Brianna
Des murmures précipités me parviennent au loin de manière indistincte, mêlés aux bruits des moniteurs. Une forte odeur d'antiseptique s'empare de mon odorat me faisant plisser le nez. Je cligne des yeux que j'ouvre avec difficulté, éblouie par la forte lumière de la pièce.
— Qu'est-ce qui se passe ? je demande la voix pâteuse.
Les murmures s'arrêtent. Des bruits de pas puis un affaissement du lit. Je me retrouve immédiatement captivée par deux billes émeraudes. Hari attrape l'une de mes mains dans les siennes, une lueur soulagée dans le regard. Je me redresse un peu non sans lâcher un grognement sous la sensation de marteaux qui me percutent le crâne.
— Comment te sens-tu ? me demande-t-il.
Je m'adosse confortablement contre les oreillers mon regard toujours ancré au sien.
— J'ai déjà connu mieux.
Nous échangeons un sourire puis mon regard se pose sur la personne derrière lui. Matthew. Je peux sentir mon cœur s'emballer entre mes côtes tandis qu'il avance vers moi, les mains dans les poches visiblement mal à l'aise.
— Je vais chercher tes parents et le médecin, dit Hari.
Il se penche vers moi et dépose un b****r sur mon front.
— Je reviens.
Il sort de la pièce prenant soin de laisser la porte entrouverte derrière lui. Matthew prend place sur l'une des chaises à côté de mon lit. Je tourne calmement la tête vers lui, encore un peu sonnée.
— Que fais-tu ici ?
— Je suis venu dès que Josh et Fanny nous ont prévenu de ce qui t'était arrivé. (Il soupire. Il se penche une main tendue vers la mienne. Son regard interrogateur croise le mien. Je cligne des yeux en guise de réponse. Il prend ma main.) Pardon de m'être comporté comme un véritable connard.
— Je ne vais pas te contredire, tu as été un véritable abruti, j'acquiesce en faisant la grimace.
Il me répond d'un rire bref.
— Tu veux bien m'accorder une seconde chance ? En tant qu'ami.
Un court silence s'installe entre nous tandis que je réfléchis à sa requête. Des bribes de notre dispute me reviennent vaguement en mémoire. Son appel avec Hortense, sa peur et son désespoir transformés en colère, ses propos dégradants mais aussi mon comportement loin d'avoir été angélique. Je laisse mes yeux errer sur les traits de son visage sur lequel quelques contusions sont encore visibles.
J'ancre mon regard au sien:
— Tu me promets de ne plus te comporter de manière aussi intempestive ?
— Oui.
— Dans ce cas, c'est entendu.
Il serre un peu plus ma main dans la sienne comme pour conclure un accord. Il se penche en avant et m'embrasse la joue. La porte s'ouvre. Un médecin entre dans la chambre, suivi de près par Hari. Ce dernier lance un regard d'avertissement en direction de Matthew qui s'empresse de lâcher ma main et de reculer.
— Où sont mes parents ? je demande.
— Ils arrivent.
— Mademoiselle Andrews, je suis le Dr. Bingley. Comment vous sentez-vous ?
— Fatiguée, mal à la tête, je réponds, oh et je meurs de soif.
— J'appelle une infirmière, intervient Hari.
Il se penche en avant et appuie sur une petite sonnette. Le Dr. Bingley en profite pour procéder à un examen approfondi : éclairage des pupilles, vérification des réflexes et, partie la moins drôle, palpation autour de la blessure. Je ne peux m'empêcher de grimacer sous l'effet de la douleur lancinante.
— Vous souvenez-vous de ce qui s'est passé ?
J'acquiesce. Comment l'oublier ? Il m'écoute attentivement, tout comme Hari, Matthew et la jeune infirmière du nom de Noah qui vient de nous rejoindre. Hari s'assied à mes côtés tout en me prenant dans ses bras entre lesquels je me laisse aller.
— Avez-vous une idée de qui vous a fait ça ?
