II - L’envers d’un grand homme-1

3083 Mots
II L’envers d’un grand hommeNuma Roumestan avait vingt-deux ans, quand il vint terminer à Paris son droit commencé à Aix. C’était à cette époque un bon garçon, réjoui, bruyant, tout le sang à la peau, avec de beaux yeux de batracien, dorés, à fleur de tête, et une crinière noire toute frisée qui lui mangeait la moitié du front comme un bonnet de loutre sans visière. Pas l’ombre d’une idée, d’une ambition, sous cette fourrure envahissante. Un véritable étudiant d’Aix, très fort au billard et au misti, sans pareil pour boire une bouteille de Champagne à la régalade, pour chasser le chat aux flambeaux jusqu’à trois heures du matin dans les larges rues de la vieille ville aristocratique et parlementaire, mais ne s’intéressant à rien, n’ouvrant jamais un journal ni un livre, encrassé de cette sottise provinciale, qui hausse les épaules à toute chose et pare son ignorance d’un renom de gros bon sens. Le quartier latin l’émoustilla un peu ; il n’y avait pourtant pas de quoi. Comme tous ses compatriotes, Numa s’installait, en arrivant, au café Malmus, haute et tumultueuse baraque, développant ses trois étages de vitres, larges comme celles d’un magasin de nouveautés, au coin de la rue du Four-Saint-Germain, qu’elle remplissait du fracas de ses billards et des vociférations d’une clientèle de cannibales. Tout le Midi français s’épanouissait là, dans ses nuances diverses. Midi gascon, midi provençal, de Bordeaux, de Toulouse, de Marseille, Midi périgourdin, auvergnat, ariégeois, ardéchois, pyrénéen, des noms en as, en us, en ac, éclatants ronflants et barbares, Etcheverry, Terminarias, Bentaboulech, Laboulbène, des noms qui semblaient jaillir de la gueule d’une escopette ou partaient comme un coup de mine, dans une accentuation féroce. Et quels éclats de voix, rien que pour demander une demi-tasse, quel fracas de gros rires pareils à l’écroulement d’un tombereau de pierres, quelles barbes gigantesques, trop drues, trop noires, à reflets bleus, des barbes qui déconcertaient le rasoir, montaient jusqu’aux yeux, rejoignaient les sourcils, sortaient en frisons de bourre du nez chevalin large ouvert et des oreilles, mais ne parvenaient pas à dissimuler la jeunesse, l’innocence des bonnes faces naïves blotties sous ces végétations. En dehors des cours qu’ils suivaient assidûment, tous ces étudiants passaient leur vie chez Malmus, se groupant par provinces, par clochers, autour de tables désignées de longue date et qui devaient garder l’accent du crû dans l’écho de leur marbre, comme les pupitres gardent les signatures au couteau des collégiens. Peu de femmes dans cette horde. À peine deux ou trois par étage, pauvres filles que leurs amants amenaient là d’un air honteux, et qui passaient la soirée à côté d’eux devant un bock, penchées sur les grands cartons des journaux à images, muettes et dépaysées parmi cette jeunesse du Midi, élevée dans le mépris dou fémélan. Des maîtresses, té ! pardi, ils savaient où en prendre, à la nuit ou à l’heure, mais jamais pour longtemps. Bullier, les beuglants, les soupers de la rôtisseuse ne les tentaient pas. Ils aimaient bien mieux rester chez Malmus, parler patois, bouloter entre le café, l’école et la table d’hôte. S’ils passaient les ponts, c’était pour aller au Théâtre-Français un soir de répertoire, car la race est classique dans le sang ; ils s’y rendaient par b****s, criant très fort dans la rue, au fond un peu intimidés, et revenaient mornes, ahuris, les yeux brouillés de poussière tragique, faire encore une partie à demi-gaz, derrière les volets clos. De temps en temps, à l’occasion d’un examen, une ripaille improvisée répandait dans le café des odeurs de fricots à l’ail, de fromages de montagne puants et décomposés sur leurs papiers bleuis. Là-dessus le nouveau diplômé décrochait du râtelier sa pipe à initiales et s’en allait, notaire ou substitut dans quelque trou lointain d’outre-Loire, raconter Paris à la province, ce Paris qu’il croyait connaître et où il n’était jamais entré. Dans ce milieu racorni, Numa fut aisément un aigle. D’abord il criait plus fort que les autres ; puis une supériorité, du moins une originalité lui vint de son goût très vif pour la musique. Deux ou trois fois par semaine il se payait un parterre à l’Opéra ou aux Italiens, en revenait la bouche pleine de récitatifs, de grands airs qu’il chantait d’une assez jolie voix de gorge rebelle à toute discipline. Quand il arrivait chez Malmus, qu’il s’avançait théâtralement au milieu des tables en roulant quelque finale italien, des hurlements de joie l’accueillaient de tous les étages, on criait : « eh ! l’artiste !