Chapitre 2 Köln
Tout se déroula comme prévu ! Le trio se fondit dans l’obscurité et le Père Luzian gagna les écuries de la ferme conventuelle où il retrouva sa monture. Il lui fallut atteler celle-ci à sa carriole sous l’œil indifférent d’un valet de ferme qu’il avait malencontreusement réveillé et dont il s’assura les services au moyen d’un pourboire. Il scruta attentivement les bâtiments environnants -ateliers, étable, forge, grange et lavoir- avant de donner le signal aux deux religieuses qui se tenaient à couvert. La voie était libre !
La carriole s’ébranla doucement, et bientôt les champs s’ouvrirent devant eux, à peine fendus par le chemin qui se perdait, long et monotone, sous la luisante clarté lunaire.
Le Père pressa sa monture et la carriole s’enfonça dans la nuit. Il se sentait envahi d’un espoir nouveau. Pourtant ses yeux ne s’attardèrent qu’un bref instant sur le visage de Sœur Hildegard. Assurément, elle le fascinait et l’apitoyait tout en même temps, car il la percevait forte et résolue, mais également influençable et égarée.
Dans le regard de Sœur Hildegard brillait une exaltation nouvelle où pointait cette sublîme espérance d’être enfin maîtresse de son propre destin. Bien sûr, elle avait confusément senti l’intérêt que le Père Luzian manifestait pour elle, et ce fol espoir n’était pas étranger à l’excitation qui la titillait.
Tout occupé à conduire la charrette, le bon Père scrutait l’épaisseur de la nuit tout en réfléchissant au chemin qu’il comptait emprunter. Lui aussi était au comble de l’excitation. Il eut toutes les difficultés à se remémorer le plan qu’il avait mis au point avant de s’embarquer dans cette aventure, et maintenant qu’il avait commis l’irréparable, le vertige le saisissait et il réalisait à quel point il avait pris d’énormes risques. Tous trois n’étaient-ils pas revêtus d’habits religieux, clairement identifiables ? Au premier barrage venu, ils seraient immédiatement arrêtés et jetés en prison si leurs justifications s’avéraient suspectes ! Il leur fallait donc changer au plus vite de vêtements, mais comment s’en procurer ? Le Père Luzian n’arrivait pas à trouver de solution. Il avait beau connaître les chemins qu’il comptait emprunter, il s’imaginait mal débarquer à cette heure de la nuit chez des gens qu’il ne connaissait pas, et proposer de racheter leurs défroques, fut-ce à bon prix ! Tout en menant la carriole, il réfléchissait et s’efforçait d’anticiper les situations qui les attendraient inévitablement. Il avait finalement arrêté son choix sur l’itinéraire qui devait leur permettre d’avancer le plus rapidement : suivre la vallée du Rhein, pour, à hauteur de Bingen, gagner les hauteurs sauvages du Trifels où ils pourraient se réfugier tous les trois… Là, au Burg Trifels, il avait un couple d’indéfectibles amis sur lesquels il pensait pouvoir compter : la famille du Graf von Dürkheim, avec laquelle il était intimement lié. N’était-elle pas la plus indiquée pour lui permettre de se forger une nouvelle existence ? Car il n’y avait guère d’illusion à se faire : c’est une nouvelle existence qu’il leur faudrait se forger tous les trois ! Les deux religieuses pourraient, elles aussi, bénéficier momentanément de leur hospitalité, et peut-être même d’autres avantages encore, qui sait… ? Quant à la suite, on verrait bien. Reste que leur hétéroclite trio paraîtrait inévitablement suspect s’il n’était dûment couvert par quelque document probant qui en détaillait la mission…
Un instant, le Père Luzian avait songé invoquer une mission de la plus haute importance, une requête à l’adresse de Sa Sainteté le Pape Innocent VIII dans le cadre de sa lutte contre l’hérésie des Vaudois, par exemple. Mais la réputation de dissipation extrême de Sa Sainteté et de la Cour pontificale n’allait-elle pas attirer des résistances dont lui-même n’avait pas idée ? Les thèses des Vaudois n’avaient-elles pas réussi à leur rallier bon nombre d’habitants des régions qu’ils comptaient traverser ?
Les Vaudois avaient été excommuniés et déclarés hérétiques, et Sa Sainteté s’apprêtait à engager contre eux une véritable Croisade avec l’aide du Duc de Savoie. Il fallait donc avant tout se méfier des appuis dont pouvaient disposer les Vaudois au sein des troupes régulières des Etats qu’ils escomptaient parcourir et prendre garde aux populations locales qu’ils y côtoieraient. Les thèses vaudoises -le rejet du culte des saints et le rejet de la hiérarchie religieuse établie selon les anciens critères- n’étaient-elles pas de nature à s’attirer un maximum de sympathies parmi la population ?
