Le drone thermique poursuivit son chemin à basse altitude, sondant, évoluant en zigzag entre les immeubles, comme l’insecte dont il imitait le vol hésitant, en plus de l’apparence fragile.
Au pied de l’immeuble, deux civils en blouson portant sur la poitrine le logo de l’Ogre les accueillirent et les menèrent au dernier étage via un ascenseur délabré. Les y attendaient, dans une salle occupant toute la surface de l’étage, le gouverneur avec quelques autres membres de l’état-major de l’Ogre sur NexTerra.
Andrew Nabb-Wilkins était un diplomate dans l’âme, et un dandy pour tout le reste, comprit Ash dès qu’elle se trouva face à lui ; l’homme était mou, tant de l’intérieur que d’apparence, sans doute compétent pour mettre en relation individus et organisations, mais par ailleurs inapte à toute prise de décision. À peine l’avait-elle vu qu’Ash devina qu’il était sous contrôle du commandement militaire et que son titre était, ou était devenu, exclusivement honorifique. Impression qui se confirma lorsqu’il lui serra la main : la sienne était molle et moite comme un petit animal malade. D’allure et de tenue vestimentaire il était dépassé, old fashioned et old style, British jusqu’au bout des ongles avec son costume trois-pièces déstructuré en lin ivoire sur une chemise grenat et une cravate extravagante à motifs floraux. Baissant discrètement les yeux, elle nota aussi les richelieus fauve à bout effilé avec empeigne mono-pièce et lacets à bague de cuir, sans doute chinoises mais de style italien. Une tenue totalement inadaptée à une planète étrangère couverte de jungles inhospitalières, sauf en restant confiné, bien à l’abri à l’intérieur de son immeuble de prestige, sur des moquettes de luxe importées à prix d’or.
— Comment allez-vous, mademoiselle Hesserling ?
Ash se présenta en quelques mots, et ne manqua pas d’introduire à nouveau Duce comme son assistant, pour éviter tout malentendu. Ce que le diplomate, par un excès de politesse touchant à la servilité, sembla prendre très au sérieux, c’est-à-dire qu’il n’en pensait rien de spécial, se contentant de noter le fait pour sa gouverne, traduisit-elle.
Il leur présenta deux autres personnes, des adjoints dont elle ne retint pas même le nom, puis les invita à s’avancer jusqu’à la vaste verrière donnant sur la ville basse et sur un horizon très découpé, montagneux, impressionnant ; en particulier un pic inconnu à la forme de canine de fauve qui barrait l’horizon, telle une menace imprécise. Ash frissonna.
— Un monde magnifique, commenta le gouverneur. Oh, avezvous faim, ou soif ? poursuivit-il avec un empressement exagéré, comme s’il venait juste de se souvenir qu’il manquait à tous ses devoirs.
— Je veux bien ; un alcool léger ne serait pas de refus après ces péripéties, répondit Collins.
Ash hésita, éperdue, déroutée, ivre de fatigue. En réalité, elle n’avait ni faim ni soif mais sentit qu’elle ne pouvait décliner cette offre sans risquer de fâcher son hôte ; elle choisit, plus ou moins au hasard, un jus de fruits à la belle robe jaune orangée.
— Vous faites le bon choix, celui de l’exotisme, ma chère Ashley. (Ça y est, dès sa seconde réplique, le mode « joli cœur » du diplomate était activé). C’est un fruit local exquis qui donne une liqueur assez intéressante, une fois mis à macérer.
Nabb-Wilkins prononçait le mot intéressante avec un accent étrange et gourmand, comme s’il parlait d’une personne, d’une jolie femme. Ash le considéra avec effarement, ne sachant plus, paradoxalement, si elle avait fait le bon choix, l’esprit embrouillé, fascinée par la lueur ambre du liquide dans la lumière verdâtre venant du dehors. De l’alcool… ?
Elle but une gorgée et la tête lui tourna aussitôt, dans le même temps qu’une réminiscence improbable l’envahissait, comme née de cette sensation olfactive ; celle d’êtres qui vivaient sur cette planète, qui avaient bâti cette cité mystérieuse et avaient, sans doute, préparé cette même boisson à leur propre usage, des dizaines d’années avant qu’elle ne vienne la goûter. Quel nom pouvaient-ils lui donner ? Un nom musical, sucré aussi, forcément, arbitra-t-elle, troublée par ce faux souvenir pareil à un mirage paradoxal. Elle sirota encore à petites gorgées, laissant le liquide s’imposer en douceur à son palais et ses papilles, ferma les yeux, comme pour mieux s’imprégner de cette civilisation disparue qui s’écoulait en elle en une étrange communion, par delà le temps écoulé. Elle faillit perdre l’équilibre, bouleversée, et dut se raccrocher au col du fidèle Duce.
