Chapitre 9 — La normalité comme alibi

1212 Mots
La conférence de presse eut lieu plus tôt que prévu. Meghan l’apprit en descendant de sa voiture, en voyant déjà les fourgons alignés devant le commissariat. Les logos des chaînes d’information formaient une mosaïque familière, presque rassurante. La normalité médiatique. Le bruit organisé. — Depuis quand ? demanda-t-elle à Hale en entrant. — Ce matin. Décision venue d’en haut. — Encore. Il hocha la tête. — Ils veulent montrer qu’on maîtrise la situation. — Alors qu’on ne la comprend pas encore. — Exactement. La salle était déjà pleine. Flashs, murmures, regards avides. Meghan prit place derrière le pupitre, consciente de chaque respiration. Elle répondit avec prudence, utilisa les mots neutres qu’on lui avait conseillés : enquête en cours, aucune conclusion hâtive, coopération interservices. Le mot justicier fut prononcé. Elle l’évita. — Nous parlons de faits, pas de mythes, dit-elle. Elle ne vit pas les commentaires s’enflammer en direct. À la sortie, Jonas la rattrapa. — Mauvais timing. — Pourquoi ? — Le dossier du conducteur. Elle s’arrêta net. — Quoi ? — Les résultats définitifs de l’autopsie complémentaire. Il lui tendit une tablette. — Pas d’overdose accidentelle. Elle sentit son estomac se contracter. — Tu me dis ça maintenant ? — Je viens de les recevoir. Elle parcourut les lignes. Une substance rare. Métabolisée rapidement. Difficile à détecter sans savoir quoi chercher. — Quelqu’un a voulu que ça ressemble à une erreur. — Oui. — Et ce quelqu’un savait comment les protocoles fonctionnent. Jonas acquiesça. — Les médias vont adorer. — Qu’ils attendent. — Ça ne dépend plus de nous. Elle ferma la tablette. — On n’a pas encore parlé de meurtre officiellement. — Plus pour longtemps. Le soir, Meghan rentra plus tard que prévu. Carill était assis à la table de la cuisine, ordinateur fermé, une tasse de café refroidie devant lui. — Tu avais dit que tu rentrerais tôt, dit-il doucement. — Je sais. Elle posa son sac. — Conférence de presse improvisée. — J’ai vu. Il marqua une pause. — Tu étais… solide. Elle esquissa un sourire fatigué. — Je ne me sentais pas solide. — Ça ne se voyait pas. Il se leva, l’enlaça brièvement. — Tu veux manger ? — Pas vraiment. Il ne la força pas. — Tu veux parler ? Elle hésita. — On a peut-être franchi une ligne. Il se recula légèrement. — Quelle ligne ? — Celle où l’on ne peut plus parler d’accident. Il hocha lentement la tête. — Ça devait arriver. — Pas comme ça. — Comment alors ? Elle passa une main sur son visage. — De manière plus… rationnelle. — La violence n’est jamais rationnelle. Elle le regarda. — Tu penses que c’est de la violence ? Il répondit sans hésiter : — Oui. Elle hocha la tête, soulagée par la simplicité de la réponse. — Moi aussi. Au commissariat, l’ambiance changea subtilement. Les conversations se faisaient plus basses. Les regards plus insistants. On ne parlait plus seulement de procédures, mais de responsabilité. — On commence à recevoir des messages, dit Hale. Des lettres. Des mails. — Quel genre ? — Des gens qui remercient. Meghan serra les dents. — Pourquoi ? — Pour avoir “nettoyé”. Elle sentit une colère froide monter. — On ne nettoie pas une société en tuant des gens. — Dis ça à ceux qui ont été ignorés pendant des années. — Ce n’est pas une excuse. — Non. Il la regarda. — Mais c’est un contexte. Elle se détourna. Dans l’après-midi, Jonas entra dans son bureau avec une expression indéchiffrable. — J’ai vérifié le consultant. — Celui du fournisseur ? — Oui. — Et ? — Rien