Non, à la réflexion, l’invocation d’une mission secrète auprès du Saint-Siège semblait au Père Luzian décidément trop hasardeuse, sans compter que le prestige même de la papauté était déjà bien faible en regard de l’autorité de l’Empereur et de celle des Seigneurs locaux.
Le Père Luzian songea qu’il lui fallait éviter la région de Worms où il avait exercé son premier ministère alors qu’il débutait dans la prêtrise et qu’il avait lié maintes relations avec les Seigneurs et les habitants de cette cité, dont bon nombre de commerçants et d’artisans juifs réputés issus du Judenfriedhof. Il avait par ailleurs eu l’occasion de fréquenter la Synagogue en se créant une seconde identité, celle de Mosché l’invisible. Féru de tout, il s’en était plutôt bien tiré, sans jamais s’être fait reconnaître. C’est au contact des érudits juifs qu’il avait acquis l’essentiel de ses connaissances astronomiques et qu’il fut initié aux rudiments de l’alchimie.
Le Père Luzian pensa qu’après tout ils n’avaient pas vraiment le choix s’ils voulaient échapper à leurs éventuels poursuivants : il leur faudrait longer les berges du Rhein. ; c’était là le seul itinéraire praticable pour eux, compte tenu de la charge que leur monture avait à tirer. Il leur faudrait bien se résoudre à cette solution, même si c’était la plus risquée. Certes, il eut préféré quitter la vallée du Rhein à Koblenz, et emprunter la Moseltal qui s’étendait d’une traite jusqu’à Trier et au cœur de la Franconie ; un tel détour leur aurait permis de contourner la région de Worms et ses multiples dangers, mais il représentait un considérable allongement du chemin… Par ailleurs, le Père Luzian entrevoyait à présent la possibilité de s’établir au delà du Trifels, dans cette contrée de forêts truffées d’anciens repaires de chevaliers et de brigands, et où se dressaient les silhouettes de plusieurs châteaux dont il connaissait les Seigneurs : le Burg Berwartstein qui domine le village d’Erlenbach, l’Hardenburg, tout proche de Bad Dürkheim, le château d’Altdahn et, bien sûr, le château du Trifels lui-même, cette ancienne résidence impériale de la famille Hohenstaufen occupée maintenant par le Graf von Dürkheim. Cette contrée présentait l’avantage d’être située à proximité des grandes cités de Franconie, Metz, Strasbourg et Colmar, offrant ainsi de nombreuses possibilités de repli en cas de danger. Toutefois, la lancinante question du sort des deux sœurs le taraudait encore, mais n’étaient-ils pas devenus tous trois liés par une évidente connivence ?
Bientôt se présenteraient les murs de la grande cité de Köln, une cité de près de cinquante mille âmes, et couverte de plus de cent cinquante églises et couvents. Assurément, ils devraient éviter à tout prix de se fourrer dans ce piège où le pouvoir spirituel avait imposé sa totale hégémonie. Köln était bien l’obstacle que redoutait le plus le Père Luzian : il conviendrait de déjouer la cité, ses remparts et ses sentinelles, mais encore ses droits de passages et autres taxes. Bien sûr, ils s’efforceraient de contourner la cité sans trop s’en approcher, mais le danger d’être interceptés était grand !
S’éloigner du Rhein, puis poursuivre sans désemparer jusqu’à Koblenz en longeant les rives du fleuve, tel était son plan.
Le Père Luzian décida de faire une brève halte afin d’expliquer son projet à ses deux compagnes, car il convenait de se préparer à ce qui allait suivre. A cet instant précis, le couvent devait encore dormir, alors qu’eux…
Le Père Luzian aida les deux sœurs à descendre de la carriole. La lune dispensait une irréelle lumière bleutée. A la faveur de cette clarté évanescente, il put distinguer le regard craintif de Sœur Hildegard. Ses yeux clignaient singulièrement en le regardant. Etait-elle intimidée ou simplement apeurée ? Il lui posa la question sans détour.
- Mon Père, je crains que nous n’ayons commis l’irréparable en agissant aussi follement ! lui répondit en toute franchise Sœur Hildegard.