— Venez donc vous restaurer, ma chère, perçut-elle dans un brouillard de sensations mêlées.
Se retenant au retriever tout en faisant mine de le caresser, Ash s’appuya sur lui et se releva. Oui, elle devait manger ; ce « jus de fruits » était fort. Or elle ne tenait pas très bien l’alcool. Elle s’approcha de la table où s’étalaient des corbeilles de petits fours et coupefaim divers.
La table était étrange, oblongue, très longue et très belle, en bois massif de différentes teintes fusionnées par un procédé inconnu qu’elle ne parvenait pas à identifier. Tel un vernis dont on aurait contrôlé la coloration en temps réel lors de son application, afin d’obtenir un dégradé du plus bel effet. La table aurait mérité mieux que cet usage de desserte à cocktails. S’approchant encore, Ash découvrit qu’il ne s’agissait pas de bois massif, comme elle pensait, mais de fines lattes assemblées ou encollées avec une précision diabolique, offrant un dégradé parfait allant du pur blanc ivoire au noir chocolat sur la longueur de la table. Fouillées, malmenées par des mains avides ou malhabiles, cosses de fruits, débris de tartelettes, taches de sauce et autres restes alimentaires jonchaient la surface polie, lisse – trop lisse ? – à vous donner le tournis. Ash repensait au tarmac, au vide, à elle-même debout, suspendue au-dessus de ce vide-là.
— Alors, à quoi rêve donc notre psychologue ?
Quittant Collins qui discutait avec les employés de l’Ogre – les colons, fallait-il dire –, Nabb-Wilkins revenait à la charge, très « intéressé » par cette jeune psy qui lui venait de sa planète natale et le changeait de son ordinaire. Ash chercha en vain une réponse spirituelle, à la hauteur des mots d’esprit de son hôte, et qui ne le déçoive pas.
— Je pense que je devrais me rendre au plus vite auprès de mes malades, se défendit-elle, faute de mieux.
— Oh, les malades ? Ils peuvent attendre, Ashley. Ce type de maladie se soigne dans la durée et non dans l’urgence, pontifia-t-il, comme si Ash n’avait accompli ces deux mois de périple que pour lui faire la cour …ou faire partie de la sienne : une belle plante importée de la Terre.
L’haleine de Nabb-Wilkins sentait l’alcool, autre chose aussi ; quoi donc ? Oui, c’était la même senteur fruitée qui l’avait prise à la gorge sur la passerelle, une heure plus tôt.
Elle hocha la tête. Ça n’était pas si faux : ils pouvaient attendre. Cela étant, ça n’était pas à lui de le dire, pas même de le penser pour elle. Elle était sur place pour un certain temps, selon les résultats de sa mission d’assistance et d’autres activités encore, qui l’occuperaient bientôt à plein temps.
— Et les Eels ? Que pouvez-vous m’en dire ?
— Ah, les Eels ! Vous voulez les voir, n’est-ce pas ? Je m’en doutais, fit-il, tout sourire et comme excité à cette idée – voire, qui sait, à l’idée de lui servir de guide, comme s’il s’agissait d’un zoo et qu’Ash était une séduisante VIP en villégiature.
Et elle devina à son regard qu’il était bien capable de l’accompagner en personne pour les lui montrer, si elle y tenait. Sauf qu’il le ferait pour elle, et non pour eux.
— C’est incontournable, j’imagine, réagit-elle, se forçant à sourire malgré un léger agacement. Je viens de la Terre, et je n’ai jamais vu d’ET en chair et en os. De plus, il semble avéré que je leur doive ma venue chez vous, n’est-ce pas ?
— Ils sont laids… mais, après tout, les éléphants aussi sont laids, si l’on y réfléchit bien.
Un trait d’esprit gratuit, sans intérêt. Peut-être le gouverneur avait-il déjà trop bu ?
— Comment NexTerra fonctionne-t-elle, avec ces Eels ? Avezvous une idée, a contrario, sur ce qui ne fonctionne plus, sur les raisons de cette crise ? Un différent entre eux et vous ?
