Chapitre 3
Mary et Fortin firent une entrée en fanfare à la gendarmerie de Paimpol. En passant devant la maison de la presse, Mary avait acheté une brassée de journaux qui relataient le nouveau drame de la Croix des Veuves.
Elle entra en brandissant les journaux et salua Mercier d’un vibrant : « C’est la gloire, major ! »
Celui-ci eut un sourire contraint. Si quelqu’un savait que les faits ne s’étaient pas tout à fait passés de la façon dont ils étaient relatés dans la presse, c’était bien cette maudite fliquette. Allait-elle le lui balancer à la figure ? Il l’en croyait bien capable. D’ailleurs, il la croyait capable de tout, et surtout du pire. Heureusement que mademoiselle Leblé, qui venait de sortir, n’était pas là, son prestige en aurait été terni.
Cependant, il fut rapidement rassuré. Le capitaine Lester semblait être dans de bonnes dispositions et pas du tout désireuse de rectifier le tir.
Le commandant Lemarillé, à peine poli, affectait d’être plongé dans l’examen de fichiers qui passaient sur l’ordinateur sans manifester le moindre enthousiasme.
Mary osa troubler sa méditation :
— Vous avez identifié le tueur, commandant ?
Il leva sur elle de gros yeux mal contents et grommela :
— Pas pour le moment… Il ne figure dans aucun de nos fichiers. On ne sait même pas de quelle nationalité il peut être.
Et le major ajouta :
— Tous nos effectifs enquêtent dans les cafés, les commerces, les marchés bref, tous les endroits où l’on aurait pu apercevoir ce type. Jusqu’à présent, rien !
— Peut-être auriez-vous dû diffuser son portrait dans la presse, à la télévision…
Le major fit la moue :
— Un avis de recherche ?
— Oui. Plus l’image sera diffusée, plus il y aura de gens à la voir et plus vous aurez de possibilités de trouver quelqu’un qui le reconnaît.
— Et plus nous aurons de témoignages bidon, fit-il avec une moue de mécontentement.
Décidément, ce type était un incurable pessimiste.
— Ne soyez pas négatif, dit Mary, dans les témoignages que vous recevrez, il y en aura peut-être un de déterminant.
— En tout cas, dit Lemarillé, c’est une méthode qui n’a rien donné pour ce qui concerne mes disparus. J’ai lancé un mandat international pour retrouver Gaillard et ses enfants.
— Et alors ?
— Bah, dans le même temps, on les a aperçus à Nantes, à Brest, dans un parc d’attractions à Dunkerque, à Marseille sur la Canebière et même dans le métro à Paris. Du vent !
— Et le corps de la femme de Gaillard ?
Lemarillé eut, de la main, un geste brusque qui trahissait son agacement :
— Nada ! On a retourné son jardin à la pelleteuse, on a cherché dans les bois, pas l’ombre d’une trace !
— Donc votre enquête est au point mort.
— Au point mort, oui, archimort, même.
— Tous ces témoignages ont été vérifiés ?
— Oui, toutes les brigades de France et de Navarre ont ces photos.
— C’est ainsi que vous procédez d’ordinaire, commandant ?
— Tout à fait ! Et, en général, il en ressort quelque chose. Bon Dieu, pourtant quatre personnes ne se volatilisent pas de la sorte !
Il y eut un silence, puis Mary, trouvant la conversation déprimante, changea de sujet :
— Je peux toujours disposer du bureau qui jouxte celui de l’adjudant Leblanc, major ?
Le major ouvrit de grands yeux :
— Vous… vous comptez rester ?
— J’en ai reçu l’ordre. On ne vous a pas prévenu ?
Elle sortit un feuillet de son sac :
— Voici mon ordre de mission.
Le major prit le papier et le lut avec la plus grande attention. Puis il le retourna et le relut une nouvelle fois. Enfin, il soupira et fit trois pas pour le poser sur le bureau du commandant Lemarillé qui le prit entre le pouce et l’index comme s’il contenait des germes de la peste. Il ajusta ses lunettes, et lut le document avec une attention extrême, le relut encore plus attentivement espérant peut-être y trouver quelque vice de forme qui le rendrait caduc. Vaincu, il le reposa trop doucement sur le bureau. La signature du ministre paraissait conforme et l’ampliation du préfet ainsi que la griffe et le cachet du commissaire Fabien des plus authentiques.
