« Voilà une bonne affaire de faite, se dit le Nabab, je vais pouvoir prendre mon café. » Mais dix emprunteurs l’attendent au passage. Le plus prompt, le plus adroit, c’est Cardailhac, le directeur, qui le happe et l’emporte dans un salon à l’écart : « Causons un peu, mon bon. Il faut que je vous expose la situation de notre théâtre. » Très compliquée, sans doute, la situation ; car voici de nouveau M. Bompain qui s’avance et des feuilles qui s’envolent du cahier de papier azur… À qui le tour maintenant ? C’est le journaliste Moëssard qui vient se faire payer l’article du Messager ; le Nabab saura ce qu’il en coûte pour se faire appeler « bienfaiteur de l’enfance » dans les journaux du matin. C’est le curé de province qui demande des fonds pour reconstruire son église, et prend les chèques d’assaut avec la brutalité d’un Pierre l’Ermite. C’est le vieux Schwalbach s’approchant, le nez dans sa barbe, clignant de l’œil d’un air mystérieux. « Chut !… il a drufé une berle » pour la galerie de monsieur, un Hobbéma qui vient de la collection du duc de Moral. Mais ils sont plusieurs à le guigner. Ce sera difficile. « Je le veux à tout prix, dit le Nabab amorcé par le nom de Mora… Entendez-vous, Schwalbach. Il me faut ce Nobbéma… Vingt mille francs pour vous si vous le décrochez.
– J’y ferai mon possible, monsieur Jansoulet. » Et le vieux coquin calcule, tout en s’en retournant, que les vingt mille du Nabab ajoutés aux dix mille que le duc lui a promis, s’il le débarrasse de son tableau, lui feront un assez joli bénéfice.
Pendant que ces heureux défilent, d’autres surveillent à l’entour, enragés d’impatience, rongeant leurs ongles jusqu’aux phalanges ; car tous sont venus dans la même intention. Depuis le bon Jenkins, qui a ouvert la marche, jusqu’au masseur Cabassu, qui la ferme, tous emmènent le Nabab dans un salon écarté. Mais si loin qu’ils l’entraînent dans cette galerie de pièces de réception, il se trouve quelque glace indiscrète pour refléter la silhouette du maître de la maison et la mimique de son large dos. Ce dos est d’une éloquence ! Par moments, il se redresse indigné. « Oh ! non… c’est trop. » Ou bien il s’affaisse avec une résignation comique : « Allons, puisqu’il le faut. » Et toujours le fez de Bompain dans quelque coin du paysage…
Quand ceux-là ont fini, il en arrive encore, c’est le fretin qui vient à la suite des gros mangeurs dans les chasses féroces des rivières. Il y a un va-et-vient continuel à travers ces beaux salons blanc et or, un bruit de portes, un courant établi d’exploitation effrontée et banale attiré des quatre coins de Paris et de la banlieue par cette gigantesque fortune et cette incroyable facilité.
Pour ces petites sommes, cette distribution permanente, on n’avait pas recours au livre à souches. Le Nabab gardait à cet effet, dans un de ses salons, une commode en bois d’acajou, horrible petit meuble représentant des économies de concierge, le premier que Jansoulet eût acheté lorsqu’il avait pu renoncer aux garnis, qu’il conservait depuis, comme un fétiche de joueur, et dont les trois tiroirs contenaient toujours deux cent mille francs en monnaie courante. C’est à cette ressource constante qu’il avait recours les jours de grandes audiences, mettant une certaine ostentation à remuer l’or, l’argent, à pleines mains brutales, à l’engloutir au fond de ses poches pour le tirer de là avec un geste de marchand de bœufs, une certaine façon canaille de relever les pans de sa redingote, et d’envoyer sa main « à fond et dans le tas. » Aujourd’hui, les tiroirs de la petite commode doivent avoir une terrible brèche…
Après tant de chuchotements mystérieux, de demandes plus ou moins nettement formulées, d’entrées fortuites, de sorties triomphantes, le dernier client expédié, la commode refermée à clé, l’appartement de la place Vendôme se désemplissait sous le jour douteux de quatre heures, cette fin des journées de novembre si longuement prolongées ensuite aux lumières. Les domestiques desservaient le café, le raki, emportaient les boîtes à cigares ouvertes et à moitié vides. Le Nabab, se croyant seul, eut un soupir de soulagement : « Ouf !… C’est fini… » Mais non. En face de lui, quelqu’un se détache d’un angle déjà obscur et s’approche une lettre à la main.
Encore !