de criminel. Mais… il a travaillé sur plusieurs missions sensibles. Toujours en sous-traitance. Toujours temporaire. — Un profil fantôme. — Exactement. — Nom ? — Toujours rien de concret. Il a utilisé plusieurs identités professionnelles. — Légalement ? — À la limite. Elle soupira. — Donc quelqu’un d’intelligent, mobile, invisible. — Ou quelqu’un de très bien conseillé. Elle releva la tête. — Par qui ? Jonas haussa les épaules. — C’est là que ça se complique. Ce soir-là, Meghan s’endormit avant Carill. Il resta longtemps assis dans le salon, lumière tamisée, téléphone posé face contre table. Il n’y toucha pas. Il regarda autour de lui. L’appartement. Les photos. Les objets banals. La vie qu’il avait construite avec une précision presque maniaque. La normalité était son meilleur alibi. Il se leva, alla dans la chambre. Meghan dormait profondément. Il observa son visage un instant, sans expression particulière. Puis il se coucha à côté d’elle. Le lendemain, un nouveau nom surgit dans la presse. Un homme influent. Sénateur local. Accusations anciennes. Classées sans suite. Témoignages étouffés. — Ils ressortent tout, dit Jonas. Comme s’ils attendaient une occasion. — Ou comme s’ils la créaient. — Tu crois qu’il est en danger ? Meghan hésita. — Non. — Pourquoi ? — Parce que ce serait trop visible. Jonas la fixa. — Depuis quand ce type se soucie de visibilité ? Elle ne répondit pas. Le soir, Carill commenta l’article en passant. — Le sénateur ? — Oui. — Ils ne le lâcheront pas. — Il est intouchable. — Personne ne l’est vraiment. Elle le regarda. — Tu crois ? Il haussa les épaules. — L’histoire nous prouve le contraire. Elle sourit. — Tu parles comme un révolutionnaire. — Non. Il la regarda. — Comme un observateur. Plus tard, seule dans la salle de bain, Meghan repensa à une accumulation de détails. Rien de précis. Rien de condamnable. Mais une sensation. Elle la chassa. Elle avait besoin de certitudes, pas d’intuitions. Au commissariat, une cellule spéciale fut créée. — Officieusement, dit Hale. Officiellement, c’est une réorganisation interne. — Et officieusement ? — On chasse un symbole. — Pas un homme ? — Pas encore. Meghan serra les poings. — Les symboles font plus de dégâts que les hommes. — C’est pour ça qu’ils durent. Le soir même, une vidéo circula. Pas violente. Pas choquante. Une voix off. Calme. Mesurée. — La justice n’est pas toujours rendue. Parfois, elle est seulement différée. Aucun visage. Aucun nom. La vidéo fut supprimée en moins d’une heure. Mais elle avait déjà été vue des milliers de fois. Meghan la regarda tard dans la nuit, casque sur les oreilles. Elle ne reconnut pas la voix. Elle ne la trouva ni menaçante, ni rassurante. Juste… convaincante. Elle retira le casque. Dans le salon, Carill lisait. — Tu as vu ? — Quoi ? — La vidéo. — Oui. — Tu en penses quoi ? Il réfléchit. — Que celui qui a fait ça veut être compris. — Pas craint ? — Non. Validé. Elle hocha lentement la tête. — C’est dangereux. — Oui. — Parce que ? — Parce que beaucoup de gens veulent croire qu’il a raison. Elle soupira. — Et toi ? Il leva les yeux vers elle. — Moi, je crois que la justice ne supporte pas les raccourcis. Elle sourit. — Tu devrais venir faire un discours. — Je préfère rester ici. Il replongea dans son livre. Plus tard, Meghan s’endormit avec une certitude fragile : elle était du bon côté. Dans l’ombre, la ligne invisible continuait de se tendre. Et quelque part, très lentement, la normalité commençait à se fissurer...
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER