Scène VIIJuliette, entre, ayant à la main le panier où se trouve le diapason.
Tenez, monsieur, je pense qu’après ce que je vous ai dit vous n’avez plus envie de m’épouser…
GÉRARDMais…
JULIETTEAh oui ! la politesse, la galanterie française ! Elle n’a rien à voir ici. Il en est temps encore, fort heureusement. Ne faisons pas notre malheur réciproque. Je vous rends votre liberté, monsieur Gérard. Vous pouvez aller le dire à mes parents et profiter de ce que nos amis sont encore réunis.
GÉRARDUne rupture ! Vous n’y songez pas. Et les conséquences ! Je n’ose vous parler de moi que vous allez laisser seul.
JULIETTEOh seul !
GÉRARDMais pour vous-même, c’est très grave. Comment voulez-vous rompre le lendemain du jour où vous m’avez accepté ?
JULIETTEPréférez-vous que j’attende d’être mariée ! – Voyons, monsieur, les fiançailles ont un but, je suppose : c’est d’apprendre aux fiancés à se connaître. Les fiançailles sont la salle d’attente du mariage. On a bien son billet dans la poche, mais si au dernier moment on a peur de dérailler, on est libre de ne pas partir et cela est préférable.
GÉRARDFort bien, le raisonnement est charmant. Mais le monde n’entend pas ainsi et n’admet pas qu’on ne monte pas en wagon, ayant pris son billet. Et puis à ne pas partir, on perd sa place et ici c’est de notre place dans le monde qu’il s’agit !
JULIETTECela vaut mieux que de perdre tout espoir de bonheur.
GÉRARDÉcoutez, mademoiselle, quand vous m’avez donné votre main, le monde n’a pas demandé pourquoi vous me l’accordiez, la chose a paru toute naturelle comme elle l’est effet. Mais allez dire demain que nous ne voulons plus l’un de l’autre : chacun en voudra l’explication. C’est à qui inventera le scandale le plus énorme. Chacun de ces inévitables personnages bien renseignés arrivera dans un salon en colportant sa petite histoire. On fouillera notre vie pour mettre à jour le point douloureux qui peut s’y trouver, pour l’inventer au besoin. En vain nos meilleurs amis nous défendront et parleront simplement d’incompatibilité d’humeur : « Vous voyez, dira une dame, je le disais bien, ce jeune homme avait des mœurs détestables, le scandale de ses aventures est venu jusqu’aux oreilles de Juliette et elle lui a donné son congé. » – « Pas du tout, ma chère, reprendra une de mes amies ; c’est votre Juliette qui est insupportable. Moi d’abord je n’ai jamais pu la souffrir. Voilà où mènent les idées nouvelles. Si ses parents l’avaient élevée comme tout le monde, cela ne serait pas arrivé. Au lieu de cela, ils lui ont donné une gouvernante anglaise qui lui a fourré dans la tête les idées les plus biscornues… »
JULIETTEMonsieur !
GÉRARDPardon, mademoiselle. Ce n’est pas moi qui le dis, mais dès demain vous l’entendrez dire et pis encore certainement. Dans le monde, quand on ne sait rien on suppose tout. On nous déchirera ainsi à belles dents pendant un mois, jusqu’au jour où un évènement nouveau viendra défrayer la chronique mondaine, puis on nous oubliera…
JULIETTEEh bien, tant mieux, c’est justement l’oubli que je demande.
GÉRARDOui, on cessera de s’occuper de nous. Mais si par malheur nous voulons faire un pas ; si lassée de votre existence ou attirée vers un homme plus séduisant que moi, vous voulez vous marier, dès le lendemain les anciennes calomnies reparaîtront. Ce monsieur prend des renseignements : « Qui ça, mademoiselle Juliette ? lui dira-t-on, ah ! cette jeune fille dont le mariage a été rompu… Oh ! méfiez-vous, mon cher. » Pour moi de même et me voilà rejeté dans un monde où je n’aurais jamais voulu retourner. Il n’en faut pas plus pour ruiner un avenir.
JULIETTEIl n’importe, monsieur. Le monde dira ce qu’il voudra. Souffrances pour souffrances, j’aime mieux souffrir seule et me faire oublier que promener partout mon malheur au bras d’un homme que…
GÉRARDOh ! n’achevez pas, je vous en prie. Vous ne m’estimez pas et ce que j’ai fait est infâme. Mais laissez-moi autant que possible réparer le mal que j’ai causé. Qu’il ne soit pas dit que parce qu’un homme, dans sa folle présomption, est venu demander votre main avant de l’avoir méritée, vous serez malheureuse toute votre vie. Non, que je sois seul puni. Tenez, vous disiez tantôt que je voulais faire une fin : eh bien, fin pour fin, je vais finir complètement. Je vais partir bien loin. Vous n’entendrez plus parler de moi. Inventez une histoire quelconque… que j’ai perdu ma fortune au jeu,… que je me grise tous les jours…
JULIETTE, émueVraiment, monsieur, vous feriez cela ?