… » et comme dans les milieux bourgeois, ce mot amenait une curiosité caressante dans le regard des femmes, sur la lèvre des hommes une intention d’envieuse ironie. Cette réputation d’art le servit par la suite, au pouvoir, dans les affaires. Encore aujourd’hui, il n’y a pas à la Chambre une commission artistique, un projet d’opéra populaire, de réformes aux expositions de peinture où le nom de Roumestan ne figure en première ligne. Cela tient à ces soirées passées dans les théâtres de chant. Il y prit l’aplomb, le genre acteur, une certaine façon de se poser de trois quarts pour parler à la dame de comptoir, qui faisait dire à ses camarades émerveillés : « Oh ! de ce Numa, pas moins ! » À l’école il apportait la même aisance ; à demi préparé, car il était paresseux, craignait le travail et la solitude, il passait des examens assez brillants, grâce à son audace, à sa subtilité méridionale, qui savait toujours découvrir l’endroit chatouilleux d’une vanité de professeur. Puis sa physionomie, si franche, si aimable, le servait, et cette étoile de bonheur éclairait la route devant lui. Dès qu’il fut avocat, ses parents le rappelèrent, la modeste pension qu’ils lui faisaient leur coûtant de trop dures privations. Mais la perspective d’aller s’enfermer à Aps, dans cette ville morte qui tombait en poussière sur ses ruines antiques, la vie sous la forme d’un éternel tour de ville et de quelques plaidoyers de murs mitoyens, n’avait pas de quoi tenter l’ambition indéfinie que sentait le provençal au fond de son goût pour le mouvement et l’intelligence de Paris. À grand-peine, il obtint encore deux ans pour préparer son doctorat, et, ces deux ans passés, au moment où l’ordre de rentrer au pays lui arrivait irrévocable, il rencontrait chez la duchesse de San-Donnino, à une de ces fêtes musicales où le portaient sa jolie voix et ses relations lyriques, Sagnier, le grand Sagnier, l’avocat légitimiste, frère de la duchesse et mélomane enragé, qu’il avait séduit par sa verve, éclatant dans la monotonie mondaine, et par son enthousiasme pour Mozart. Sagnier lui offrit de le prendre comme quatrième secrétaire. Les appointements étaient nuls ; mais il entrait dans le premier cabinet d’affaires de Paris avec des relations au faubourg Saint-Germain, à la Chambre. Malheureusement, le père Roumestan s’entêtait à lui couper les vivres, tâchant de ramener, par la famine, le fils unique, l’avocat de vingt-six ans, en âge de gagner sa vie. C’est alors que le cafetier Malmus intervint. Un type, ce Malmus, gros homme asthmatique et blafard, qui, de simple garçon de café, était devenu propriétaire d’un des plus grands établissements de Paris, par le crédit et par l’usure. Jadis, il avançait aux étudiants l’argent de leur mois, qu’il se faisait rendre au triple, dès que les galions étaient arrivés. Lisant à peine, n’écrivant pas, marquant les sous qu’il prêtait, avec des coches, dans du bois, comme il avait vu faire aux garçons boulangers de Lyon, ses compatriotes, jamais il ne s’embrouillait dans ses comptes, et, surtout, ne plaçait pas son argent mal à propos. Plus tard, devenu riche, à la tête de la maison où quinze ans durant il avait porté le tablier, il perfectionna son trafic, le mit tout entier dans le crédit, un crédit illimité qui laissait vides, à la fin de la journée, les trois comptoirs du café, mais alignait d’interminables colonnes de bocks, de cafés, de petits verres, sur les livres fantastiquement tenus, avec ces fameuses plumes à cinq becs, si en honneur dans le commerce parisien. La combinaison du bonhomme était simple : il abandonnait à l’étudiant son argent de poche, toute sa pension, et lui faisait crédit des repas, des