« Foxy »

2898 Mots
Arrivée chez son bénéficiaire, la jeune femme commence ses tâches : Poussières, vaisselle, lessive à étendre, micro onde à astiquer. Elle regarde l'heure, encore presque deux heures, elle a le temps de passer l'aspirateur et de laver le sol. Mr Gaillard, sont bénéficiaire, est un papy adorable en apparence. Mais, très blagueurs. Elle se méfit toujours quand elle est chez lui. Un jour, il a accueillit l'infirmière recouvert de sauce tomate. Un autre, il l'a envoyé, elle, faire des courses avec une carte invalide... la honte de sa vie... Un autre fois, sa collègue c'est retrouvée à traverser toutes la ville pour se rendre à un magasin qui n'avait jamais existé. Elle s'approche de lui, et baisse le son de la télé : " Monsieur Gaillard ? j'ai besoin de l'aspirateur" Aucune réponse. Il est affaissé dans le fauteuil, la tête penchée sur le côté, les yeux mi-clos, la bouche légèrement entrouverte. Sa poitrine ne semble plus bouger. "…Monsieur Gaillard ?" Son cœur rate un battement. Elle s’approche, pose une main sur son épaule. " Monsieur ?" Rien. Un frisson la parcourt. Elle s’agenouille devant lui, cherche un souffle, colle presque son oreille à sa bouche. " Non… non…" Elle tâtonne maladroitement pour sentir un pouls. Ses doigts tremblent. " Monsieur Gaillard… s’il vous plaît…" Elle sent la panique monter d’un coup, brutale, professionnelle mais réelle. " Monsieur, répondez-moi…!" Elle se redresse, regarde autour d’elle, cherchant son téléphone, déjà prête à appeler les secours. À cet instant, Mr Gaillard ouvre brusquement les yeux. "BOUH !" Il éclate d’un rire rauque, secoué comme un gamin pris en faute. " Ah celle-là, elle est bonne hein ?" Diana hurle. Recule d’un pas, livide. "Mais… mais enfin ! Vous m’avez fait peur !" — Oh ça va… faut bien rigoler un peu à mon âge." Elle porte une main à sa poitrine, tente de reprendre son souffle. "On ne plaisante pas avec ça, monsieur Gaillard. J’ai cru que vous faisiez un malaise. — Bah vous voyez, je vais très bien." Il se redresse avec une énergie suspecte. "Vous avez failli appeler les pompiers, hein ? — Évidemment ! C’est mon travail !" Il ricane encore. " Vous êtes trop sérieuse, vous." Elle force un sourire, mal à l’aise. " Bon… j'ai besoin de l’aspirateur ? il est dans le placard, vous pouvez me l'ouvrir ? — Oui, oui Venez, aidez-moi à me lever." Elle hésite une fraction de seconde. Puis chasse l’idée. Il est pénible, mais pas dangereux, se dit-elle. Elle ne voit pas le regard qu’il lance derrière elle. Ni le sourire bref. Ni la clé déjà prête. Quand Diana pénètre dans le placard, Mr Gaillard sourit. Un sourire bref. Malicieux. Presque enfantin. Il referme doucement les portes. Le cliquetis du verrou est net. " Hé hé… " murmure-t-il pour lui-même. Puis il s’éloigne. Allume la télévision. S’assoit. Quelques minutes passent. Au début, Diana se dit que ça va durer cinq minutes. Dix tout au plus. Elle compte mentalement ses respirations. Puis les battements de son cœur. Puis les secondes. Le placard est profond mais étroit, saturé d’odeurs de vieux tissus, de poussière, de bois humide. Chaque mouvement soulève un nuage invisible qui lui pique la gorge. Elle tape une première fois. Puis une seconde. "Monsieur Gaillard ? Allez… ouvrez… c’était drôle deux secondes…" Rien. Le silence devient lourd. Trop lourd. Elle regarde l’heure sur son téléphone : 9 h 18. " Bon… respire." Elle tente de plaisanter toute seule, comme elle a l’habitude. " Très drôle… vraiment…" Mais sa voix tremble déjà. Les minutes passent. Elle change de position, s’accroupit, se relève. Son dos commence à tirer. Ses épaules brûlent à force de frapper. À 9 h 42, elle commence à transpirer. À 10 h, elle n’essaie même plus de frapper régulièrement : ce sont des accès de rage désordonnés. Dans le salon, l'homme regarde son émission. Il fronce soudain les sourcils. " Tiens… j’ai entendu un bruit…" Il se lève difficilement, regarde autour de lui. " Y a quelqu’un chez moi ?" Il s’approche de la chambre, hésite, recule. L’angoisse monte, rapide, irrationnelle. " C’est pas normal… quelqu’un se cache…" Il attrape le téléphone. "Police ? Oui… je crois qu’il