Il convint à regret :
— Ça me paraît en ordre…
Lemarillé regardait Mary, la mâchoire pendante. Quant au major, il paraissait anéanti.
Mary récupéra ses documents, les plia soigneusement et les tendit à Fortin.
— Rangez ça bien, lieutenant.
Impavide, le visage fermé, Fortin reçut le document, le plaça soigneusement dans la poche de son blouson et tira la fermeture éclair. Son regard se posa alternativement sur les deux gendarmes d’un air de dire : « essayez donc de venir le reprendre, ça me ferait plaisir ! » Mais, visiblement, personne n’envisageait une démarche aussi saugrenue.
Mary salua l’assemblée d’un mouvement de tête :
— Nous prenons donc nos quartiers. Messieurs…
Quand Fortin et Mary furent sortis, Lemarillé et Mercier se regardèrent, accablés.
— Manquait plus que ça, soupira le major. Elle va encore s’arranger pour nous faire passer pour des cons… Vous avez vu, commandant ? L’ordre de mission émane directement du ministère.
— J’ai vu, fit Lemarillé morose. Elle a des appuis, la g***e !
Il rumina sa rancœur et rajouta, façon coup de pied de l’âne :
— Il faut tout de même reconnaître qu’en mettant ce petit s****d hors d’état de nuire, elle vous a tiré une belle épine du pied, Mercier.
Mercier dut en convenir, même si ce fut de mauvaise grâce.
— Je ne sais pas comment elle a fait, dit-il amer.
Lemarillé en remit une couche :
— Elle vous a même laissé la gloire de l’opération.
Mercier leva les yeux au plafond. Il sentait qu’il allait porter cette gloire usurpée comme une croix. Il dévia la conversation :
— Vous ne croyez toujours pas que la disparition du toubib et de sa famille a un lien avec ces meurtres ?
— Et quand bien même je le croirais, dit le commandant avec humeur, le tueur est mort, il ne parlera plus…
Il ricana lugubrement :
— Muet comme une tombe… vous connaissez l’expression ? Plus que jamais, je me demande d’où sortait ce type et quelles étaient ses motivations.
oOo
Le local qu’on avait attribué à Mary et Fortin était tel qu’ils l’avaient laissé. Qui aurait songé à dérober ce mobilier de rebut dans une gendarmerie ? Un bureau métallique à caissons, une table composée d’une planche de contre-plaqué posée sur deux tréteaux de bois, une armoire de la même origine que le bureau, un porte-manteau perroquet, le tout vaguement poussiéreux…
— Le grand luxe ! dit-elle en entrant.
Elle fit le tour de la pièce en examinant les lieux d’un œil critique.
— Heureusement qu’on ne va pas s’y attarder.
Elle s’y attarda si peu qu’elle sortit immédiatement et s’en fut frapper à la porte qui faisait face à la leur, celle du bureau de l’adjudant Leblanc. En entendant quelque chose qui ressemblait à une invitation à entrer, elle entra.
— Je ne vous dérange pas ? demanda-t-elle à l’adjudant Leblanc qui classait des papiers avec la secrétaire du major.
— Non, dit Leblanc, je mettais à jour quelques dossiers avec mademoiselle Leblé, mais nous avions fini.
Il se leva pour venir au-devant de ses visiteurs et leur tendit la main tandis que mademoiselle Leblé, ses dossiers à la main, s’éclipsait non sans jeter un regard en biais à Mary.
— Vous voilà de retour ?
L’accueil de l’adjudant était quand même plus chaleureux que celui de ses supérieurs.
— Comme vous voyez.
— Vous êtes arrivés depuis longtemps ?
— Une petite demi-heure, le temps d’aller saluer le major. Dites-moi si je me trompe, Leblanc, ce pauvre major est presque aussi morose dans la gloire que dans la peine. Il vous a payé un coup, au moins, pour arroser ça ?
— Ouais, il s’est fendu de deux bouteilles de mousseux, et il a même regretté que vous ne soyez pas là pour les partager.
