Thomas Hank, jeune patron d’une trentaine d’années à la tête de l’empire I-Global, et célibataire le plus recherché de Ludus, se tenait immobile derrière son bureau. Les papiers s’étalaient devant lui, qu’il parcourait d’un œil distrait.
On murmurait son nom dans toute la ville, mais rares étaient ceux capables de reconnaître son visage. L’homme fuyait obstinément caméras et projecteurs. Même dans ses propres murs, la majorité de ses employés ne l’avaient jamais vu ; seuls les directeurs et actionnaires pouvaient attester de son apparence. Quand il consentait à se rendre sur place, il s’engouffrait dans un ascenseur privé ou empruntait l’escalier réservé, disparaissant aussitôt derrière la porte de son bureau. L’administration quotidienne de l’empire reposait sur Harry, son fidèle ami, qui servait d’intermédiaire et de représentant. Ainsi, si Thomas incarnait la stratégie et les décisions, Harry en portait le visage auprès du monde.
Un charme certain se lisait dans ses traits, mais ce n’était rien comparé à l’acuité de son esprit. Comment aurait-il bâti autrement un groupe aussi tentaculaire ? I-Global régnait à travers ses filiales : l’immobilier, l’hôtellerie, l’industrie automobile et pharmaceutique, une ligne de prêt-à-porter, et depuis peu, une compagnie aérienne ambitieuse.
Son téléphone vibra, l’arrachant à ses dossiers. Un soupir glissa de ses lèvres en découvrant le nom qui s’affichait. Anita.— Mon amour ! Je suis navrée pour hier soir ! s’écria-t-elle dès qu’il décrocha.Il demeura silencieux, attendant la rengaine de ses excuses.— J’étais exténuée en rentrant, et puis Snow s’est mise à vomir… une intoxication alimentaire, j’ai dû appeler le vétérinaire…— Snow ? Mais il me semblait que tu m’avais annoncé sa mort il y a deux semaines, coupa Thomas d’une voix calme.Un flottement. Elle fronça les sourcils, déstabilisée.— Ah ? Je… je t’ai vraiment dit ça ?
Il la regarda en silence, perplexe quant à ce qui l’avait retenu à ses côtés pendant un an. Finalement, sa voix tomba, froide et tranchante :— Anita, cessons cette mascarade. C’est terminé.Elle éclata de rire, incrédule.— Tu plaisantes ! Dis-moi que tu plaisantes…— Pas le moins du monde. Tu n’as jamais été réellement présente, et je n’ai plus l’énergie pour cette comédie. Vis ta vie, je reprends la mienne.
Il replongea aussitôt dans ses documents.— Mais…— Anita, tu n’éprouves rien pour moi. Assume-le. Et moi, je déteste être interrompu quand je travaille.
Sa voix glaciale acheva de l’anéantir. Elle se mordit la lèvre, puis claqua le combiné :— Parfait, bon vent !
La porte s’ouvrit dans le même instant. Harry Jonas entra, son éternel demi-sourire accroché au visage.— On m’a rapporté que tu avais annulé la réunion de ce matin avec les directeurs ? demanda-t-il en s’asseyant.— C’est exact.— Toi, annuler un rendez-vous sans prévenir ? Quelque chose ne va pas ?— Non. Simplement besoin de souffler. Tu prendras ma place pour les réunions, comme toujours.
Harry arqua un sourcil ironique.— Comme si ce n’était pas déjà moi, le PDG aux yeux de la moitié du personnel ! Je me demande pourquoi tu t’embarrasses d’une fortune pareille si c’est pour rester dans l’ombre.Thomas rit doucement.— La nouvelle responsable du département mode… Elle est arrivée ?
Un air intrigué passa sur le visage de son ami.— Tiens, tu t’y intéresses ? C’est donc pour ça que tu m’as tiré du lit hier soir pour vérifier son nom ? Tu la connais déjà ?Thomas hésita, puis céda :— Oui. Je l’ai rencontrée au club, hier.Harry ouvrit de grands yeux.— Lucinda Perry ? Sérieusement ? Tout le monde m’a dit que cette femme vivait pour son travail et n’avait aucune vie sociale !— Et pourtant… Hier, c’était son anniversaire. Elle avait l’air perdue, mal à l’aise au milieu de la fête. Mais captivante.
Harry le dévisagea.— Déjà sous son charme ? Et Anita, alors ?— C’est du passé. J’ai rompu il y a dix minutes.— À cause d’elle ?— Pas exactement. Anita m’avait encore planté hier soir. Je comptais mettre fin à cette histoire de toute façon.
Harry se pencha, soudain soupçonneux.— Tu n’as pas… passé la nuit avec Mlle Perry ?Thomas esquissa un sourire en repensant à la veille. Il s’était contenté d’une promenade sous les étoiles, la laissant dormir quand elle s’était écroulée. Avec douceur, il l’avait aidée à enlever ses lentilles, l’avait rhabillée, sans chercher davantage.— J’ai dansé avec elle, tout simplement, dit-il.
Harry écarquilla les yeux.— Dansé ? Avec elle ?— Exactement. Mais elle ignore qui je suis. Et je veux que ça reste ainsi. Aide-moi à veiller sur elle discrètement.
Harry le fixa longuement.— Attends… Ne me dis pas que tu as annulé la réunion exprès, en sachant qu’elle ne serait pas à l’heure ce matin ?— Ne dramatise pas. Elle avait trop bu, la pauvre. Première fois qu’elle se permettait un écart. Je savais qu’elle aurait du mal à se lever. Alors oui, dispute-la pour son retard, mais pas trop fort.
Harry secoua la tête, mi-amusé, mi-incrédule, incapable de croire totalement aux explications de son ami.