consommations, même, à quelques privilégiés, d’une chambre dans la maison. Pendant tout le temps des études, il ne demandait pas un sou, laissait accumuler les intérêts pour des sommes considérables ; mais cela ne se faisait pas étourdiment, sans surveillance. Malmus passait deux mois de l’année, les mois de vacances, à courir la province, s’assurant de la santé des parents, de la situation des familles. Son asthme s’essoufflait à grimper les pics cévenols, à dégringoler les combes languedociennes. On le voyait errer, podagre et mystérieux, l’œil méfiant sous ses paupières lourdes d’ancien garçon de nuit, à travers des bourgades perdues ; il restait deux jours, visitait le notaire et l’huissier, inspectait par-dessus les murs le petit domaine ou l’usine du client, puis on n’entendait plus parler de lui. Ce qu’il apprit à Aps lui donna pleine confiance en Roumestan. Le père, ancien filateur, ruiné par des rêves de fortune et d’inventions malheureuses, vivait modestement d’une inspection d’assurances ; mais sa sœur, madame Portal, veuve sans enfants d’un riche magistrat, devait laisser tous ses biens à son neveu. Aussi, Malmus tenait-il à le garder à Paris : « Entrez chez Sagnier… Je vous aiderai. » Le secrétaire d’un homme considérable ne pouvant habiter un garni d’étudiants, il lui meubla un appartement de garçon quai Voltaire, sur la cour, se chargea du loyer, de la pension ; et c’est ainsi que le futur leader entra en campagne, avec tous les dehors d’une existence facile, au fond terriblement besogneux, manquant de lest, d’argent de poche. L’amitié de Sagnier lui valait des relations superbes. Le faubourg l’accueillait. Seulement ces succès mondains, les invitations, à Paris, en villégiature d’été, où il fallait arriver tenu, sanglé, ne faisaient qu’accroître ses dépenses. La tante Portal, sur ses demandes réitérées, lui venait bien un peu en aide, mais avec précaution, parcimonie, accompagnant son envoi de longues et cocasses mercuriales, de menaces bibliques contre ce Paris si ruineux. La situation n’était pas tenable. Au bout d’un an, Numa chercha autre chose ; d’ailleurs, il fallait à Sagnier des piocheurs, des abatteurs de besogne, et celui-ci n’était pas son homme. Il y avait, dans le méridional, une indolence invincible, et surtout l’horreur du bureau, du travail assidu et posé. Cette faculté, tout en profondeur, l’attention, lui manquait radicalement. Cela tenait à la vivacité de son imagination, au perpétuel moutonnement des idées sous son front, à cette mobilité d’esprit visible jusque dans son écriture, qui ne se ressemblait jamais. Il était tout extérieur, en voix et en gestes comme un ténor. « Quand je ne parle pas, je ne pense pas, » disait-il très naïvement ; et c’était vrai. La parole ne jaillissait pas chez lui par la force de la pensée, elle la devançait au contraire, l’éveillait à son bruit tout machinal. Il s’étonnait lui-même, s’amusait de ces rencontres de mots, d’idées perdues dans un coin de sa mémoire et que la parole retrouvait, ramassait, mettait en faisceau d’arguments. En parlant, il se découvrait une sensibilité qu’il ne se savait pas, s’émouvait au vibrement de sa propre voix, à de certaines intonations qui lui prenaient le cœur, lui remplissaient les yeux de larmes. C’était là, certainement, des qualités d’orateur ; mais il les ignorait en lui, n’ayant guère eu chez Sagnier l’occasion de s’en servir. Pourtant, ce stage d’un an auprès du grand avocat légitimiste fut décisif dans sa vie. Il y gagna des convictions, un parti, le goût de la politique, des velléités de fortune et de gloire. C’est la gloire qui vint la première. Quelques mois après sa sortie de chez le patron, ce titre de secrétaire de Sagnier qu’il portait comme ces acteurs qui s’intitulent « de la Comédie-Française » pour y avoir figuré deux fois, lui valut de défendre un petit journal légitimiste, le Furet, très répandu dans le monde bien. Il le fit avec beaucoup de succès et de bonheur. Venu là sans préparation, les mains dans les poches, il parla pendant deux heures, avec une verre insolente et tant de belle humeur qu’il força les juges à l’écouter jusqu’au bout. Son accent, ce terrible grasseyement