— Pour qu’il y ait différent, il faudrait qu’il y ait confrontation et, bien avant cela, une forme de communication digne de ce nom. L’Ogre en a fait venir cent mille, il y a environ deux ans, afin de remettre en état cette concession trop longtemps restée à l’abandon puis de la remettre en service actif et de la rendre à nouveau bénéficiaire. Ici, Ashley, bien plus qu’un gouverneur politique, je suis le responsable d’une unité de production. Ne me voyez surtout pas comme un roitelet plénipotentiaire sur sa planète. Ce titre n’est qu’une survivance, un titre honorifique, presque un jeu de mots ; je pense que vous l’aviez déjà compris.
Le gouverneur parlait de lui-même, et cela seul comptait pour lui : sa propre personne tel un rempart face à la réalité, un paravent dressé entre elle et les vrais problèmes de NexTerra.
— Revenons-en aux Eels, manœuvra-t-elle, obstinée.
— Si vous voulez, Ashley ; mais il y a peu à en dire. Ils travaillent pour nous, et quelques-uns de nos personnels s’occupent de l’interface avec eux, pour les travaux qui leur sont dévolus. Moi-même m’en occupe peu, je ne les vois jamais, guère plus que n’importe quel ouvrier ou contremaître issu de l’un ou l’autre de la cinquantaine de nos sites d’extraction. Ceux-ci sont à ciel ouvert ou non, selon la conformation géologique du filon, le minerai concerné, le mode privilégié d’extraction, la topologie globale des alentours et que sais-je encore.
— Mais les Eels ? insista-t-elle. Comment communiquez-vous avec eux ?
— Les besoins sont nuls en ce qui me concerne, Ashley. Le contrat d’embauche et ses clauses ont été préparés et négociés au niveau central de l’Ogre, sur Terre, là d’où vous venez (comme s’il souhaitait l’impliquer aussi dans cet aveu d’ignorance, nota-t-elle, simplement parce qu’elle venait de la Terre et que lui, sans doute, ne rêvait que d’y revenir). Je ne suis qu’utilisateur sur NexTerra de leurs services. Et c’est là, justement, que le bât blesse. Je suis victime de leur mauvaise volonté à assurer leur part du contrat. Et vousmême, comme l’Armée, êtes censés m’aider à ce que tout cela cesse et revienne au plus vite à son régime nominal.
Au régime nominal de production et de rentabilité maximale, compléta-t-elle pour elle-même, écœurée par ce raisonnement d’une logique sans faille, sans la moindre concession à l’altérité. Mais Ash ne se tenait pas pour battue. Elle voulait savoir, comprendre.
— Je reformule ma question : comment tous ceux qui en ont besoin dans leurs activités, vos ouvriers, les colons ou qui vous voudrez, communiquent-ils avec les Eels ?
Visiblement, en débattre n’intéressait pas outre mesure le gouverneur ; cela semblait un sujet mineur pour lui, à son niveau. Comme les cas sociaux pour un homme politique, sur Terre.
— Il suffit de s’en approcher à quelques mètres, puis de leur parler comme je vous parle. Les Eels se débrouillent pour comprendre, et obéir. Ça a toujours fonctionné ainsi avec les contremaîtres, sur les sites miniers.
Obéir, avait-il dit. Pour Ash, le terme était évocateur. Les relations étaient-elles à ce point à sens unique ? Quelle en était la contrepartie, pour les Eels ?
— Comment, sur quels critères l’Ogre les a-t-il choisis pour occuper ou repeupler NexTerra ? Et comment monnaye-t-on leurs services ?
Nabb-Wilkins soupira, légèrement agacé, nota-t-elle, malgré son masque toujours impassible et charmeur. Face à la détermination de sa jeune invitée, les narines du gouverneur s’étaient dilatées et elle perçut son souffle accéléré. Mauvaise question, semblait-il. Du moins pour lui, selon ses critères.
— Vous savez, Ashley, à chacun son métier ! (Le disait-il aussi pour elle ? Etait-ce un discret appel du pied de sa part, afin qu’elle s’en tienne strictement à son rôle et évite de se mêler de ces considérations politico-logistiques ?). Comme je viens de vous dire, je ne m’occupe pas en direct de l’outil de production ni des moyens ; je laisse tout cela à la logistique bien rôdée de l’Ogre, aux experts et aux spécificateurs. Que mes tunneliers-foreurs soient fabriqués en Inde ou en Chine du Sud n’est pas mon problème, tant qu’ils fonctionnent. Pour les Eels, c’est la même chose. L’Ogre a dû sonder le vaste marché de la main d’œuvre galactique (le « marché aux esclaves » généralisé, traduisit-elle à demi-mot) et opter pour l’offre et pour l’espèce ET qui lui a paru la plus appropriée, la moins chère, la plus sociable, la mieux adaptable ou la plus acclimatée aux conditions qui prévalent sur NexTerra. C’est tout, c’est une banale logique de marché, d’offre et de demande. Sauf que ça n’a pas fonctionné, encore une fois.