— Du mousseux ? s’exclama-t-elle. Quelle faute de goût !
Fortin sérieux comme un pape, renchérit :
— Nous, on ne boit QUE pendant le service.
Leblanc regarda le grand lieutenant pour savoir si c’était de l’humour, mais Fortin demeurant imperturbable, il en fut pour ses frais. Il se contenta de fixer l’accroc dans le blouson du lieutenant et de dire :
— Ça a quand même été chaud !
— Surtout pour ce petit s****d, dit Fortin toujours granitique, ça a même été tellement chaud que maintenant il est froid.
Leblanc, perplexe, interrogea Mary du regard et, d’un clin d’œil elle lui fit comprendre que c’était dans les manières de son lieutenant de plaisanter de la sorte.
— Tout de même, dit-il, penser qu’un petit bonhomme comme ça a failli vous avoir tous les deux !
Fortin prit cela pour lui et répliqua avec humeur :
— On en tirera les enseignements qui s’imposent !
— Mais encore ?
— C’est qu’il n’y a pas de petits adversaires, il y a les adversaires, point barre. J’ai eu peur de massacrer ce branleur et il a bien failli m’avoir. Ça n’arrivera plus. La prochaine fois, quelle que soit la taille ou la supposée faiblesse d’un adversaire, je l’assomme d’abord, ensuite je lui passe les pinces et après on discute.
— Belle profession de foi, dit Mary. À part ça, Leblanc, vous n’avez toujours pas identifié ce gnome ?
— Non. Personne ne le connaît, personne ne semble l’avoir vu. Pourtant, avec la gueule qu’il a, il ne devait pas passer inaperçu.
— C’est donc qu’il se cachait, ou qu’on le cachait.
— Oui mais qui ? Et où ?
— Bonne question… Dites donc, j’ai suggéré à votre major de passer des avis dans la presse, à la télévision.
— C’est ce qu’on fait d’ordinaire, dit Leblanc. Ensuite il faudra trier.
La perspective d’avoir à dépouiller une montagne de témoignages bidon ne semblait pas l’enthousiasmer.
— Et pour le reste ?
— Quel reste ?
— Eh bien, l’arme du crime, le vélo, les vêtements… Vous avez bien dû essayer d’en tirer quelque chose.
— Les fringues comme le vélo proviennent de la chaîne de distribution d’équipements sportifs Marathon. Dans un périmètre de cent kilomètres, il y a plus de dix magasins portant cette enseigne. Des vélos comme celui-là, il s’en vend des dizaines par mois et les fringues dont il était habillé, ils les reçoivent en containers…
— Rien à gratter de ce côté-là, si je comprends bien…
— Non, d’autant que le vélo, il a très bien pu le faucher.
— Ce n’est pas à exclure, reconnut Mary. Et le couteau ?
— Le couteau est plus intéressant. C’est un couteau à cran d’arrêt, à manche de corne, ouverture à ressort. La lame, longue de 18 centimètres est étroite et très effilée, 18 millimètres à la base.
— On peut donc parler d’un poignard plutôt que d’un couteau.
— Tout à fait. Il est actuellement au labo pour qu’on analyse les traces de sang qu’on devrait y trouver. À première vue, ce couteau n’a pas été fabriqué en France, peut-être même pas acheté en France. Il n’a pas été trouvé d’arme semblable sur les sites des coutelleries les mieux achalandées.
— Que doit-on en conclure ?
— Que le tueur n’est pas européen et qu’il avait son arme dans ses bagages.
— Et la question « d’où vient-il ? » reste donc posée.
— Plus que jamais, mais à ce jour, nous n’avons pas de réponse.
— Le commandant Lemarillé m’a dit qu’il n’avait pas d’éléments nouveaux concernant la disparition de la famille Gaillard.
Le gendarme prit un air soucieux :
— Non, de ce côté-là, c’est la bouteille à l’encre. Êtes-vous là pour travailler avec le commandant ?
— Je suis surtout là pour essayer d’élucider cette quadruple disparition. Quant à travailler avec le commandant Lemarillé, la chose me paraît difficile.