dont sa paresse l’avait toujours empêché de se défaire, donnait du mordant à son ironie. C’était une force, le rythme de cette éloquence bien méridionale, théâtrale et familière, ayant surtout la lucidité, la lumière large qu’on trouve dans les œuvres des gens de là-bas comme dans leurs paysages limpides jusqu’au fond. Naturellement le journal fut condamné, et paya en amendes et en prison le grand succès de l’avocat. Ainsi dans certaines pièces qui croulent, menant auteur et directeur à la ruine, un acteur se taille une réputation. Le vieux Sagnier, qui était venu l’entendre, l’embrassa en pleine audience. « Laissez-vous passer grand homme, mon cher Numa, » lui dit-il, un peu surpris d’avoir couvé cet œuf de gerfaut. Mais le plus étonné fut encore Roumestan, sortant de là comme d’un rêve, sa parole en écho dans ses oreilles bourdonnantes, pendant qu’il descendait tout étourdi le vaste escalier sans rampes du Palais. Après ce succès, cette ovation, une pluie de lettres élogieuses, les sourires jaunes des confrères, l’avocat put se croire lancé, attendit patiemment les affaires dans son cabinet sur la cour, devant le maigre feu de veuve allumé par son concierge, mais rien ne vint, sauf quelques invitations à dîner de plus et un joli bronze de chez Barbedienne offert par la rédaction du Furet. Le nouveau grand homme se trouvait en face des mêmes difficultés, des mêmes incertitudes d’avenir. Ah ! Ces professions dites libérales, qui ne peuvent amorcer, appeler la clientèle, ont de durs commencements avant que dans le petit salon d’attente acheté à crédit, aux meubles mal rembourrés, à la pendule symbolique flanquée de candélabres dégingandés, vienne s’asseoir le défilé des clients sérieux et payants. Roumestan fut réduit à donner des leçons de droit dans le monde légitimiste et catholique ; mais ce travail lui semblait au-dessous de sa réputation, de ses succès à la Conférence, des éloges dont on enguirlandait son nom dans les journaux du parti. Ce qui l’attristait plus encore, ce qui lui faisait sentir sa misère, c’était ce dîner qu’il lui fallait aller chercher chez Malmus, lorsqu’il n’avait pas d’invitation dehors ou que l’état de sa bourse lui défendait l’entrée des restaurants à la mode. La même dame de comptoir s’incrustait entre les mêmes bols à punch, le même poêle en faïence ronflait près du casier aux pipes, et les cris, les accents, les barbes noires de tous les midis s’agitaient là comme jadis ; mais sa génération ayant disparu, il regardait celle-ci avec les yeux prévenus qu’a la maturité d’un homme sans position pour les vingt ans qui le chassent en arrière. Comment avait-il pu vivre au milieu de pareilles niaiseries ? Bien sûr qu’autrefois les étudiants n’étaient pas aussi bêtes. Leur admiration même, leurs frétillements de bons chiens naïfs autour de sa notoriété lui étaient insupportables. Pendant qu’il mangeait, le patron du café, très fier de son pensionnaire, venait s’asseoir près de lui sur le divan rouge fané qu’il secouait à toutes les quintes de son asthme, tandis qu’à la table voisine s’installait une grande fille maigre, la seule figure qui restât de jadis, figure osseuse, sans âge, connue au quartier sous le nom de « l’ancienne à tous » et à qui quelque bon garçon d’étudiant, aujourd’hui marié, retourné au pays, avait en s’en allant ouvert un compte chez Malmus. Broutant depuis tant d’années autour du même piquet, la pauvre créature ne savait rien du dehors, ignorait les succès de Roumestan, lui parlait sur un ton de commisération comme à un éclopé, un retardataire de la même promotion qu’elle : « Eh ! ben, ma pauvre vieille, ça boulotte ?