Encore une fois… ? Nabb-Wilkins était-il informé de ce dramatique précédent sur NexTerra , Oui, il l’était forcément. Il faudrait bien qu’ils en parlent un jour, qu’elle sache pourquoi lui, ou l’Ogre, n’avait pas su tirer les leçons d’un premier échec retentissant.
— Le contrat de collaboration entre l’Ogre et les Eels est-il établi sur la base du volontariat, au moins ? insista-t-elle, persévérante, obstinée, déterminée à ne pas lâcher le morceau.
Au-delà de sa politesse de façade, de ses attitudes mondaines très étudiées de dandy frivole et sophistiqué, accueillant et condescendant à la fois, Nabb-Wilkins tournait autour du pot. Il la menait en bateau ou ne lui disait pas tout ce qu’il savait. Peut-être était-ce compréhensible de sa part : la réaction de défense naturelle à une tentative maladroite d’ingérence d’une personne non mandatée pour cela ? Peut-être ces questions étaient-elles au-delà du mandat d’une psy et outrepassaient-elles aussi l’obligeance et les devoirs de son hôte ? Ash, la fouteuse de m***e ? Peu importe, il y avait là un mystère non résolu et qui l’intriguait, elle. Ash se sentait tenue de creuser, d’en savoir un peu plus que les seuls symptômes de ses patients. Pour qu’elle puisse seulement envisager de les guérir, elle devait commencer par les comprendre, en connaître un peu plus sur le contexte global : savoir comment on en était arrivé à ce point de non-retour, à cette crise « sociale » si proche dans ses excès d’une guerre civile, à cette planète à nouveau à feu et à sang après que, une fois déjà, NexTerra eût vécu un drame similaire.
— Les Eels sont des ouvriers non spécialisés, meilleur marché qu’un colon humain mais aussi efficaces pour les tâches qu’on leur demande de remplir. Ils sont employés en grande majorité à l’exploitation ou au transport terrestre des minerais par camions. Par ailleurs, c’est, ou c’était une race pacifique. Leur révolte est un phénomène inattendu, un aléa que personne, ni à l’Ogre ni ici, n’avait anticipé. Elle a été matée par la force, avec l’aide de l’Armée, je le regrette, mais ça n’est pas suffisant. La planète est trop vaste, trop luxuriante, c’est une vraie jungle, où l’on a du mal à identifier les Eels rebelles, malgré les drones et moyens militaires de reconnaissance. Cela, Simmons vous en parlera mieux que moi. De plus, les sites d’extraction sont dispersés sur un territoire immense qui n’est accessible que par voie routière, tout au moins pour assurer le transport « lourd » de minerai et la logistique des machines d’excavation ou de forage. Conséquence de tout cela : le conflit s’enlise depuis des mois. Et la résistance de notre main-d’œuvre tourne désormais à la guérilla.
— Comment parvenez-vous à reconnaître les Eels révoltés de ceux qui sont restés fidèles à la cause commune, je veux dire à la vôtre, celle de l’Ogre?
— C’est assez délicat. Rien n’avait été prévu en ce sens, car on n’aurait jamais dû en arriver là. Ils vont nus et les signes distinctifs, individuels, sociaux, ou d’appartenance à une tendance ou faction, sont peu perceptibles. En réalité, il est impossible de les différencier sous cet angle. Nous procédons donc par fractionnement et séparation des groupes en nombre inférieur à la taille critique, de la même façon qu’une mise en quarantaine. Tous les Eels qui n’ont pas été en contact direct avec un sujet rebelle restent apparemment acquis à notre cause. Il suffit donc, et rien n’est venu démentir cette analyse jusqu’à ce jour, de ne pas leur autoriser de tels contacts, en les surveillant de près, eux et leurs déplacements.
— Contact direct ? Vous parlez de cette trompe, de ce pseudo-pode ou ce doigt prolongateur dont m’a parlé le colonel ? Est-ce bien cela ?