Le gendarme s’étonna :
— Pourquoi ?
— Trop de choses nous séparent, mon cher Leblanc. Un, Lemarillé est un homme et je suis une femme. Deux, c’est un officier de gendarmerie et je suis officier de police. Trois, il est familier de ces affaires de disparition et a donc une méthode éprouvée pour les résoudre. Ce n’est pas mon cas, je vous le dis tout de suite.
— Alors, comment allez-vous travailler ?
— Je pense qu’il ne serait pas mauvais d’aborder ce problème avec un autre regard.
— Mais encore ?
— Pour le moment je débarque. Tout est extrêmement vague. Il faut que je me fasse une idée du contexte de cette affaire. Rien de précis, comme vous le voyez, étant bien entendu que, s’il m’arrivait de trouver des éléments pouvant intéresser le commandant Lemarillé, je ne manquerais pas de les lui communiquer.
Elle sourit en pensant « in petto » au peu de cas que ce brave Lemarillé faisait de ses recommandations… « Dès que je lui recommanderai quelque chose, je suis assurée qu’il fera le contraire. »
Puis elle dit tout haut :
— Et je pense, j’espère que de son côté il fera de même.
Leblanc eut l’air embarrassé :
— Pour tout vous dire, je n’en jurerais pas. C’est le commandant qui pilote cette enquête, et si quelque chose doit vous être communiqué, ce sera à lui de le faire.
Il ajouta :
— Il n’apprécierait pas que je prenne des initiatives à ce propos.
— Il est vrai qu’initiatives et gendarmerie ça ne rime pas dit Mary. Je m’en doutais, mais merci quand même de nous avoir éclairés, adjudant. Nous vous laissons travailler, le lieutenant Fortin et moi-même allons nous installer en face.
oOo
En fait d’installation, ils rejoignirent leur cantine Aux Chalutiers où ils déjeunèrent agréablement.
Au café, Fortin fit remarquer à Mary :
— Si j’ai bien compris, tu donneras tes tuyaux à Lemarillé sans garantie qu’il te renvoie l’ascenseur.
— Des mots tout ça, lieutenant, dit-elle.
— Quoi des mots ?
— Lemarillé, tu l’as bien compris, ne nous livrera que les informations qu’il voudra bien nous livrer, ce qui n’a aucune importance.
— Et pourquoi ?
— Il s’est engagé dans un cul-de-sac et il ne trouve pas la marche arrière. Ses idées arrêtées ne le mèneront nulle part. Alors, ce qu’il me dira et rien, c’est pareil.
— Et toi…
— Moi, je vais opérer d’une manière qu’il réprouve fortement. Donc, tout ce que je pourrai recommander sera suspect à ses yeux, et il n’en tiendra aucun compte. C’est pour cela que je t’annonce que tout ce qui a été dit, ce sont des mots, des mots qui resteront sans effet.
La bouche du lieutenant s’allongea, il s’étira voluptueusement et demanda :
— Et maintenant ?
— Maintenant, tu vas faire la tournée des bistrots, des chantiers, des marchés, des terrains de pétanque, bref, tous les endroits où les gens se rassemblent. Sans avoir l’air d’y toucher, tu essayeras de savoir ce que les gens pensaient du docteur Gaillard.
— Comme Mercantoni, quoi.
— Tout à fait, mais si vous vous croisez, vous ne vous connaissez pas.
— D’accord.
— Et puis tu iras en loucedé voir comment ça se passe à la ferme de Marcel Galbot.
— J’examine de l’extérieur ?
— Non, tu y vas franco. Il faut leur mettre la pression pour que Marcel Galbot ne rudoie pas trop son frère, que Jean-Louis ait suffisamment la trouille afin de ne pas avoir envie de jouer les filles de l’air.
— Jigo ! fit laconiquement Fortin.
Ça signifiait : « j’ai compris, j’exécute ! » Et, question d’exécuter, Mary savait pouvoir compter sur le lieutenant Fortin.
— Parfait, dit-elle. De mon côté, je vais en faire autant du côté du golf. Demain, même opération. Si tu as quelque chose à me dire, tu téléphones.
— OK ! dit sobrement Fortin en se levant.