Sur-le-champ, même rompu, cassé, bâillant et sommeillant, même flasque et froid dans
tout le bas-ventre, même convaincu de la futilité des choses avec une stérile, Fama devait
jouer à l’empressé et consommer du Salimata chaud, gluant et dépouillé de l’entraînante
senteur de goyave verte. Sinon, sinon les orageuses et inquiétantes fougues de Salimata !
Elle s’enrageait, déchirait, griffait et hurlait : « Le stérile, le cassé, l’impuissant, c’est
toi ! » et pleurait toute la nuit et même le matin. Pourtant, Allah et son prophète, vous le
savez, vous nous avez fabriqués ainsi, aucune d****e, aucune prière ne peut ragaillardir un
vidé comme Fama, au point de l’exciter tous les soirs comme un jeune pubère…
Blasphème ! gros péché ! Fama, ne te voyais-tu pas en train de pécher dans la demeure
d’Allah ? C’était tomber dans le grand sacrilège que de remplir tes cœur et esprit des
pensées de Salimata alors que tu étais dans une peau de prière au sein d’une mosquée.
Fama tressaillit en mesurant l’énormité de la faute. Il se mit à se repentir pour se
réconcilier avec Allah. Fama avait exagéré. Un demi-mot aurait suffi pour sortir toutes les
turpitudes de Salimata ; les détailler n’était pas seulement profanateur, mais aussi superflu
et indécent que de descendre pantalon et caleçon pour exhiber un furoncle quand on vous
a seulement demandé pourquoi vous boitez. Allah le miséricordieux ! et Mahomet son
prophète ! clémence ! encore clémence ! Fama devait prier pour détourner, écarter une vie
semblable à une journée à l’après-midi pluvieux. Une vie qui se mourait, se consumait
dans la pauvreté, la stérilité, l’Indépendance et le parti unique ! Cette vie-là n’était-elle pas
un soleil éteint et assombri dans le haut de sa course ? La nuit, avec de fines pluies,
continua à ronronner.Cette nuit-là, les frénésies ne parvinrent pas à raviver Fama ; les craintes des colères de
Salimata ne réussirent pas à le lever, il était fatigué, bien cassé, aussi coula-t-il dans le
sommeil d’une pierre dans un bief. Et alors pour Salimata partit une nuit longue et
hérissée d’amertume. Elle entretint et activa des pensées amères et brûlantes qui séchèrent
le sommeil et remplirent le lit de cauchemars ; elle pleura et gémit comme si elle était
traversée par un harpon qu’un tortionnaire pivotait.
À cette nuit succéda un soleil maléfique, pendant lequel elle ne souffla point, un jour de
malheur qu’elle traversa, les yeux fixés sur son sort, les oreilles tendues à ses pensées et
lorsque le jour tomba elle comprit Allah, convint de son sort. Elle avait le destin d’une
femme stérile comme l’harmattan et la cendre. Malédiction ! malchance ! Allah seul fixe
le destin d’un être.
Et cette journée-là débuta par un réveil trop matinal à la suite de la nuit mal dormie.
Elle tournait dans le lit, le matin était encore loin, la lampe à pétrole sifflait, la flamme
vacillait et par-ci, par-là, sur et au pied de la petite table, même dans l’encoignure, les
sortilèges, les innombrables sortilèges. Salimata les avait agités et tournoyés pour se
féconder. En vain. Fama ne s’était pas levé, ne s’était pas excité. Les sortilèges éparpillés
avaient perdu chaleur et mystère et encombraient la case : bouteilles, mixtures, canaris,
cornes de béliers et amulettes. Salimata caressa son abdomen. Un ventre sans épaisseur, ne
couvrant qu’entrailles et excréments. Elle tira la couverture et écouta. Dehors les coqs
n’appelaient pas encore le matin, le réveil du soleil. Elle referma les yeux, plongea le nez
dans le matelas, se roula, se frotta contre Fama. Les ronflements de Fama ébranlaient ; il
grognait comme un verrat, barrait comme un tronc d’arbre toute une grande partie du lit de
ses avant-bras et genoux. Un éhonté de mari ! Salimata piquée lui enfonça le coude dans
les côtes, sans troubler son sommeil. Rien ne le préoccupait, rien ne l’empêchait de
dormir, ni l’impuissance, ni les pleurs de Salimata, ni le manquement aux devoirs
conjugaux. Une petite démangeaison rampa à travers la gorge de Salimata. Elle souffla,
aspira une bouchée d’air désagréable de moiteur, la toussa, la cracha. La salive avait un
arrière-goût de baobab. Elle tira le pagne et se recouvrit la tête.