y a quelqu’un enfermé… enfin… quelqu’un dans un placard… j’ai entendu des coups…" À ce moment-là, il a oublié. Complètement. Elle pense aux interventions suivantes. À l’école. Aux petites qui l’attendent. Qu'elle doit aller chercher et ramener chez elles pour dejeuner. " p****n… pas aujourd’hui…" La peur n’est plus une peur immédiate. C’est une peur lente, qui s’installe, qui ronge. Son portable est vide. Pas eu le temps d'envoyer un message à William ! il serait venu l'aider. À 10 h 28, elle entend l’heure à la télévision. Elle s’effondre contre la porte, glisse jusqu’au sol. " Je vais pas y arriver… c'est pas possible ! " Ses mains tremblent. Elle a mal partout. Les larmes coulent sans qu’elle s’en rende compte. Son angoisse monte. Si elle reste là ? jusqu'au lendemain ? est ce que William finirait par s'inquiéter ?. Elle n'a pas le temps de se poser plus de question. Car, la porte s’ouvre violemment et une voix hurle : " POLICE ! LÂCHE TON ARME !" Son cri est animal. Instinctif. Elle tombe en arrière, assommée, humiliée, encore à moitié coincée entre la peur et la lumière. Rouge et le visage délavé par les larmes et le maquillage qui n'est pas waterproof. Quand elle reconnaît William, elle ressent un soulagement immédiat. Bref. Fragile. " Lieutenant… ! je—" Il la regarde, interloqué. " Vous vous foutez de moi ? " Un silence lourd tombe sur la pièce. Il baisse son arme, soupire ostensiblement, se tourne vers son équipe. "Bon. Les gars… le « cambrioleur armé » est une auxiliaire de vie planquée dans un placard." Quelques rires nerveux éclatent. Diana se redresse, encore tremblante. " Lieutenant, j’étais enfermée— — Attendez, attendez, " coupe William en levant une main. Il la regarde comme on regarde quelqu’un qui exagère. "Vous voulez me dire que vous avez réussi à vous enfermer toute seule là-dedans ?" Un policier ricane. " Fallait le faire." William sourit. " Ouais… faut vraiment le vouloir." Diana le fixe, incrédule. " Je n’ai pas fait exprès ! - Bien sûr que non, " répond-il avec un ton faussement compatissant. " C’est toujours un accident. - C'est mon bénéficiaire ! il m'a enfermé ! il fait des blagues à -" Il se tourne vers ses hommes. " Notez, les gars : toujours regarder si y'a pas une fille coincée dans un placard avant de le refermer.." Rires francs cette fois. Diana sent ses joues brûler. " Ça fait deux heures que je suis enfermée ! — Deux heures… " répète William en hochant la tête, sceptique. " Intéressant. — Vous pensez que je mens ?" Il hausse les épaules. " Je pense surtout que le stress déforme la perception du temps." Mr Gaillard arrive, hagard, dentier à la main. " Pourquoi vous êtes chez moi ? — C’est vous qui avez appelé la police, monsieur," dit Alexis, le brigadier chef n'avait pas rit avec les autres. " Moi ? Non… j’attends l’aide à domicile…" Il regarde Diana sans la reconnaître. " Vous êtes nouvelle ?" Diana se fige. "Vous m’avez enfermée dans le placard !" Il la regarde, perdu. "Jamais de la vie." William ricane. " Voilà. — Voilà quoi ?! "crie Diana. " Voilà l’explication. Confusion. Ça arrive.. — J’ai entendu le verrou ! — Un verrou, hein…" Il esquisse un sourire amusé. "Vous savez, madame… quand on panique, on entend plein de choses. - C'est lui qui m'a enfermé ! il m'a même fait croire qu'il était mort juste avant !" Elle tremble de colère. " Vous étiez pas là ! — Non, mais j’ai l’habitude des interventions, "réplique-t-il, sec. " Et des gens qui s’emballent. Il est désorienté. Il a surement Alzheimer, Ce genre de patient peut confondre, inventer…". Il lève les yeux au ciel : " enfin.. vous devriez le savoir.. c'est votre job non ? - Il n'est pas sénile !! je vous dit qu'il m'a enfermé exprès !". - Vous avez des preuves ?" Elle reste muette une seconde. "Non." Il acquiesce, satisfait. " Voilà. - Mais j'allais pas m'enfermer exprès ! vous croyez que j'ai que ça à foutre !?" Alexis s'approche d'elle : " Calmez vous, ma jolie.. on vous croit, pas vrai lieutenant ?". Sans savoir pourquoi, elle craque.. la gentillesse du brigadier est trop... trop énervante ! : " Que je me calme !!?? ça fait deux putains d'heures que je suis là dedans !! j'en