VI - La mauvaise nouvelle-2

2475 Mots
Jack, atterré, eut pourtant encore la force de répondre : – Ce n’est pas moi. Je n’ai rien volé. – Vraiment ? Et tout cet argent gaspillé, semé sur votre route ? Il allait dire : « C’est ma mère qui me l’a envoyé. » Mais il se rappela les recommandations qu’elle lui avait faites : « Si on te demande d’où te viennent ces cent francs, tu diras que ce sont tes petites économies. » Et en effet, avec cette foi aveugle, cette vénération qu’il gardait pour les commandements de sa mère, il répondit : « Ce sont mes petites économies. » Elle lui aurait commandé de dire : « C’est moi qui ai volé, » que, sans hésitation, sans discussion, il se fût avoué coupable. C’était un enfant comme cela. Au mot d’économies, le directeur s’indigna tout à fait. – Comment voulez-vous nous faire croire qu’avec les cinquante centimes de paie que vous touchez par jour, vous avez pu mettre de côté les deux ou trois cents francs qu’au train dont vous meniez les choses, vous avez dû dépenser dans la journée ?… N’essayez donc pas de ces mauvais moyens. Vous feriez bien mieux de demander pardon à ces braves gens, à qui vous avez porté un coup terrible, et de réparer bien vite le tort que vous leur avez fait. Alors le père Roudic s’approcha de Jack, et lui posa la main sur l’épaule : – Jack, mon petit gars, dis-nous où est l’argent. Songe que c’est la dot de Zénaïde, que j’ai travaillé vingt ans de ma vie, que je me suis privé de tout pour économiser une somme pareille. Ma consolation, c’était qu’un jour, le bonheur de mon enfant serait acheté de ma fatigue et de mes privations… Je suis bien sûr qu’en faisant le coup tu ne pensais pas à tout cela, sans quoi tu ne l’aurais pas fait ; car je te connais, tu n’es pas méchant. Non, ça été un moment de folie. La tête t’aura tourné de voir tant d’argent ensemble, avec la facilité de le prendre. Mais maintenant tu as dû réfléchir, et c’est seulement la honte d’avouer qui te retient… Allons, Jack, un peu de courage… Pense que je suis vieux, qu’il n’y a pas moyen que je regagne toutes ces pièces blanches, et que ma pauvre Zénaïde… Allons ! dis-moi où est l’argent, petit gars. Très troublé, très rouge, le bonhomme essuyait son front après ce grand effort d’éloquence. Vraiment il fallait être un coupable bien endurci pour résister à une prière aussi touchante. Bélisaire lui-même était si ému qu’il en oubliait sa propre catastrophe, et pendant que Roudic parlait, il faisait à l’apprenti une foule de petits signes qu’il croyait mystérieux, mais que sa physionomie traduisait avec l’exagération la plus comique : « Allons, Jack, rendez-lui donc ses écus, à ce pauvre homme. » C’est qu’il comprenait bien les sacrifices de ce père, lui, le camelot, dont la vie était un crucifiement perpétuel pour les siens. Hélas ! si Jack l’avait tenu, cet argent, avec quelle joie il l’aurait jeté dans les mains du père Roudic, dont le désespoir lui serrait le cœur. Mais il ne l’avait pas, et ne pouvait que dire : – Je ne vous ai pas volé M. Roudic. Je jure que je n’ai rien pris. Le directeur se leva impatienté. – En voilà assez. Pour résister à des paroles comme celles que vous venez d’entendre, il faut avoir une âme bien scélérate, et si elles ne vous ont pas arraché la vérité, tout ce que nous vous dirions n’y parviendrait pas. On va vous reconduire là-haut. Je vous donne jusqu’à ce soir pour réfléchir. Si ce soir vous ne vous êtes pas décidé à opérer la restitution qu’on vous demande, je vous abandonne à la justice : elle saura bien vous faire parler. Ici, un des surveillants, ancien gendarme, homme perspicace et sûr, s’approcha de son chef et lui dit à voix basse : – Je crois, mon directeur, que si vous voulez tirer quelque chose de l’enfant, il faut le mettre à part de l’autre. J’ai vu le moment où il allait tout dire ; c’est le camelot qui l’en a empêché en lui faisant tout le temps des signes. – Vous avez raison. Il faut les mettre à part. On les sépara