Le matin à sortir ! comme les autres ! ce ne sera pas le jour où Salimata se dira, me
voilà grosse ! Sa tête gronda comme battue, agitée par un essaim de souvenirs.
L’excision ! les scènes, ses odeurs, les couleurs de l’excision. Et le viol ! ses couleurs
aussi, ses douleurs, ses crispations.
Le viol ! Dans le sang et les douleurs de l’excision, elle a été mordue par les feux du fer
chauffé au rouge et du piment. Et elle a crié, hurlé. Et ses yeux ont tourné, débordé etplongé dans le vert de la forêt puis le jaune de l’harmattan et enfin le rouge, le rouge du
sang, le rouge des sacrifices. Et elle a encore hurlé, crié à tout chauffer, crié de toute sa
poitrine, crié jusqu’à s’étouffer, jusqu’à perdre connaissance. Elle ignorait le temps qu’a
duré l’évanouissement. Quand les sens renaquirent les gens debout murmuraient au-dessus
d’elle, la lampe à l’huile flamboyait à nouveau, ses jambes étaient ruisselantes de sang, la
natte en était trempée, le sang avait commencé comme le matin ; sa maman s’épuisait en
lamentations, en pleurs. Pauvre maman !… Pauvre maman !
À ce point, une punaise du lit piqua Salimata à la fesse, elle la rechercha jusque sur les
pieds et les épaules de Fama, la rattrapa du côté des oreillers et l’écrasa. Entre ses doigts
une puanteur d’excrément se colla. Vilaine bête ! elle rejeta la couverture ; il faisait chaud.
Les ronflements de Fama remplissaient la pièce. Elle repensa encore à son excision, à ses
douleurs, à ses déceptions et à sa maman…
Pauvre maman ! oui, la malheureuse maman de Salimata, que d’innombrables et grands
malheurs a-t-elle traversés pour sa fille ! Et surtout lors de la dramatique cérémonie
d’excision de sa fille ! Elle qui avait toujours imaginé sa fille de retour du champ de
l’excision, belle, courageuse, parée de cent ornements, dansant et chantant pendant qu’elle
crierait sa fierté. « Tu verras, disait-elle souvent alors que Salimata était une très petite
fille ; tu verras, tu seras un jour excisée. Ce n’est pas seulement la fête, les danses, les
chants et les ripailles, c’est aussi une grande chose, un grand événement ayant une grande
signification. »
Mais quelle grande signification ?
« Tu verras, ma fille : pendant un mois tu vivras en recluse avec d’autres excisées et, au
milieu des chants, on vous enseignera tous les tabous de la tribu. L’excision est la rupture,
elle démarque, elle met fin aux années d’équivoque, d’impureté de jeune fille, et après elle
vient la vie de femme. »
Quand poussèrent et durcirent les seins de Salimata, sa maman éclata de joie : « Ah ! te
voilà jeune fille ! ce sera bientôt. » Et au milieu d’un hivernage : « Le jour est fixé, ce sera
l’harmattan à venir. » Et le jour fixé arriva en effet, un matin de la dernière semaine de
l’harmattan, un matin grisâtre et bâtard, un matin comme les autres sauf le feu au cœur de
Salimata et l’appréhension et le pénible pressentiment qui étreignaient sa maman. Au
premier cri du coq, fut battu l’appel des filles à exciser. « Ma fille, sois courageuse ! Le
courage dans le champ de l’excision sera la fierté de la maman et de la tribu. Je remercie
Allah que ce matin soit arrivé. Mais j’ai peur, et mon cœur saute de ma peur, j’implore
tous les génies que le champ soit favorable à mon unique fille ! » Oui, les génies
entendirent les prières de sa maman, mais comment ! et après combien de douleurs ! après
combien de soucis ! après combien de pleurs !