- Que dites-vous là ? Que pouviez-vous faire d’autre que de désobéir sous peine de vous voir condamnées par la Sainte Inquisition ? Savez-vous ce qu’aurait représenté une telle condamnation ? Songez plutôt au bonheur qui s’ouvre à vous, et efforcez-vous de laisser le Seigneur en dehors de tout cela. Je puis vous l’affirmer : Dieu Tout Puissant vous a déjà accordé son pardon et la rémission de vos péchés. Vous étiez égarées, et vous voilà enfin sauvées ! Le Seigneur a-t-il jamais fait obstacle à notre plan ? Non ! C’est bien la preuve qu’Il l’approuve et qu’Il nous soutient. C’est la conduite de ces religieuses fanatiques qui est à réprouver, et pas la nôtre, rappelez-vous le !
Les deux sœurs semblaient décontenancées. Les paroles du bon Père Luzian ne s’efforçaient-elles pas de les rassurer une fois pour toutes, puisqu’assurément leur confesseur ne pouvait que leur dire la plus stricte vérité ? Elles semblaient à présent prêtes à boire toutes ses paroles et à s’en remettre définitivement à celui qui veillait sur elles mieux que ne l’avait jamais fait la Supérieure du couvent. Ce fut le moment que choisit le Père Luzian pour tirer de son sac quelques menus quignons de pain qu’il partagea avec ses compagnes.
- Soyez sans crainte, ce n’est pas folie de ma part que de vous avoir tirées de l’épouvante où vous étiez plongées. Je n’ai fait que réaliser le dessein du Très Haut. N’est-il pas dit que " les voies du Seigneur sont impénétrables " ? Oui, elles le sont indéniablement pour le profane, mais n’est-ce pas le rôle d’un ministre de Dieu, que de s’entretenir dans le secret avec le Créateur et d’exécuter Ses volontés ? Lorsque je vous ai entendues en confession, j’ai tout de suite compris que la volonté du Seigneur était que je prenne votre destin en mains pour vous conduire vers la liberté. C’est ensemble que nous devons à présent lutter pour défendre notre idéal et exécuter Sa volonté, même si le monde nous a rejetés ! Appuyez-vous sans hésiter sur mon épaule, car je suis là pour soulager votre fardeau. Remercions Dieu qui vous a mis sur mon chemin, et qui m’a appelé à vous secourir !
Le silence seul vint commenter cette audacieuse assertion. Un silence lugubre pas même traversé de cris des bêtes nocturnes qu’aurait affolées l’irruption de ces détestables intrus…
Ils repartirent tout aussitôt. Le Père Luzian réalisait pleinement la folie de ses paroles, mais il entendait plus que tout renforcer l’ascendant qu’il avait sur ses pupilles. Mais celles-ci étaient-elles seulement encore en mesure de penser par elles-mêmes ? Pour le moment, elles préféraient s’abstenir de poser des questions et, plus encore, de poser cette question qui les tourmentait de manière lancinante : quel avenir pouvait bien leur réserver le Père Luzian ?
Le vent se leva, balayant en rafales vallons et collines, et emportant au loin des lambeaux de rêves bleutés. Le Père Luzian serrait les rênes, attentif à maintenir l’allure de sa monture. Cette fuite éperdue ne finirait-elle pas par s’avérer tôt ou tard totalement vaine, comme toute fuite d’ailleurs ? Si le temps pressait, il fallait cependant tout d’abord parer au plus pressé : changer de vêtements et changer d’identité ! Bien évidemment, le Père Luzian se faisait fort de résoudre les problèmes au fur et à mesure qu’ils se présenteraient à eux ! Aveuglement ou optimisme exagéré ? Il était confiant, voilà tout. Confiant ou amoureux, peut-être, mais alors sans s’en être vraiment rendu compte… D’ailleurs, il ne regardait ni ne voyait la silhouette de Sœur Hildegard ; il la devinait, sans plus. L’aurait-il voulu, qu’il ne l’aurait pu. ; non, décidément non, il lui était interdit de toucher à cette femme. Sœur Hildegard ! Non, voyons ! Il ne fallait surtout pas l’effaroucher, sinon tout risquerait de capoter, et son projet s’envolerait avec elle ! Son projet ? Mais ce projet n’était-il pas déjà mort-né avant que d’avoir été dévoilé ? La simple présence de Sœur Walpurgis ne suffisait-elle pas à tout remettre en question ? Que devait-il faire alors ?