Et tout de suite, machinalement, le pauvre homme fit son geste éloquent de maquignon. Instinctivement aussi, le visiteur eut un mouvement de recul si prompt, si offensé, que le Nabab comprit qu’il se méprenait et se donna la peine de regarder le jeune homme qui se tenait devant lui simplement mais correctement vêtu, le teint mat, sans le moindre frison de barbe, les traits réguliers, peut-être un peu trop sérieux et fermés pour son âge, ce pli qui, avec ses cheveux d’un blond pâle, frisés par petites boucles comme une perruque poudrée, lui donnait l’aspect d’un jeune député du Tiers sous Louis XVI, la tête d’un Barnave à vingt ans. Cette physionomie, quoique le Nabab la vît pour la première fois, ne lui était pas absolument inconnue.
« Que désirez-vous, monsieur ? »
Prenant la lettre que le jeune homme lui offrait, il s’approcha d’une fenêtre pour la lire.
« Té !… C’est de maman… »
Il dit cela d’un air si heureux, ce mot de « maman » illumina toute sa figure d’un sourire si jeune, si bon, que le visiteur, d’abord repoussé par l’aspect vulgaire de ce parvenu, se sentit plein de sympathie pour lui.
À demi-voix, le Nabab lisait ces quelques lignes d’une grosse écriture incorrecte et tremblée, qui contrastait avec le grand papier satiné, ayant pour entête : « Château de Saint-Romans. »
« Mon cher fils, cette lettre te sera remise par l’aîné des enfants de M. de Géry, l’ancien juge de paix du Bourg-Saint-Andéol, qui s’est montré si bon pour nous… »
Le Nabab s’interrompit :
« J’aurais dû vous reconnaître, monsieur de Géry… Vous ressemblez à votre père… Asseyez-vous, je vous en prie. »
Puis il acheva de parcourir la lettre. Sa mère ne lui demandait rien de précis, mais, au nom des services que la famille de Géry leur avait rendus autrefois, elle lui recommandait M. Paul. Orphelin, chargé de ses deux jeunes frères, il s’était fait recevoir avocat dans le Midi et venait à Paris chercher fortune. Elle suppliait Jansoulet de l’aider, « car il en avait bien besoin, le pauvre ». Et elle signait : « Ta mère qui se languit de toi, Françoise. »
Cette lettre de sa mère, qu’il n’avait pas vue depuis six ans, ces expressions méridionales où il trouvait des intonations connues, cette grosse écriture qui dessinait pour lui un visage adoré, tout ridé, brûlé, crevassé mais riant sous une coiffe de paysanne, avaient ému le Nabab. Depuis six semaines qu’il était en France, perdu dans le tourbillon de Paris, de son installation, il n’avait pas encore pensé à sa chère vieille ; et maintenant il la revoyait toute dans ces lignes. Il resta un moment à regarder la lettre, qui tremblait entre ses gros doigts…
Puis, cette émotion passée :
« Monsieur de Géry, dit-il, je suis heureux de l’occasion qui va me permettre de vous rendre un peu des bontés que les vôtres ont eues pour les miens… Dès aujourd’hui vous y consentez, je vous prends avec moi… Vous êtes instruit, vous semblez intelligent, vous pouvez me rendre de grands services… J’ai mille projets, mille affaires. On me mêle à une foule de grosses entreprises industrielles… Il me faut quelqu’un qui m’aide, qui me supplée au besoin… J’ai bien un secrétaire, un intendant, ce brave Bompain ; mais le malheureux ne connaît rien de Paris, il est comme ahuri depuis son arrivée… Vous me direz que vous tombez de votre province, vous aussi… Mais ça ne fait rien… Bien élevé comme vous l’êtes, méridional, alerte et souple, ça se prend vite le courant du boulevard… D’ailleurs je me charge de faire votre éducation à ce point de vue-là. Dans quelques semaines vous aurez, j’en réponds, le pied aussi parisien que moi. »
Pauvre homme. C’était attendrissant de l’entendre parler de son pied parisieïn et de son expérience, lui qui devait en être toujours à ses débuts.
«…Voilà qui est entendu, n’est-ce pas ?… Je vous prends comme secrétaire… Vous aurez un appointement fixe que nous allons régler tout à l’heure ; et je vous fournirai l’occasion de faire votre fortune rapidement… »
Et comme de Géry, tiré subitement de toutes ses incertitudes d’arrivant, de solliciteur, de néophyte, ne bougeait pas de peur de s’éveiller d’un rêve :
« Maintenant, lui dit le Nabab d’une voix douce, asseyez-vous là, près de moi, et parlons un peu de maman. »