Je plisse les yeux, concentrée. Une voix amère ni trop grave, ni trop aiguë semble résonner dans le lointain : « Prends ça, s****e ».
— Une femme. (J'hésite.) Elle a retiré sa cagoule, elle s'est avancée et... (L'horreur s'empare de moi. Je me redresse d'un coup, frappée de plein fouet par le visage à la fois familier et étranger qui me revient à l'esprit.) Hortense. (Je tourne la tête vers Hari, les yeux probablement exorbités.) C'était Hortense.
— Quoi ?
Je me concentre à nouveau sur le médecin face à moi. J'inspire et expire lentement afin de contrôler la chair de poule qui me parcourt de la tête aux pieds.
— J'ai été agressée par Madame Hortense Stanford.
**
Le choc de l'annonce passée, Hari fait venir deux policiers à qui j'explique calmement ce qui s'est passé. Ces derniers prennent notes puis se retirent, après quoi les visites s'enchaînent. Parents, amis, pas une minute de pause. Lewis et Eleanor ont eux aussi fait le déplacement, sans compter sur Jacob et Sophie. Je me souviens encore des têtes de Josh, Fanny, Zac, Brit, Isaac et Becca quand notre professeur a passé la porte de la chambre comme si de rien n'était.
L'heure des visites finie, je suis exténuée. Je me laisse tombée en arrière contre mon oreiller, soulagée d'avoir enfin un peu de calme et de tranquillité. Noah vient prendre mes constantes et m'apporter mon repas. Mon ventre se met à gargouiller méchamment en sentant la douce odeur de la nourriture.
— Chinois ?
Je regarde les sacs en papier surprise.
— C'est une idée de...
— Moi.
Matthew entre dans la chambre, le sourire aux lèvres et des cernes sous les yeux. Il se laisse tomber dans le fauteuil à mes côtés, visiblement soulagé lui aussi que la journée soit terminée.
— Quitte à ce que nous soyons coincés ici pour la soirée, je me suis dit qu'on pouvait peut-être profiter d'un repas autre que la nourriture infecte des hôpitaux, dit-il en plissant le nez.
Noah lui jette un regard réprobateur. Je ris discrètement malgré la légère douleur dans le bas de mon ventre.
— Tension normale, tout est bon. (Elle récupère le tensiomètre.) Je passerai changer votre pansement tout à l'heure.
La porte à peine tirée derrière elle, Matthew s'attèle à déballer les différents plats : roulés de printemps, nems, poulet au curry, crevettes pékinoises, poulet caramélisé, nouille et délices coco.
— Rien que ça ? j'ironise en haussant les sourcils.
— Ouais, je voulais que nous ayons l'embarras du choix.
Il m'adresse un clin d'œil complice et attrape un roulé au printemps. J'en fais de même n'y tenant plus.
— Sais-tu où est Hari ? je demande en prenant une bouchée.
— Il ne devrait pas tarder. Il est parti avec ton père et ta belle-mère pour passer chez lui afin de récupérer quelques affaires et rassurer sa famille, ton frère et son fils. (Je lui jette un regard en coin. Il esquisse un sourire.) Quoi ?
— Non, rien. (J'engloutis la fin de mon roulé au printemps, attrape l'un des verres posés sur la table et prends une longue gorgée d'eau fraîche.) Je ne savais pas que tu étais au courant qu'il avait un fils, j'ajoute.
— Sans vouloir t'offenser Bree, cette information n'est pas non plus le scoop de l'année, se moque-t-il gentiment.
Je lui tire la langue et me serre une portion de nouilles et de poulet au curry. Hari nous rejoint une petite demi-heure plus tard alors que nous sommes sur le point d'entamer le dessert.
— Désolé, cela m'a pris un peu plus de temps que prévu.
Il pose ses affaires dans un coin et retire tout son attirail hivernal. Je me décale afin de lui faire un peu de place sur le lit. Il attrape un rouleau de printemps ainsi qu'une portion de poulet caramélisé.