— En effet. Aussi étonnant soit-il dans l’absolu, leur mode de communication tactile exclusif a au moins l’avantage, pour nous, de ne pouvoir franchir l’espace physique ou alors, seulement à faible distance ; du même ordre de grandeur, disons, que la proximité nécessaire à la parole chez l’être humain. Les groupes plus éloignés ou tenus isolés des rebelles ne sont pas infectés. Par conséquent, nous y veillons de près. Et c’est le rôle principal de l’Armée, sur NexTerra, de nous garantir ce cordon sanitaire improvisé, si l’on peut dire.
— En somme, vous les gardez prisonniers et leur interdisez la libre circulation ? NexTerra est devenu une prison pour les Eels, en plus d’être un camp de travail ?
— Mais non, Ashley, vous déformez mes paroles, la réalité est toute autre ! En réalité, nous veillons sur eux et nous leur évitons, à eux aussi, la contamination, voilà tout. C’est un service que nous leur rendons face à ce virus endémique. Nous les protégeons.
— Certes. À la condition qu’il s’agisse bien d’un virus, n’est-ce pas ?
Nabb-Wilkins resta un instant muet, comme stupéfait, troublé par cette impertinence.
— Et que voulez-vous que ce soit d’autre ? réagit-il enfin d’une voix trop suave et mielleuse, alors même que passait dans ses yeux un éclat dur, tranchant singulièrement avec la suavité et proche de la mollesse qu’elle ressentait dans toute son attitude.
— Je n’en sais rien, je viens à peine d’arriver chez vous, sur ce monde. Mais il se trouve que je suis médecin ou presque. Et j’estime avoir aussi mon mot à dire en la matière.
Malgré cet abord extraverti et bavard, affable, obséquieux, visqueux – lisse ? –, le gouverneur la manipulait, elle le sentait. L’homme était en réalité froid, dur, calculateur. Elle devrait s’en méfier, y compris dans le choix et la formulation de ses questions. Peut-être même la présence d’une psy dans son entourage, sur sa planète, le dérangeait-elle ? Car, mandatée par l’Armée et n’étant donc pas soumise à l’autorité directe du gouverneur, elle restait relativement libre de ses mouvements, habilitée par exemple à investiguer sur son territoire de juridiction sans avoir à lui rendre de comptes sur son activité.
Or la réponse du gouverneur était insuffisante car trop simpliste, jugeait-elle par ailleurs.
— Avez-vous tenté, malgré votre mandat plus… élevé que les soucis de terrain, de négocier en direct avec eux ou avec l’un de leurs représentants ?
Nabb-Wilkins nota forcément l’allusion à peine voilée à sa propre vision de ce que lui-même considérait de son ressort ou non sur NexTerra. Mais il fit mine de ne pas en tenir compte, ni de lui tenir rigueur de cette impertinence notoire. Il avait du métier, en tant que diplomate. Il prit malgré tout sa remarque de haut, un brin condescendant et donneur de leçons.
— Vous n’y pensez pas, c’est hors de question. Je ne peux me permettre de prendre le risque d’être moi-même contaminé, voyons ! L’empathie est un piège, vous le voyez bien. Le mode nominal de communication de ces « êtres » est trop singulier, trop… intime ; c’est un contact contre-nature, et il me répugne, je n’y puis rien. Surtout, si vous deviez entrer dans une zone à risques, ne les approchez pas, je vous le déconseille !
De chaque mot du gouverneur, de toute son attitude transpirait la répulsion, le dégoût. Ash l’analysa comme une manifestation flagrante d’exo-phobie radicale et de pure discrimination, qu’elle avait rarement rencontrée chez un individu a priori ouvert, « communicant », ou qui se devrait de l’être, vu ses fonctions de représentation, de diplomatie, de management mais aussi d’interface avec les ET. Or Nabb-Wilkins le refusait, ce rôle, comme s’il était sale à ses yeux, avilissant. Pourquoi revendiquer le titre de gouverneur, dans ce cas ? Pour simuler le respect formel d’une tradition ancienne, sauver les apparences d’un rituel devenu désuet, d’un code de conduite que, dans les faits, il foulait aux pieds ouvertement ? Il l’avait dit : il considérait ces Eels comme des outils, au même titre que ses tunneliers, ses camions et ses tracteurs de minerai. Dans sa hiérarchie mentale codifiée, ils étaient des « moyens de production », et rien de plus ; à peine des animaux familiers. Il refusait de s’abaisser à leur niveau et jusqu’au fait de se préoccuper de savoir quel était-il exactement, ce niveau.