… Tu sais, Pompon est marié…, Laboulbène a permuté, passé substitut à Caen. » Roumestan répondait à peine, s’étouffait à mettre les morceaux doubles et, s’en allant par les rues du quartier toutes bruyantes de brasseries, de débits de prunes, sentait l’amer d’une vie ratée et comme une impression de déchéance. Quelques années se passèrent ainsi, pendant lesquelles son nom grandit, s’affirma, toujours sans autre profit que des réductions de chez Barbedienne, puis il fut appelé à défendre un négociant d’Avignon qui avait fait fabriquer des foulards séditieux, je ne sais quelle dépuration en rond autour du comte de Chambord, assez confuse dans l’impression maladroite du tissu, mais soulignée d’un imprudent H.V. entouré d’un écusson. Roumestan joua une bonne scène de comédie, s’indigna qu’on pût voir là-dedans la moindre allusion politique. H.V., mais c’était Horace Vernet, présidant une commission de l’Institut ! Cette tarasconnade eut un succès local qui fit plus pour son avenir que toutes les réclames parisiennes, et avant tout lui gagna les sympathies actives de la tante Portal. Cela se traduisit d’abord par un envoi d’huile d’olive et de melons blancs, ensuite une foule d’autres provisions suivirent : figues, poivrons, et des canissons d’Aix, et de la poutargue des Martigues, des jujubes, des azeroles, des caroubes, fruits gamins, insignifiants, dont la vieille dame raffolait et que l’avocat laissait pourrir dans le fond d’une armoire. Quelque temps après, une lettre arriva, qui avait dans sa grosse écriture de plume d’oie la brusquerie d’accent, les cocasseries d’expression de la tante et trahissait son esprit brouillon par l’absence absolue de ponctuation, les sauts prompts d’une idée à une autre. Numa crut pourtant démêler que la bonne femme voulait le marier avec la fille d’un conseiller à la cour d’appel de Paris M. Le Quesnoy, dont la dame – une demoiselle Soustelle d’Aps – avait été élevée avec elle chez les sœurs de la Calade… grande fortune… la personne jolie, bravette, l’air un peu refréjon, mais le mariage réchaufferait tout ça. Et s’il se faisait, ce mariage, qu’est-ce qu’elle donnerait tante Portal à son Numa ? Cent mille francs en bon argent tin-tin, le jour des noces ?… Sous les provincialismes du langage, il y avait là une proposition sérieuse, si sérieuse que le surlendemain Numa recevait une invitation à dîner des Le Quesnoy. Il s’y rendit, un peu ému. Le conseiller, qu’il rencontrait souvent au palais, était un des hommes qui l’impressionnaient le plus. Grand, mince, le visage hautain, d’une pâleur morbide, l’œil aigu, fouilleur, la bouche comme scellée, le vieux magistrat, originaire de Valenciennes et qui semblait lui-même fortifié, casemate par Vauban, le gênait de toute sa froideur d’homme du Nord. La haute situation qu’il devait à ses beaux ouvrages sur le droit pénal, à sa grande fortune, à l’austérité de sa vie, situation qui aurait été plus considérable encore sans l’indépendance de ses opinions et l’isolement farouche où il s’enfermait depuis la mort d’un fils de vingt ans, toutes ces circonstances passaient devant les yeux du méridional, pendant qu’il montait, un soir de septembre 1865, le large escalier de pierre à rampe ouvragée de l’hôtel Le Quesnoy, un des plus anciens de la place Royale. Le grand salon où on l’introduisit, la solennité des hauts plafonds que rejoignaient les portes par la peinture légère de leurs trumeaux, les tentures droites de lampas à raies aurore et fauve, encadrant les fenêtres ouvertes sur un balcon antique et tout un angle rose des bâtiments briquetés de la place, n’étaient pas pour dissiper son impression. Mais l’accueil de madame Le Quesnoy le mit bien vite à l’aise. Cette petite femme, au sourire triste et bon, emmitouflée et toute lourde de rhumatismes dont elle souffrait depuis qu’elle habitait Paris, gardait l’accent, les habitudes de son cher Midi, l’amour de tout ce qui le lui rappelait. Elle fit asseoir Roumestan auprès d’elle et dit en le regardant tendrement dans le demi-jour : « C’est tout le portrait d’Evélina. » Ce petit nom de tante Portai, que Numa n’était plus accoutumé à entendre, le toucha comme un souvenir d’enfance. Depuis longtemps, madame Le Quesnoy avait envie de connaître le neveu de son amie, mais la maison était si triste, leur deuil les avait mis tellement à part du monde, de la vie. Maintenant ils se décidaient à recevoir un peu, non que leur douleur fût moins vive, mais à cause de leurs filles, de l’aînée surtout qui allait avoir vingt ans ; et se tournant vers le balcon où couraient des rires de jeunesse, elle appela : Rosalie… Hortense… venez donc… Voilà M. Roumestan. »
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