— Ça vous dirait de regarder le film Happy New Year ? propose-t-il.
— Pourquoi pas, je réponds.
Après tout un peu de rigolade ça ne peut faire que du bien. Je finis mon délice coco, mon palais envahi par le goût sucré de la noix de coco mêlé à celui du Nutella, et reprends un verre d'eau.
— D'ailleurs en parlant de Nouvel An, Zac et Brit ont loué un chalet pour le 31, si ça vous tente de vous joindre aux festivités, nous informe Matthew.
Je m'apprête à lui répondre mais Hari me devance.
— C'est gentil mais nous avons déjà des projets en Irlande.
Je lève la tête vers lui, surprise par cette annonce.
— J'ai pu discuter avec les médecins tout à l'heure, m'explique-t-il. Normalement tu devrais pouvoir sortir demain et être en capacité de voyager après-demain.
— Cela ne risque-t-il pas de poser problème si nous arrivons vingt-quatre heures plus tard que prévu ?
Il secoue la tête.
— Papa, Gladys et Cody partiront en éclaireur.
— D'accord.
Il glisse un bras autour de mes épaules et se penche m'embrassant furtivement au passage. Du coin de l'œil je peux voir Matthew détourner le regard et allumer la télévision. La voix d'une journaliste résonne doucement à travers la pièce. Je tressaute en l'entendant dire mon nom. Je relève la tête, intriguée.
— Tew, mets plus fort.
« Selon les dernières nouvelles, Mrs. Stanford serait à l'origine de l'agression. C'est du moins la version qui a été relatée lorsque les policiers sont venus interrogées Mademoiselle Andrews à l'hôpital de Spring Valley devant lequel je me trouve actuellement ».
— Bordel, ils ne peuvent vraiment pas se contenter de se mêler de ce qui les regarde.
Je ris amèrement.
— Ils ne seraient pas journalistes autrement.
Matthew baisse le son et se tourne vers nous laissant les informations en bruit de fond. Mon regard jongle entre Hari, lui et l'écran télé sur lequel la jeune femme, dont la voix me parvient de manière presque indistincte continue de parler à vive allure. A ma plus grande surprise, les garçons se lancent dans une conversation à laquelle je participe distraitement. Le repas fini, Matthew s'occupe d'aller nous chercher des chocolats chauds à la machine tandis que Hari va fumer une cigarette. Comme prévu, Noah passe me voir pour changer mon pansement.
— Cette blondinette est là depuis le milieu d'après-midi au moins, dit-elle en parlant de la journaliste.
Je lui réponds en faisant la moue. Le changement des gros titres et de plan attire mon attention. J'attrape la télécommande. Une autre journaliste devant une maison à la fois moderne et luxueuse, que je suppose être celle des Stanford, apparaît à l'écran.
« Merci, Jack. Comme vous pouvez le voir, je suis devant la maison des Stanford où Mrs. Stanford n'a pas été vue depuis qu'elle a quitté son domicile il y a deux jours, en début d'après-midi. Les policiers ont appelé Mr. Stanford Senior qui leur a expliqué avoir quitté le domicile conjugal depuis plusieurs jours déjà, pour cause de divorce imminent ».
Noah se fige en entendant la nouvelle.
— Ne soyez pas surprise, ça fait un moment que ça se trame.
— Vous... (Elle s'interrompt dans sa phrase. Son regard se pose furtivement sur mon annulaire gauche.) Evidemment, vous étiez déjà au courant.
Elle me lance un sourire complice, se lève et m'aide à troquer ma blouse d'hôpital pour le pyjama chaud et confortable que Hari m'a apporté. A la télé, les journalistes continuent de débattre de l'absence d'Hortense.
— J'espère qu'ils finiront par la trouver rapidement.
Des images de mon agression me reviennent en mémoire tandis qu'elle me réinstalle dans le lit. Je me glisse volontiers sous les draps, le corps parcouru par un frémissement.
— Je l'espère aussi.
** ** ** ** **