ai MARRE de ce vieux fou !". Blake fronce les sourcils : " Miss ! baissez d'un ton tout de suite ! ". Un policier glisse à un autre : " Elle a l’air un peu à cran, hein…". Blake se tourne de nouveau vers Diana, la jauge comme une suspecte. " Franchement… c’est quand même fort. On nous mobilise pour ça." Un agent murmure : " Le placard de la mort…". Nouveaux rires. Elle les entend. Tous. Son cœur bat trop vite. Sa vision se brouille. Mr Gaillard, s'aproche et lui claque les fesses : " C'est bien moelleux ça..". Diana explose. " VOUS NE DITES RIEN ?!" William garde son calme professionnel. " Madame, le monsieur est manifestement désorienté. — Il n’est pas désorienté ! — Peut-être." Il hausse les épaules. " Mais ce n’est pas une raison pour crier. — C’est une agression ! — On va éviter d’employer de grands mots." Elle fixe William. Le regard dur. : " Vous.. ALLEZ BIEN VOUS FAIRE FOUTRE ! - Sorry !?". Elle le bouscule en passant et pointe un doigt vers son bénéficiaire : " C'est la dernière fois que je viens chez vous ! vieux cinglé ! je vais appeller votre fille !". Elle part dans le salon, essuyant rageusement des larmes. Furieuse. Dans la chambre, WIlliam allait se lancer à sa poursuite mais le brigadier le retient et lui chuchote : " Regarde-la. Elle est en état de choc. — Elle exagère… — Non. Tu minimises. Et tu la blesses. Elle a vraiment eu peur Will.. t'as oublié que c'était ta copine ou quoi ?". La porte d’entrée claque doucement. " Papa ?" Une femme d’une cinquantaine d’années entre dans l’appartement, le manteau encore sur le dos, le visage marqué par l’inquiétude. Elle s’arrête net en voyant les policiers. " Mon Dieu… qu’est-ce qui se passe ?" Mr Gaillard est assis à la table de la cuisine, occupé à grignoter un biscuit, parfaitement indifférent à l’agitation autour de lui. " Papa…e souffle-t-elle en s’approchant. "Oh ! te voilà, toi. " dit-il vaguement. "Tu travailles pas aujourd’hui ?" Elle ferme les yeux une seconde, comme pour rassembler ses forces, puis se tourne vers Diana. " Vous êtes… l’aide à domicile ?" Diana hoche la tête, encore tendue. "Oui ! " furieuse, elle lui raconte l'histoire, d'une voix sêche, tremblante. La femme écoute et pâlit légèrement. Diana termine : " Je ne viendrais plus ! c'est terminé ! désolée mais la ! c'est la goutte d'eau ! — Je suis désolée… vraiment désolée. — Désolée de quoi ?" demande Diana, sur la défensive. Elle hésite, cherche ses mots. " Mon père. Il est… malade. — Malade comment ? " elle écarquille les yeux plus calme soudain. Les policiers les rejoignent. La fille continue : " Alzheimer. Diagnostiqué il y a un an." Elle baisse les yeux. " Ça s’aggrave depuis quelques mois." Un silence tombe. Diana sent son estomac se nouer. L'aidante se tourne vers les policiers. " Avant la maladie, il adorait déjà les blagues. Des blagues stupides, lourdes… il en riait pendant des jours. — Et maintenant ? " demande Alexis." " Maintenant, il mélange tout. Il fait quelque chose… et l’oublie aussitôt. Elle soupire. " Dans sa tête, ça devient une autre histoire. Il est parfaitement capable, d'avoir enfermé cette jeune femme et d'avoir oublié.." Diana porte une main à sa bouche. " Je… je ne pouvais pas savoir. — Non, bien sûr que non," répond la femme rapidement. " Vous n’étiez plus venue depuis longtemps, c’est ça ? — J’étais en arrêt maladie. — Voilà." Elle acquiesce tristement. " Et moi, je n’ai pas prévenu les services. J’aurais dû. mais.." La honte affleure dans sa voix. " j'étais.. dépassée.." Diana baisse les yeux. " Je lui ai hurlé dessus…" Sa voix se brise. " Je l’ai traité de fou. — Vous aviez peur, " dit doucement la fille. " Oui mais… il était perdu à ce moment-là. Je l’ai vu dans ses yeux." Elle ravale ses larmes. " Je m’en veux tellement…" William, jusque-là silencieux, se racle la gorge, et baisse les yeux. Pour la première fois depuis l’intervention. "Donc…" murmure-t-il, "elle ne s’est pas enfermée seule." Personne ne répond. Le silence est plus parlant que n’importe quelle accusation. Alexis croise le regard de William. Un regard qui dit clairement : "je te l’avais dit, mec" Diana relève lentement la tête. " Je ne suis