Salimata n’oubliera jamais le rassemblement des filles dans la nuit, la marche à la file
indienne dans la forêt, dans la rosée, la petite rivière passée à gué, les chants criards des
matrones qui encadraient et l’arrivée dans un champ désherbé, labouré, au pied d’un mont
dont le sommet boisé se perdait dans le brouillard, et le cri sauvage des matrones
indiquant « le champ de l’excision ». Le champ de l’excision ! Salimata fut interrompue
dans ses réflexions par une ruade de Fama sûrement piqué par une punaise. Il s’était
détendu comme un arc et avait bousculé, fouetté avant de continuer à ronfler. La ruadealluma la colère de la femme. Un vaurien comme une c****e, vide la nuit comme le jour,
pour lequel elle se cassait, se levait au premier chant du coq, préparait et vendait la
bouillie pour avoir l’argent pour le nourrir, pour le vêtir, pour le loger, et à midi courir le
marché, le plateau, vendre du riz et avoir l’argent pour les sortilèges, les médicaments, les
marabouts et les sacrifices qui doivent procurer la virilité et la fécondité… Et la nuit ne
connaître, ne recevoir que les ruades d’âne. Non ! Elle lui administra une fessée. Fama
grogna, continua de ronfler et Salimata reprit ses réflexions.
… L’arrivée au champ de l’excision. Elle revoyait chaque fille à tour de rôle dénouer et
jeter le pagne, s’asseoir sur une poterie retournée, et l’exciseuse, la femme du forgeron, la
grande sorcière, avancer, sortir le couteau, un couteau à la lame recourbée, le présenter
aux montagnes et trancher le c******s considéré comme l’impureté, la confusion,
l’imperfection, et l’opérée se lever, remercier la praticienne et entonner le chant de la
gloire et de la bravoure répété en chœur par toute l’assistance. Salimata réentendait les
échos amplifiés par les monts et les forêts, ces échos chassant les oiseaux des feuillages et
réveillant le jappement des cynocéphales. Elle se rappelait qu’à ce moment, de ses
entrailles grondait et montait toute la frayeur de toutes les histoires de jeunes filles qui
avaient péri dans le champ. Revenaient à l’esprit leurs noms, le nom des succombées sous
le couteau. Le champ ne retenait que les plus incomparables des belles (comme
Salimata !). Était restée Moussogbê, de la promotion de sa maman, une beauté dont tout le
Horogoudou se souvenait encore. N’en était pas revenue, il y avait quatre harmattans,
Nouna dont le nez avait la rectitude du fil tendu. Salimata chercha en vain leurs tombes.
Les tombes des non retournées et non pleurées parce que considérées comme des
sacrifices pour le bonheur du village. La forêt avait couvert leurs sépultures. Salimata se
rappelait quand vint son tour, quand s’approcha la praticienne. Chauffait alors le vacarme
des matrones, des opérées déchaînées, des charognards et des échos renvoyés par les
monts et les forêts. Le soleil sortait, rougeoyait derrière les feuillages. Les charognards
surgissaient des touffes et des brouillards, appelés par le fumet du sang. Leurs vols
tournaient au-dessus des têtes en poussant des cris et des croassements sauvages. La
praticienne s’approcha de Salimata et s’assit, les yeux débordants de rouges et les mains et
les bras répugnants de sang, le souffle d’une cascade. Salimata se livre les yeux fermés, et
le flux de la douleur grimpa de l’entre-jambes au dos, au cou et à la tête, redescendit dans
les genoux ; elle voulut se redresser pour chanter mais ne le put pas, le souffle manqua, la
chaleur de la douleur tendit les membres, la terre parut finir sous les pieds et les
assistantes, les autres excisées, la montagne et la forêt se renverser et voler dans le
brouillard et le jour naissant ; la torpeur pesa sur les paupières et les genoux, elle se cassa
et s’effondra vidée d’animation…
Ô chaude, étouffante, presque pimentée, l’atmosphère de la case ! Et puis les agaçants
ronflements de Fama. Salimata se leva, renoua le pagne, poussa la porte pour regarder
l’approche de la blancheur de l’aurore. Le frais de la nuit, quelques bruissements de la
ville, une certaine nervosité de la brise de la mer l’accueillirent. Puis un aboiement
lointain, un roulement sourd, plus lointain encore, d’une auto, si ce n’était pas le
déferlement des vagues ; le va-et-vient des lumières du phare balayant toits et touffes. Unvent quelque peu décidé arriva, frappa les tôles, siffla dans la porte, caressa les joues et le
visage de Salimata jusqu’à l’engourdir. Elle referma la porte, se recoucha, pour dormir le
petit reste de la nuit.