donc, et Jack fut ramené tout seul dans la chambre de l’horloge. En sortant, il avait vu la figure ahurie, terrifiée, de Bélisaire qu’on conduisait les menottes au poing ; et la pensée de ce pauvre diable, aussi malheureux et encore moins coupable que lui, vint ajouter à ses tortures. Que la journée lui sembla longue ! Il essaya d’abord de dormir, d’enfoncer sa tête dans la paille pour échapper au désespoir qui l’envahissait. Mais l’idée que tout le monde le croyait criminel, que lui-même avait donné prise à tous les soupçons par sa conduite honteuse de la veille, le secouait à chaque instant de violents soubresauts… Comment prouver son innocence ? En montrant la lettre de sa mère et que l’argent dépensé venait d’elle. Mais si d’Argenton le savait !… Ce manque de perspective qui met dans les jeunes cerveaux les petites raisons avant les grandes, lui faisait abandonner tout de suite ce moyen de salut. Il voyait une scène épouvantable aux Aulnettes, et la pauvre Charlotte en pleurs… Mais alors, par quels moyens se justifier ? Et pendant que couché sur sa botte de paille, encore éreinté de l’ivresse de la veille, il se débattait dans ces difficultés de sa conscience, le bruit, l’activité du travail montaient autour de lui, l’horloge sonnait au-dessus de sa tête, et ce timbre lourd semblait le pas lent, inexorable de quelque vengeur qui arrivait. Deux heures. Quatre heures. Voilà la rentrée, la sortie des ouvriers. Le soir va venir, et il n’a que jusqu’au soir pour prouver son innocence. Si l’argent n’est pas rendu, en prison ! Jack voudrait y être déjà. Il lui semble qu’il serait bien, enfermé, muré dans un cachot si noir, si profond que personne ne viendrait l’y réclamer. On dirait qu’il se doute de l’horrible t*****e qui va lui être encore infligée. Tout à coup il entend crier l’escalier en échelle de moulin qui mène à la chambre de l’horloge. Quelqu’un souffle, soupire, se mouche derrière la porte, où résonne à la fin un petit coup comme en frappent de gros doigts timides qui ont toujours peur de faire trop de bruit. Puis la clef tourne dans la serrure. Zénaïde entre vivement : – C’est moi… Ouf ! que c’est haut. Elle dit cela d’un petit air gracieux, dégagé ; mais elle a tellement pleuré, ses cheveux si lisses d’ordinaire sont si ébouriffés sous sa coiffe, ses yeux si rouges, si gonflés, que cette gaieté factice sur les traces de son chagrin ne les fait que mieux ressortir. La pauvre fille sourit à Jack, qui la considère tristement : – Je suis laide, hein ?… C’est une horreur… Déjà, dans l’habitude, je ne me trouve pas jolie. Je me fais des grimaces quand je me regarde. Je n’ai pas de taille, pas de tournure, avec ça un gros nez, de tout petits yeux. Ce n’est pas de pleurer qui me les agrandira, mes yeux ; et dame ! depuis hier je ne fais que ça, une vraie Madeleine… Et mon petit Mangin qui est un si joli homme ! Il fallait vraiment une dot comme la mienne pour le faire passer sur tous mes défauts. Les jalouses me le disaient bien : « C’est pour ton argent qu’il te demande… » Comme si je ne le savais pas. Eh bien, oui, c’était mon argent qui lui plaisait, c’était mon argent qu’il voulait, mais je l’aimais, moi. Et je pensais : « Quand je serai sa femme, je le forcerai bien à m’aimer, lui aussi… » Mais, maintenant, vous comprenez, mon petit Jack, ça n’est plus du tout la même chose. Ce n’est pas pour les mille francs qui restent au fond de ma cassette que l’on s’embarrasse d’une créature aussi laide que moi. Déjà quand le père Roudic ne voulait donner que quatre mille francs, M. Mangin avait bien dit qu’à ce prix-là il préférait rester garçon. Aussi il me semble que je le vois, ce soir quand il rentrera, comme il va tortiller sa petite moustache et me tourner gentiment son compliment d’adieu. Oh ! je lui épargnerai cette peine, bien sûr ; c’est moi qui la première lui rendrai sa parole… seulement… seulement… avant de renoncer à tout mon bonheur, j’ai voulu venir vous trouver et