GÉRARDMais oui. Dès aujourd’hui faites courir sur moi les bruits les plus méchants. N’est-ce pas vrai et n’ai-je pas été un mauvais homme ? Allez, dites ce que vous voudrez, peu m’importe ! Au contraire, plus vous direz de mal, plus je serai heureux, si je puis encore être heureux ! Oh ! avoir passé ainsi à côté du bonheur !
JULIETTENon, monsieur, c’est impossible et je n’accepterai pas ce sacrifice. Comment deviner chez vous tant de générosité après ce que vous ayez fait ? Ah ! moi aussi je vais être bien malheureuse !
GÉRARDVous, malheureuse ! pourquoi ? Laissez-moi au moins la consolation que je rachète un peu ma faute et serai seul à souffrir.
JULIETTEOui, bien malheureuse, allez ! Le mariage est, dit-on, une boîte à surprises. J’ai voulu trop tôt regarder dedans et j’ai eu tort. Mais aussi pourquoi m’avoir traitée, comme vous l’avez fait ? Pourquoi n’avoir rien dit lorsqu’il était si facile de parler ? Vous me demandez de vous pardonner, vous qui me faites souffrir plus que personne. Oui, vous me faites bien du mal. Vous me forcez à fouiller dans mon cœur, à découvrir ce coin de sentiment que toute femme cache si soigneusement, moi surtout. C’est toujours ridicule le sentiment dans le monde, n’est-ce pas ?
GÉRARD, à partAh ! si j’osais lui dire que je l’aime ! (Haut.) Mais non, mademoiselle, non, vous aviez mille fois raison. Et croyez-vous, qu’un homme n’est pas aussi forcé de cacher ce qu’il éprouve ? Au point que vous avez eu le droit de vous demander si j’éprouvais quelque chose. Mais la faute est-elle à moi seul ? C’est que je ne sais même plus dire ce que je sens. On est si peu habitué à exprimer des sentiments vrais dans cette triste existence qu’on appelle la vie de garçon ! Moi aussi j’ai eu peur du ridicule. Le rire moqueur-du monde nous force d’afficher un scepticisme de commande. Hélas ! ce simulacre de folie est un jeu plus dangereux qu’on ne pense. Car à force de vous entendre dire qu’on ne croit à rien, le monde finit par penser que c’est la vérité, que ce masque hideux s’il n’était grotesque, que vous portez sur le visage, est votre propre figure ; qu’il n’y a rien dans votre cœur que ces paradoxes creux et usés dont vous vous faites gloire ; et le jour où une émotion vraie arrache ce masque, déchire ce déguisement et vous met un sanglot dans la gorge, le monde rit de vous comme de Triboulet. Habitué aux mensonges on ne sait plus dire la vérité. Et alors le jour où l’on voudrait parler le divin langage de l’amour, les mots ne viennent plus et s’arrêtent dans la gorge, on est embarrassé, tout tremblant et timide, on balbutie, on n’ose pas, on ne sait plus dire : Juliette, je vous aime.
JULIETTEOh ! monsieur !
GÉRARDPardon, mademoiselle ! Je le comprends, vous ne croyez pas à un amour qui se fait jour aussi brusquement. Et cependant tenez, (Il prend le diapason dans son panier à ouvrage.) Voyez ce diapason, c’est bien peu de chose. Cela suffit pour faire naître l’harmonie, pour que des sons faux et criards deviennent une musique divine. Pourquoi ne pas croire qu’un pareil changement puisse arriver aussi rapide dans le cœur d’un homme. Est-il besoin d’un long dévouement ? Faut-il tout un roman ? – Mais hélas, rien ne peut vous toucher, vous me méprisez. Oh ! ne pouvoir vous convaincre ! Laissez-moi quand même vous bénir et vous adorer. Grâce à vous j’ai vu clair, je sais ce qui est vrai, ce qui est beau, ce qui est bien. J’ai été coupable, léger, fou, mais aussi je suis malheureux et pourtant je ne m’en plains pas. Même lorsqu’on souffre, il est bon d’aimer d’un vrai amour et je sens que je vous aime maintenant comme vous pouviez désirer d’être aimée. Oh ! merci de m’avoir dit qui vous êtes. Je sais combien vous êtes adorable. Avant, je croyais vous aimer parce que vous êtes belle et intelligente. Mais à présent je trouve enfin ce que je cherchais : une femme.
Mais quoi, pas un geste ! Je vous ennuie, je vous fatigue. Adieu, adieu. Mais dites-moi que vous me rendez votre estime et que vous me pardonnez. Et je pars avec la consolation que si le monde me condamne, vous aurez au moins un peu de pitié pour moi. Je vous en supplie, un mot seulement. Puis je vous quitte, je rentre au salon dire ce que vous voudrez…
JULIETTE, lui tendant les mainsAllons-y ensemble et ne disons rien.
GÉRARD, baisant ses mainsJe vous aime.