Le chemin qu’empruntait la carriole se faufilait au beau milieu des champs. Le Père ne fut pas sans remarquer, luisant sous la clarté lunaire, la forme dentelée si caractéristique des feuilles de c*****e. Le Père Luzian arrêta la carriole et s’inquiéta de ses passagères. Transies de froid, celles-ci le regardaient de leurs petits yeux ensommeillés où se reflétait toute leur inquiétude. Le Père connaissait parfaitement, pour les avoir maintes fois utilisées, les vertus apaisantes de la plante de c*****e. Il s’empressa d’en cueillir quelques spécimens et en donna à mâcher à ses deux passagères. Ces feuilles, pensait-il, leur permettraient de calmer provisoirement leur faim et de s’assoupir un peu, le temps de reprendre des forces pour la suite du voyage qui, il ne fallait pas se le cacher, promettait d’être long. Une idée lui vint à l’esprit : il évoqua l’impérieuse nécessité de mettre au point une réponse sans équivoque aux inévitables questions qu’ils auraient à subir quant aux raisons de leur voyage. La solution la plus plausible n’était-elle pas que Sœur Hildegard et lui se présentassent comme mari et femme et changeassent leurs noms et prénoms, et que Sœur Walpurgis passât pour la sœur de sa compagne ?
Sœur Hildegard accepta sans broncher le nom d’Anna que lui suggéra l’abbé. Quant à Sœur Walpurgis, elle se montra fort bizarrement tout à fait rétive à l’abandon de son ancien nom. Sans doute les choses s’étaient-elles à ce point précipitées que, mise devant le fait accompli, elle n’arrivait plus à assimiler cette transformation radicale de son état et de sa personnalité ? Le Père Luzian renonça à démêler ce genre de contradictions et se contenta de lui faire observer que par sa décision, elle prenait d’inutiles risques et les exposait tous trois à un danger supplémentaire. A part lui, il pensa que, décidément, Sœur Walpurgis contrariait systématiquement ses projets ! Pour sa part, il était bien décidé à jouer le plus naturellement possible son rôle de mari, et se réjouissait intérieurement d’avoir trouvé cette astuce qui allait contribuer à le rapprocher tout naturellement de cette " Frau Anna " qu’il désirait sans oser se l’avouer. Ensemble, ils se rendaient chez un notaire de Bingen pour une affaire de succession. Quant à lui-même, il s’appellerait désormais Lysander Burmeister, et sa femme et lui seraient dès maintenant connus sous le nom des époux Burmeister.
Il ne resterait donc plus qu’à accomplir cette transformation physique qui devait les rendre définitivement méconnaissables… Là aussi, le Père Luzian avait son plan ! Il était d’ailleurs bien résolu à l’appliquer sans tarder, puisque déjà apparaissaient les premiers bâtiments signalant la proximité de la grande cité : fermes, chaumières, granges et hangars.
L’occasion était propice ! Le prêtre immobilisa la carriole à bonne distance d’une ferme bordée d’appentis et de remises. Une barrière formée de branchages entrelacés délimitait deux enclos à bestiaux près desquels s’ouvrait un hangar délabré, encombré de gerbes de paille empilées. Le Père Luzian enjoignit à ses deux compagnes de demeurer cachées derrière les fourrés puis, à pas comptés, il s’approcha de la ferme, espérant bien y trouver quelques vêtements de travail abandonnés par la négligence de valets de ferme, quand il avisa une petite maisonnette située un peu en retrait. Un mince filet de fumée s’échappait de sa cheminée. Par la fenêtre aux vitres sales, il se risqua à en inspecter l’intérieur et, rassuré, poussa la porte.
Des braises rougeoyantes achevaient de mourir dans un âtre surélevé doté d’un gros soufflet. Des fers à chevaux et un assortiment d’outils gisaient épars sur un établi crasseux. Une forge ! Le Père Luzian songea immédiatement aux bracelets de fer qui enserraient les membres des deux religieuses. Il ne fallait bien évidemment pas songer à les débarrasser sur le champ de ces honteuses reliques de leur servage. Cette opération ne pourrait s’effectuer qu’au prix de pas mal de bruits et d’efforts, aussi s’empressa-t-il de dérober deux pinces et un gros marteau, et se dirigea-t-il vers le corps de logis. Prudemment, il pénétra dans une étable où seules quelques chèvres manifestèrent de l’intérêt pour lui en se mettant à bégueter, ce qui ne tarda pas à faire naître un puissant beuglement en provenance du fond de l’étable. L’affaire se présentait mal ! Le Père Luzian recula et s’enfuit sans demander son reste. Il retourna en toute hâte vers la carriole où l’attendaient les deux nonnes, et repartit au galop. Le Père s’excusa auprès de ses protégées et tenta de les rassurer par des propos dont la légèreté ne leur échappa cependant pas :
- Courage, mes sœurs, nous finirons bien par nous en sortir ! Il nous faut prendre patience, voilà tout ! Notre délivrance est proche. Ayons confiance en Dieu. Sa miséricorde nous accompagne, je le sais.