causer un peu avec vous, Jack. Jack avait baissé la tête. Il pleurait. Si jeune qu’il fût, il comprenait quelle humiliation de toute la femme il y avait dans cet aveu naïf que Zénaïde faisait de sa laideur. Et puis c’était si touchant cette vaillance vertueuse, la confiance de cette brave fille dans son amour, dans ses qualités de ménagère pour lui conquérir, après la noce, ce joli mari acheté à prix d’or. En le voyant pleurer, elle eut un élan de joie. – Ah ! je leur disais bien, moi, qu’il n’était pas méchant et que je n’aurais qu’à lui montrer ma grosse vilaine figure, que les larmes ont tant rougie depuis hier, pour lui toucher le cœur, pour lui faire dire : « Tout de même, cette pauvre Zénaïde, que j’ai vue si heureuse de se marier, qu’elle en dansait de joie devant son armoire, j’ai eu tort de lui faire de la peine. » C’est vrai qu’hier matin, quand j’ai tenu ma cassette dans la main, pas plus lourde qu’une poignée de neige, j’ai cru qu’on m’avait pris mon cœur, tellement je me sentais, là, dans la poitrine, un grand vide qui a toujours duré depuis… N’est-ce pas, Jack, mon ami, que vous voulez bien me rendre ma dot ? – Mais je ne l’ai pas, Zénaïde, je vous jure. – Non, ne me dites pas ça à moi. Vous n’avez pas peur de moi, n’est-ce pas ? Je ne vous fais pas de reproches. Dites-moi seulement où est mon argent. Il doit en manquer un peu, je pense bien ; mais qu’est-ce que ça fait ? Nous savons ce que c’est les jeunes gens ; il faut que ça s’amuse. Ah ! ah ! ah ! vous avez dû les faire sauter les écus de papa Roudic. Tant mieux, pardi ! Mais dites-moi où vous avez mis le reste. – Par pitié, Zénaïde, écoutez-moi. Je n’ai pas volé. On se trompe. Ce n’est pas moi. Oh ! c’est horrible que tout le monde me croie coupable. Elle continuait sans l’écouter : – Mais comprenez donc qu’il ne voudra plus de moi, que c’est fini du mariage pour cette pauvre Zénaïde… Jack, mon ami, ne me faites pas cette méchanceté. Vous vous en repentiriez un jour bien sûrement… Au nom de votre mère que vous aimez tant, au nom de cette petite amie que vous avez là-bas, dont vous me parliez toujours, – qui sait ? ce sera peut-être votre promise plus tard, car ces amitiés entre tout petits vous mènent loin quelquefois, – eh bien ! c’est en son nom que je vous demande cette chose. Oh ! mon Dieu, vous dites non encore. Comment faut-il donc vous supplier ?… Tenez ! à deux genoux et les mains jointes, comme devant sainte Anne. Agenouillée près de la pierre où l’apprenti était assis, elle recommençait à pleurer avec des étouffements, des suffocations, toutes les résistances que trouvent les larmes dans ces natures robustes fermées d’habitude aux manifestations extérieures. Le désespoir alors ressemble à une explosion ; venu des profondeurs, il effraye, il brûle comme une lave, se répand avec une force inconnue. Ainsi affaissée dans les plis de son costume rustique, sa coiffe blanche prosternée en une attitude de supplication fervente, Zénaïde était bien l’image de ces grands désespoirs, de ces mornes prières qu’on aperçoit dans des coins d’églises désertes, en semaine, parmi les villages bretons. Aussi désolé qu’elle, Jack essayait de lui prendre sa main où l’anneau d’argent des fiançailles s’incrustait tout neuf et pesant ; il s’efforçait de se défendre encore, de se justifier. Soudain elle se leva d’un bond : – Vous serez puni, allez !