Quand Salimata se releva, dans le champ de l’excision, le soleil était arrivé au-dessus
des têtes, deux matrones l’assistaient. Le cortège était parti ! bien parti. C’est-à-dire que le
retour des excisées avait été fêté, dansé, chanté, sans Salimata. Ah ! le retour, mais il faut
le savoir, c’était la plus belle phase de l’excision. Les tam-tams, les chants, les joies et tout
le village se ruant à la rencontre des filles excisées jouant les rondelles de calebasses.
Salimata n’a pas vécu le retour triomphal au village dont elle avait tant rêvé. C’est à
califourchon au dos d’une matrone par une piste abandonnée, une entrée cachée, qu’elle
fut introduite dans le village et portée dans la case du féticheur Tiécoura, couchée sous
protection du fétiche de Tiécoura. Et tout le restant du jour, aux pieds de la patiente,
fumèrent les sacrifices, roulèrent les colas blancs et rouges pendant que sa maman
pleurait. Salimata y passa la nuit, une nuit qu’elle n’oubliera jamais.
La case du fétiche était isolée, ronde, réduite, encombrée, grouillante de margouillats.
À l’intérieur le fétiche dominateur était un masque épouvantable qui remplissait une
grande moitié ; une lampe à l’huile flambait, fumait et brillait juste un peu pour maintenir
tout le mystère. Le toit de paille, de vieille paille noire de fumée était chargé de mille
trophées : pagnes, panier, couteau, etc. Sur la nuit, sur la brousse, sur les mystères
s’ouvrait la porte, elle aussi très petite et à laquelle pendait une natte. C’était là, au
moment où le soleil commençait à alourdir les paupières, que la natte s’écarta, quelque
chose piétina ses hanches, quelque chose heurta la plaie et elle entendit et connut la
douleur s’enfoncer et la brûler et ses yeux se voilèrent de couleurs qui voltigèrent et
tournèrent en vert, en jaune et en rouge, et elle poussa un cri de douleur et elle perdit
connaissance dans le rouge du sang. Elle avait été violée. Par qui ? Un génie, avait-on dit
après. On avait expliqué aussi les raisons. La maman de Salimata avait souffert de la
stérilité et ne l’avait dépassée qu’en implorant le mont Tougbé dont le génie l’avait
fécondée de Salimata. Salimata naquit belle, belle à emporter l’amour, à provoquer la
jalousie du génie qui la hanta. On l’avait promise en mariage, on l’avait excisée sans
avertir, sans calmer la passion du génie, par une adoration spéciale. C’était donc la jalousie
et la colère du génie qui déclenchèrent l’hémorragie. C’était le génie sous la forme de
quelque chose d’humain qui avait tenté de v****r dans l’excision et dans le sang.
Un chant de coq éclata dans la cour voisine, premier cri du jour à naître. Salimata se
précipita dehors, la lampe à la main ; elle assembla les bois dans le foyer de la cuisine
attenante, frotta une allumette, la fumée murmura et fit graillonner la ménagère, avant de
libérer la flamme bleue qui chanta. Le puits s’ouvrait au milieu de la cour, elle s’en alla y
tirer deux seaux, les versa dans la marmite installée sur la flamme vacillante, s’assit sur un
tabouret, les coudes sur les genoux, les mains sous le menton et sentit le ronflement du feu
comme une touche murmurante de Fama pendant une nuit froide d’harmattan.
Mais Salimata ne savait pas ; elle n’a jamais su. Elle ne savait pas si en vérité ce fut le
génie qui la viola. Elle avait bien vu l’ombre d’un homme, une silhouette qui rappelait le
féticheur Tiécoura. C’était dans la case du féticheur qu’elle était couchée, il avait rôdé
toute la journée autour « pour éloigner les chiens ». Dans la nuit, il était revenu, avait
écarté la natte de la porte, avait salué Salimata et la matrone qui l’assistait. C’était quandla matrone s’était endormie, que le sommeil avait vaincu les paupières de Salimata, que la
lampe avait été soufflée, qu’on s’était jeté sur ses parties douloureuses ; les jambes avaient
été piétinées, l’ombre s’était échappée par la porte quand Salimata avait crié. Salimata ne
savait pas si ce n’était pas le féticheur Tiécoura qui l’avait violée dans sa plaie d’excisée.