Nabb-Wilkins profitait de l’ambiguïté de leur statut d’ET pour garder ses barrières fermées. Ça n’était pas interdit, c’était devenu la voix de la prudence, ces derniers temps. Mais ça n’aiderait en rien à les comprendre, s’ils étaient au cœur des événements. Or ils l’étaient, forcément.
Ash ne l’aimait pas ; jugement très subjectif de sa part, mais tant pis. Nabb-Wilkins n’était pas « humain », il était bien trop imbu de lui-même, trop distant et distancié, tel un gouverneur fantoche. À sa décharge, il s’était sans doute trouvé débordé par les événements. Cela dit, il semblait aussi se complaire dans l’urgence, incompétent face à ce désastre mais se satisfaisant de l’être, tant que sa propre personne n’était pas touchée ou directement mise en cause.
La fatigue du voyage et le dépaysement ajoutant leurs effets, cette conversation la lassait, elle voulait se retirer. Cette journée n’avait que trop duré, une forme inhabituelle de jetlag ou d’immersion, d’altérité absolue, excessive, où la dimension olfactive exacerbée, capiteuse, de la planète devait jouer un rôle non négligeable dans cet enivrement des sens qu’elle ressentait.
— Où dois-je dormir, cette nuit ? demanda-t-elle. Le nom de mon hôtel n’était pas mentionné sur ma feuille de route.
— Je vous offre l’hospitalité, Ashley, si vous l’acceptez, proposat-il, redevenu attentionné en un clin d’œil, dès lors qu’elle-même revenait à son rôle, tout au moins sa perception mondaine de celuici. Cet immeuble est assez spacieux pour loger des visiteurs. Vous êtes mon invitée. Sinon, vous pouvez aussi disposer d’un appartement « en ville » ; il en a été libéré un certain nombre, à la suite des événements de ces derniers mois.
Ash hésita, pesa les atouts pratiques de l’hospitalité de Nabb-Wilkins, face à l’indépendance que lui apporterait un appartement, sut pour quelle formule elle opterait à court terme mais n’eut pas le courage de ressortir pour sa première nuit sur NexTerra, à l’issue d’un voyage éprouvant.
— J’accepte votre offre pour cette nuit, je vous remercie. Pour la suite, ne m’en veuillez pas si j’opte pour la liberté. Et puis, j’ai Duce, fit-elle, désignant le retriever couché à ses pieds. Ce sera plus simple pour tout le monde. Et il lui faut, à lui aussi, un peu d’espace et de liberté.
— À votre guise, ma chère, je ne souhaite surtout pas vous obliger. Mais vous vous privez des services de mes gens de maison à qui cette charge ne pèsera pas ; ils ont l’habitude des invités. C’est vous qui voyez.
Ash se demanda quelle était l’intention cachée du gouverneur, hormis celle de lui rendre soi-disant service : la contrôler, elle et ses déplacements ? L’avoir à sa disposition, voire « plus si affinités » ? Elle avait son idée sur la réponse à cela mais ne souhaitait pas dresser d’emblée un portrait au vitriol du représentant local de l’Ogre. Elle devait lui laisser une chance d’être simplement accueillant, sans arrière-pensée d’aucune sorte. L’avenir lui dirait si elle avait raison ou non.
Cela étant, la répulsion instinctive de Nabb-Wilkins pour les ET n’expliquait pas tout. Il lui cachait quelque chose. Tant pis, elle aviserait. Après tout, Ash avait aussi son secret, un secret lié à NexTerra, d’une façon. Et même Duce, aussi droit et franc soit-il, sans la moindre trace de duplicité dans sa cervelle de bon gros toutou fidèle, avait son propre secret de chien, un secret bien lourd à porter et à vivre, parfois.
Vite lassée de ces futilités et ces mondanités, somnolente et un peu grise, elle se mit à l’écart des conversations, s’occupa un peu plus de Duce que des bavardages humains autour d’elle et lui offrit quelques gâteaux qu’il croqua avec ravissement, sans les voir. Puis, malgré elle, elle se surprit à repenser aux deux sujets qui lui importaient. Avant tout ses malades, bien entendu, unique motif de sa venue sur NexTerra. Mais aussi, plus surprenant, aux Eels. Elle aurait aimé en rencontrer, vraiment, et juger par elle-même comment une espèce ET aussi débonnaire et aussi discrète pouvait se transformer un jour en ennemi mortel.
Prétextant la fatigue, elle finit par demander à rejoindre ses appartements et fut reconduite par l’un des personnels du gouverneur, une femme entre deux âges qui la mena dans sa chambre.