier sa recherche sans peur. Celui qui jamais n’a passé le bout de la rue aura toujours la frousse de ce qui se trouve au coin de celle-ci. Mais vous êtes jeune et donc impatient, l’expérience aura raison de ce défaut. Moi qui ai voyagé de par le monde, je vous le dis simplement : qui veut voyager loin doit s’arrêter en chemin. Il alluma un gros cigare, tiré d’une boîte qui lui avait été offerte par un ami, s’en revenant justement d’outre-Atlantique. Il prit une grosse bouffée et continua. –Toujours est-il, que tout homme qui part aux Amériques est nécessairement passé par Brest. Alors, ne vous lamentez point, levez votre séant et partez donc. Sur ces bonnes paroles, qu’Antoine écouta sans s’en soucier, les digestifs furent servis. L’oncle lui donna aussi une recommandation pour son ami Fernand Duratin, ingénieur naval sur les chantiers brestois. –Un bon homme, ce Duratin ! lui dit-il. Tiens ! Tu lui demanderas de te raconter l’affaire de l’auberge de Pertuis… Une bien belle auberge… dit-il pensif. Il demanda à son neveu d’aller le saluer de sa part. Il lui prodigua de grands conseils sur l’art et la manière de cuisiner les escargots, qui sont nombreux en Bretagne. Il lui avoua ne rien connaître de ce monsieur Fairfield, mais sans doute, cet homme aurait-il eu vent de l’illustre famille de Clairet. Il lui expliqua quelques règles d’or à suivre avec les Anglais et bien que n’ayant jamais posé le pied dans ce pays, il fut très affable sur le sujet. Il lui donna aussi quelques pièces d’or pour qu’il aille s’acheter de meilleurs vêtements, car lui dit-il : –Chez Clairet, on n’est point moine, mais on aime les habits ! Et l’heure de la Sainte-Sieste ayant sonné, il congédia son neveu et s’en alla pieuter. Personne ne se souvient précisément comment Antoine se débrouilla pour louper le départ de la voiture pour Brest ce jour-là. Il dut néanmoins passer une nuit de plus à Paris et prendre la voiture du lendemain. Si l’on compte avec le cassage de l’essieu, l’embourbement en pleine campagne picarde et la grosse dame qui dégobilla partout, et à des heures régulières, Antoine arriva en la résidence Fairfield avec plus de quarante-huit heures de retard. Il fut blâmé pour ce manque de civilité. Le majordome de la maison lui indiqua de se trouver à 18 heures précises au petit salon, afin d’être présenté au lord et sa famille, aucun retard, bien sûr, ne serait toléré. Ce fut donc à 18 heures précises, qu’il se rendit, non sans une certaine appréhension, au petit salon. Après les quelques courbettes d’usage, il fut présenté à son hôte. Lord Henry-Reginald Fairfield, douzième du nom. Un homme de haute taille, plutôt fin, dont les cheveux n’avaient pas encore commencé à grisonner. Antoine constata avec surprise qu’il portait une jupe surmontée d’une espèce de ceinture à grosse boucle dorée. Lord Fairfield n’était donc pas Anglais, mais Écossais. Il repensa, amusé, aux grands discours du père Hervé sur les relations entre la France et l’Angleterre. Puis, il fut nommé à Mme l’épouse du lord Écossais, Lady Audrey, femme charmante et élégante dont le subtil parfum embaumait la pièce. Il se courba et lui fit un courtois baisemain. Il serra gentiment la main de Mlle Margaret, leur fille, qu’il trouva au contraire de sa mère d’un physique fort disgracieux, puis la main dodue de mister Douglas, le précepteur principal de la jeune fille, dont il considéra la massive moustache avec scepticisme. On le pria, une fois n’est pas coutume, de s’asseoir et on lui servit un verre de vin doux. Lord Fairfield lui indiqua que Douglas et lui-même avaient été, de prime abord, contre ces leçons de français, mais devant l’insistance de son épouse et de sa fille, il avait fini par céder. On lui expliqua que les leçons de français auraient lieu les jours de lundi, mercredi et vendredi dans le salon de musique. Les leçons seraient soumises au préalable à Douglas, qui bien qu’il ne parlât pas un mot de cette langue, s’assurerait de la bienséance, et de l’utilité de ladite leçon, au registre des connaissances d’une fille de bonne famille. Il était bien sûr hors de question qu’il restât seul avec Mlle Margaret, Douglas assisterait donc aux leçons. Il aurait ses quartiers libres les autres jours. « Le breakfast est à 7 heures, le lunch est à 11 heures. Le souper à 18 heures. Le tout, d’une ponctualité des plus impérieuses, soit selon l’expression consacrée : O’clock. L’étage des chambres familiales vous est interdit. Vous êtes libre de vous promener au jardin à votre guise, sauf si Lady Audrey ou Mlle Margaret s’y promènent déjà. On s’adresse à Lord Fairfield en disant Milord et à Lady Audrey le moins possible. En dehors des heures de leçons, les contacts verbaux, gestuels et physiques avec Mlle Margaret sont rigoureusement prohibés ». Sur cet accueil chaleureux, Lord Fairfield alluma sa pipe, Lady Audrey pouffa d’oisiveté, Mr Douglas fit la moue et Mlle Margaret gloussa. Antoine entendit au loin, le son perçant d’une vague cornemuse entonnant le fameux Scotland the Brave. La maisonnée s’exprimait naturellement en anglais. Les rituels et les habitudes réglaient les journées avec une exactitude de monastère, Antoine n’était donc point dépaysé. Tous les soirs, à 17 heures précises, Lord Fairfield s’installait au petit salon pour déguster une bonne bière de chez lui, qu’il se faisait livrer en tonneaux depuis Glasgow. Les tonneaux étaient entreposés à la cave, à laquelle seuls lui-même et le majordome avaient accès. Le majordome veillait au grain ou plutôt au houblon. Dans ses soirs de bonté, Fairfield invitait Douglas et Antoine à déguster le breuvage d’outre-Manche avec lui. On y discutait des affaires politiques, de la famille royale, de la pluie, et parfois, en faisant un effort d’imagination, du beau temps. On y exprimait des regrets que Brest n’eût point de pub, car sacrebleu, c’est encore bien là que l’on se trouve le mieux, tout le monde en convenait. Lord Fairfield et Douglas avaient le coude entraîné et plus d’une fois, Antoine s’était assis à table, se retrouvant devant deux plats au lieu d’un. La gastronomie n’était pas à l’honneur chez les Fairfield, on mangeait à l’anglaise. Non que les plats étaient mauvais, mais il y avait peu de variété. Le repas se faisait en silence, à moins que Fairfield lui-même n’engage un sujet de conversation. Lorsque cela arrivait, il était souvent question de politique. Cela ennuyait beaucoup Lady Audrey, Mlle Margaret n’y comprenait rien et Douglas agréait cordialement à tous les avis de son maître. Antoine s’ennuyait également beaucoup, il n’y comprenait rien non plus, mais par courtoisie, et ayant à cœur de préserver les relations diplomatiques, hochait ostensiblement de la tête chaque fois que Lord Fairfield soubresautait. Après les repas, on avait le choix entre écouter Mlle Margaret jouer du clavecin ou bien, prétendre un quelconque dérangement gastrique pour se replier dans sa chambrée.
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