Une salive de dégoût, un peu salée, remplit la gorge de Salimata. Elle la cracha dans le
foyer.
Oui, elle n’a jamais su ; mais resta dans l’intérieur et l’âme de Salimata une frayeur
immense qui naissait et la raidissait quand un rien rappelait Tiécoura. Pour Salimata,
Tiécoura le féticheur demeura plus qu’un totem ! un cauchemar, un malheur. En vérité,
quand même il n’aurait pas rappelé le viol, Tiécoura dans la réalité nue était un bipède
effrayant, répugnant et sauvage. Un regard criard de buffle noir de savane. Les cheveux
tressés, chargés d’amulettes, hantés par une nuée de mouches. Des boucles d’oreilles de
cuivre, le cou collé à l’épaule par des carcans de sortilèges comme chez un chien chasseur
de cynocéphales. Un nez élargi, épaté, avec des narines séparées des joues par des rigoles
profondes comme celles qui se creusent au pied des montagnes. Des épaules larges de
chimpanzé, les membres et la poitrine velus. Et avec en plus les lèvres toujours ramassées,
boudeuses, les paroles rapides et hachées, la démarche dandinante, les jambes arquées.
Fils et petit-fils de féticheur né et nourri dans les sacrifices et les adorations, il traînait,
harmattan et hivernage, le fumet des égorgements et des brûlis, il ruminait le silence des
mystères et le secret des peines. Un homme dont l’ombre, la silhouette et l’effluve même
de très loin suffisaient pour que Salimata ait la nausée, l’horreur et le raidissement.
Cela aucun ne l’a compris, aucun ne l’a entendu lorsque Salimata se refusa à Baffi (ce
fut le premier mari de Salimata). Baffi puait un Tiécoura séjourné et réchauffé, même
démarche d’hyène, mêmes yeux rouges de tisserin, même voix, même souffle ; il résonnait
en Salimata et la raidissait. La retraite de l’excision finie (après la nuit de viol Salimata
rejoignit la case de retraite des excisées, et cloîtrée avec les autres collègues elle vécut
trois semaines de soins, de fêtes et d’instructions initiatiques), à la fin de la retraite de
l’excision, la jeune fille malinké guérie est conduite au mariage. Salimata, transie de
frayeurs, fut apportée un soir à son fiancé avec tam-tams et chants. La lune jaune regardait
dans les nuages, les réjouissances des noces chauffaient et secouaient le village et la forêt ;
sa maman tremblait et pleurait, Salimata ne voyait et n’entendait rien, la peur seule
l’occupait. Les cérémonies se terminèrent trop tôt à son gré ; et trop rapidement on lava sa
tête et elle se trouva dans la case nuptiale avec deux matrones au pied du lit pour
l’éducation sexuelle et pour témoigner qu’elle était vierge. Baffi entra, s’approcha, tenta,
elle se ramassa, se serra, se refusa, les matrones accoururent et la maîtrisèrent et il a désiré
forcer et v****r ; elle a crié ! Elle a crié comme la nuit de son excision et la peur et
l’horreur de Tiécoura remontèrent dans son nez et sa gorge, elle a crié très haut puisque les
aboiements des chiens ont éclaté de cour en cour et ont épouvanté tout le village ; les
matrones ont lâché, elle a sauté du lit pour s’enfuir par la porte, on l’arrêta et elle
s’effondra, se vautra dans les peines et pleurs sur le seuil. Le mari se culotta, Salimata ne
remarqua même pas que Baffi balançait une volumineuse hernie qui l’accablait de la
démarche d’écureuil terrestre de Tiécoura. Les conseils des anciens et des vieilles, les
assurances et même les menaces de la maman, n’amoindrirent ni la peur ni l’horreur. On
recommença et tenta une autre nuit de noces et des nuits de noces, en vain. Il montait, elle
hurlait et s’accrochait à la hernie étranglée. On comprit qu’il fallait arrêter les épreuves.