pas une menteuse. — Personne ne pense ça, " assure la fille. " Si," murmure-t-elle. "Certains l’ont pensé." Son regard glisse vers William. Il détourne les yeux. " Je… j’aurais dû vous croire, " finit-il par dire, la voix basse. " Oui, " répond Diana simplement. Pas de colère. Juste une immense fatigue. La fille de Mr Gaillard s’approche de son père et pose une main sur son épaule. " Papa, tu as enfermé Diana dans le placard. — Moi ?" s’étonne-t-il. "Qui êtes vous ?" Elle ferme les yeux, émue. " Voilà…" William inspire profondément. Son assurance de chef s’est fissurée. Diana s'excuse : " je vais devoir faire remonter l'incident... et il faudra prévenir le bureau.. pour qu'ils envoient des collègues plus qualifiées, dans ce genre de pathologie... je suis vraiment désolée.. je dois y aller.. je suis en retard.." . La fille acquiesce : " c'est moi qui m'excuse, vraiment..". La jeune femme range hativement ses affaires, et part sans se retourner, honteuse, la culpabilitée pointant le bout de son nez.. elle avait envie de disparaitre... de foncer chez le médecin pour avoir un arrêt. L'aide à domicile a déjà une main sur la portière quand une voix l’interpelle derrière elle. " Diana, attends !" Elle se fige une seconde, puis se retourne à peine. William arrive à grands pas, la veste ouverte, l’air moins sûr de lui. " Écoute… pour tout à l’heure…" Il hésite. " J’ai peut-être été un peu dur." Elle le regarde, incrédule. " Un peu ? — Je veux dire… sur le moment, avec les gars, la situation était… confuse. — Confuse pour toi, " coupe-t-elle. "Pas pour moi." Il passe une main sur son visage. " Tu sais comment c’est. Devant l’équipe.... — devant l'équipe tu dois te comporter comme un connard ? " termine-t-elle. Il grimace. " J’ai pas voulu t’humilier. — Pourtant c’est exactement ce que tu as fait." Un silence s’installe. Elle ouvre la portière. " Diana, attends… — Non." Il insiste, la voix plus basse. " J’ai compris après. Quand la fille de Gaillard a parlé. — Voilà," dit-elle. "Après." Elle le fixe enfin droit dans les yeux. " J’étais enfermée. J’avais peur. J’ai pleuré. Et toi, tu riais. — Je pensais pas que— — Tu pensais à toi. À ton image. Pas à moi." Il ouvre la bouche, puis la referme. " Tu m’as blessée, William. Et humiliée." Sa voix tremble, mais elle reste droite. " je t’en veux. Laisse moi tranquille." Elle monte dans la voiture et claque la portière. William reste là, immobile, comprenant qu’aucune excuse maladroite ne suffira cette fois. L’aide à domicile rentre enfin chez elle. Tard.. elle avait du ratraper son retard en se passant de dejeuner, en roulant plus vite.. La porte se referme derrière elle avec un soupir fatigué, presque un abandon. La journée lui est tombée dessus d’un bloc : la peur, l’humiliation, les cris, les regards, la colère retenue. Tout revient maintenant, d’un coup, quand elle n’a plus besoin de tenir debout pour les autres. Elle se déshabille machinalement, file sous la douche. L’eau chaude coule longtemps, trop longtemps. Elle laisse glisser la fatigue, mais pas la rancœur. Elle avale quelques gouttes de CBD pour calmer ce qui tremble encore à l’intérieur, enfile son pyjama à oreilles — refuge dérisoire mais rassurant — puis attrape son téléphone. Plusieurs appels manqués. William. Elle inspire, puis coupe le portable sans hésiter. Pas ce soir. Elle se prépare un chocolat chaud, s’appuie contre le plan de travail, enfin immobile. Enfin chez elle. C’est à ce moment-là qu’elle entend une voix derrière la porte. " Foxy… ouvre-moi, s’il te plaît." Elle se fige. " Je suis désolé… Foxy ?" Il insiste doucement, maladroitement. Ce surnom qu’il lui avait donné, mélange idiot de fox et de sexy, lui arrache presque un rire amer. Ce soir, sa renarde montre les crocs. Elle s’approche de la porte, sans l’ouvrir. " Va rire avec ta b***e de poulets," lâche-t-elle, la voix basse mais tranchante. " T’es tellement fort pour ça devant eux." Silence de l’autre côté. William comprend, enfin, qu’il ne suffira pas d’un désolé glissé trop tard. Et que cette fois, il va devoir travailler dur pour regagner sa confiance.
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