Mais de telles paroles n’arrivèrent pas vraiment à réchauffer les cœurs de ces innocentes créatures, si bien que le Père Luzian crut bon de les exhorter à prier pour leur salut commun afin que Dieu daignât les accueillir dans son temple d’amour. Non, ce n’était pas lâcheté de leur part que de fuir ainsi des contraintes inouïes de cruauté et d’inhumanité. Assurément non !
Inquiètes et transies de froid, les deux religieuses se serraient l’une contre l’autre. Elles se tenaient mutuellement les mains comme pour s’encourager à surmonter l’épreuve qui leur était infligée et, silencieusement, s’exhortaient au courage. A présent pleinement conscientes de leur outrecuidance, elles ne cessaient de murmurer des prières. Qu’allaient-elles devenir maintenant que le Père Luzian avait échoué dans sa tentative de leur procurer des vêtements ?
Ce n’est que lorsqu’il se jugea suffisamment éloigné de la ferme que le Père Luzian s’arrêta et entreprit de délivrer ses deux compagnes de leurs bracelets de métal, opération qui n’alla d’ailleurs pas sans difficulté : il dut se servir d’un gros rocher comme enclume, tout en scrutant avec angoisse les profondeurs de la nuit, redoutant qu’à tout instant ne surgît du néant quelque fatale silhouette qui mît un terme à leur équipée. Le bruit provoqué par le martèlement du fer sur la roche aurait pu en alerter plus d’un aux alentours, si bien que le Père Luzian se hâta de précipiter outils et bracelets dans les eaux du fleuve. Lorsqu’il s’en revint vers ses deux compagnes, c’étaient deux femmes venant de conquérir leur liberté qui se dressaient face à lui, prêtes à affronter un nouveau destin.
La carriole avançait lentement. Le Père Luzian se tenait sur le qui-vive. Ses yeux fouillaient attentivement la nuit, à la recherche de quelque bâtiment susceptible de lui offrir une nouvelle occasion de se procurer des vêtements. Evidemment, il lui était impossible de garantir qu’ils ne feraient pas de mauvaises rencontres et que tout se passerait pour le mieux, mais il était bien décidé à défendre chèrement sa liberté et celle de ses compagnes. Par-dessus tout, une chose lui importait vraiment : gagner la confiance de Sœur Hildegard, et conquérir Anna ! A chaque fois qu’il l’avait pu, il l’avait regardée à la dérobée. Ainsi, il pouvait emporter la vision fugace du visage de celle vers laquelle convergeaient à présent ses espoirs. Mais ce que le Père Luzian ignorait alors, c’est que son manège n’avait point échappé à celle-ci. En véritable femme, elle n’allait pas manquer de déployer toutes les ruses pour attirer l’attention du Père, se plaignant de l’inconfort du voyage et des douleurs que lui causaient les innombrables trous qui parsemaient le chemin et amenant sa compagne à se joindre à elle en faisant valoir l’état de son dos qui nécessitait des soins particuliers. Le Père Luzian finit par leur promettre de ralentir l’allure sitôt arrivés en vue de la prochaine bâtisse, vœu qui ne tarda pas à se réaliser puisqu’un petit hameau apparut au détour du chemin.
Le Père Luzian arrêta la carriole et s’approcha silencieusement d’une chaumine située un peu à l’écart. Une chaude lueur tranformait en or la paille et le foin d’une étable dans laquelle deux silhouettes s’affairaient à traire des vaches. Aussitôt un chien qui les accompagnait releva la tête. Fort heureusement, il n’aboya pas et se contenta d’accourir en agitant la queue ! Se sachant découvert, le Père Luzian s’annonça en toussant bruyamment, et demanda niaisement le chemin de Koblenz. Le paysan et sa femme considérèrent avec méfiance cet étranger qui les questionnait au sujet de ce qui leur semblait tomber sous le sens, et lui fournirent les explications demandées. Le Père Luzian disparut en se confondant en excuses, ce qui ajouta encore à leur suspicion. Dès qu’il fut parti, le couple de paysans crut apercevoir, juchées sur sa carriole, deux silhouettes assises au côté de l’étrange personnage. Mais il était désormais trop tard pour revenir en arrière et effacer les erreurs commises, car dès le petit jour, les trois fugitifs seraient parfaitement identifiés et dûment pourchassés, puisque le couple de paysans s’empresserait de les signaler aux autorités. Simple dénonciation…