… Personne ne vous aimera dans la vie, parce que vous êtes un méchant cœur. Elle sortit en courant, descendit tout d’une traite jusqu’au cabinet du directeur qui l’attendait seul avec son père. – Eh bien ? Elle ne répondit pas, se contenta de faire « non » de la tête, toute parole étant encore submergée dans sa gorge obstruée de larmes. – Allons, mon enfant, ne vous désolez pas trop. Avant de nous adresser à la justice qui, elle, songe plutôt à punir les coupables qu’à réparer le mal qu’ils ont fait, il nous reste encore une ressource. Roudic m’assure que la mère de ce misérable est mariée à un homme très riche… Eh bien, nous allons leur écrire… Si ce sont de braves gens, comme on me le dit, votre dot n’est pas encore perdue. Il prit une feuille de papier et écrivit, lisant à mesure : « Madame, votre fils s’est rendu coupable d’un vol de six mille francs, toutes les économies de l’honnête et laborieuse famille chez laquelle il était logé. Je n’ai pas encore livré le voleur aux tribunaux, espérant toujours qu’il restituerait au moins une partie de l’argent dérobé ; mais je commence à croire qu’il a tout gaspillé ou perdu dans une journée d’orgie qui a suivi le crime. Cette situation étant donnée, les poursuites sont inévitables, à moins que vous ne soyez disposée à indemniser la famille Roudic de la somme qui lui a été soustraite. J’attendrai votre décision pour agir ; mais je ne l’attendrai que trois jours, car j’ai déjà beaucoup tardé. Si je n’ai pas de réponse dimanche, lundi matin le coupable sera entre les mains de la justice. LE DIRECTEUR. » Et il signa. – Pauvres gens ! c’est terrible… dit le père Roudic qui, au milieu de son chagrin, trouvait encore de la pitié pour les autres. Zénaïde releva la tête avec un air farouche : – Pourquoi donc ça, terrible ? L’enfant m’a pris ma dot. Il faut bien que les parents me la rendent. Cruauté de l’amour et de la jeunesse ! Elle ne songeait pas une minute au désespoir de cette mère apprenant le déshonneur de son fils. Le vieux Roudic, au contraire, s’attendrissait en pensant qu’il serait mort de honte s’il avait reçu une nouvelle pareille. Aussi, quoique Zénaïde lui tînt bien au cœur, avait-il comme un vague espoir que les choses se dénoueraient autrement, que l’apprenti restituerait l’argent de lui-même, que peut-être cette cruelle lettre se perdrait en chemin, n’arriverait pas à destination. C’est si fragile ce carré de papier qui s’en va si loin, mêlé à tant d’autres, livré à tous les hasards d’une route accidentée. Oui, c’est léger et fragile, une lettre, et cela s’égare bien souvent. Mais celle que le directeur vient d’écrire, qu’il cachète à la flamme d’une bougie, qu’il remet au courrier avec d’autres liasses, ne risque pas de s’égarer. Le facteur breton la prendra à tâtons, dans la boîte de fer-blanc, la jettera au fond de son sac de cuir, s’attardera avec elle dans quelque cabaret de grande route ; soyez sûr qu’il ne l’oubliera pas. Elle passera la Loire sans qu’aucun vent de terre ou de mer ait le pouvoir de l’emporter. Au chemin de fer, les employés, toujours pressés, l’enfermeront dans la sacoche de toile, à peine liée, usée d’un long service, qu’on jette au passage du train ; elle ne se perdra pas. Elle sera confondue dans un tas d’autres lettres plus grandes, glissera, roulera, sautera au mouvement du wagon, qu’une étincelle égarée suffirait à enflammer, puis elle arrivera à Paris, et de là, passant par toutes sortes de grillages, de triages, ni brûlée, ni volée, ni déchirée, ni perdue, elle ira droit à son but, et plus sûrement que toute autre. Pourquoi ? Parce qu’elle apporte une mauvaise nouvelle. Ces sortes de lettres sont sacrées ; il ne leur arrive jamais rien. La preuve, c’est que celle-ci, après avoir parcouru tout le grand pays de France, remonte là-bas le petit chemin que nous connaissons sur la côte rouge d’Étiolles, dans la boîte en fer-blanc de Casimir, le facteur rural. D’Argenton le déteste, ce vieux Casimir, parce qu’il est très paresseux, qu’il trouve les Aulnettes loin et confie le plus souvent les journaux et les lettres à sa femme qui ne sait pas lire et égare toujours quelque chose en route. Encore une chance qu’a la mauvaise nouvelle pour ne pas arriver. Mais non. Justement ce jour-là Casimir a fait le service lui-même, et le voici qui sonne à la porte enguirlandée de vigne rouillée au-dessus de laquelle les lettres dorées de « Parva domus, magna quies, » pâlissent chaque jour un peu plus, mangées par le soleil et la pluie.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER