C’était le matin de la Chandeleur, jour où l’on a coutume de saluer les premiers bourgeons printaniers, d’ailleurs invisibles encore. Victor s’était rendu chez Theuda, comme d’ordinaire. – Mon mari est dans la bibliothèque, lui dit-elle ; voulez-vous aller lui tenir compagnie pendant que j’achève de tout mettre en ordre ici ? Il eut un moment de surprise. Quel langage nouveau ! Chez son mari ? Serait-elle allée à confesse ? S’agissait-il d’une explication ? – Soit. Il n’y faisait pas d’objection ; il se tenait toujours prêt à regarder tout le monde en face. À son entrée dans la bibliothèque remplie d’une fumée épaisse, il fut aussitôt rassuré : l’homme qui s’érige en juge ne fume pas d’aussi bon cœur. – Ah ! vous voilà, vous êtes le bienvenu ! lui cria-t-on. Voyez donc ce que m’envoie le libraire ! De nouveau un de ces philosophes mangeurs de femmes ! Vous n’êtes pas dans ses vues, je suppose. Quelles sont, en somme, vos idées là-dessus ? Le thème était captieux, la question épineuse pour Victor. Mais mieux valait être attaqué sur le terrain abstrait de la théorie que sur le terrain personnel ! Et le procès de la femme commença, procès qui, du reste, conserva une allure digne et paisible, où l’on échangea des pensées bienséantes, des jugements pleins de mesure, et où, de part et d’autre, on se fit des concessions empressées. Toutefois, comme Victor, dans son ardeur à louer le beau sexe, avait laissé tomber cette phrase : « Sans les femmes, il ne serait pas la peine d’exister ! » le directeur Wyss remarqua sèchement : – D’accord ; mais chacun la sienne, n’est-ce pas ? Que voulait-il dire ? Était-ce une allusion ? Un peu plus tard, les deux hommes cherchant à fixer les bornes de l’horizon féminin, Victor observa qu’il y avait quelque chose de déshonorant pour la femme à ce que chacun trouvât naturel de lui voir attribuer au théâtre uniquement des rôles d’amoureuse. À ce moment-là, Frau Direktor ouvrit discrètement la porte. – Pardon ! souffla-t-elle timide, j’interromps vos savants entretiens ; mais ne craignez rien, je vais disparaître à l’instant. Ainsi parlant, elle alla à petits pas vers la bibliothèque, s’accroupit en une gracieuse attitude, et chercha un moment parmi les in-folios. De temps à autre, elle rejetait en arrière une de ses boucles insoumises, et soudain se redressant, un petit livre à la main, elle sauta légère sur ses pieds. – Voilà ! dit-elle, comme pour les rassurer, je vous débarrasse de ma présence ! Et elle s’enfuit sur la pointe des pieds. – C’est en tout cas leur unique rôle, reprit le substitut en souriant, et elles le jouent fort bien, dans la vie comme sur la scène… À ce moment-là retentirent quelques accords de piano, et la voix de Theuda, s’élevant, sonore, sembla remplir la maison de clarté. À l’ouïe de cette voix, le cœur de Victor se gonfla d’émotion. « Mon Dieu, que c’est beau ! murmura-t-il, quelle noblesse, quelle pureté ! » Et sentant les larmes lui monter aux yeux, il se leva brusquement et feignit de s’intéresser à la bibliothèque. – Beau, pur ? Je n’en dirais pas autant, repartit le substitut. On ne devrait jamais s’attaquer à un morceau qu’on ne connaît pas et qui est au-dessus de votre portée. Puis il tenta de ramener la conversation au point de départ. Mais Victor était si complètement sous le charme de la voix invisible, qu’il n’entendait plus rien d’autre. Si seulement elle avait pu se taire ! Elle vous arrachait les entrailles… Enfin le chant cessa, et Victor se ressaisit assez pour faire bonne contenance en prenant congé de ses hôtes. – Revenez-nous demain soir pour le thé, lui dit Theuda avec une certaine insistance, tandis qu’elle laissait reposer sa main dans celle de Victor ; nous serons tout à fait entre nous, vous et mon mari seulement, sans compter mon humble personne, qu’il vous faudra accepter par-dessus le marché ! Et baissant la voix, d’un air important : – Nous aurons de la crème fouettée ! On eût dit que cette crème devait être pour Victor la suprême attraction. – Donc, à demain soir ! répéta-t-elle en levant un doigt menaçant ; je compte sur vous. « Eh bien, se dit Victor une fois dans la rue, que conclure ? Le substitut a-t-il remarqué, oui ou non ? Avec son air de pacha bon enfant, il n’est pas aisé de lire en lui. Du reste, c’est tant mieux s’il a deviné quelque chose ; – pas trop cependant ! – de cette manière nous serons délivrés des cachotteries, et je serai quitte d’une confession déplaisante. » Tout allait bien ; c’était exactement ainsi que Victor s’était figuré les choses : une alliance à trois, acceptée d’un commun accord, dans laquelle il cédait à son fidèle substitut les charmes physiques de l’aimée ; en reconnaissance de quoi le mari abandonnait à Victor l’âme et le cœur d’Imago. De cette manière aucun des deux ne faisait de tort à l’autre. Les matinées appartenaient à Victor, le reste du temps au substitut, – et celui-ci n’était pas à plaindre ; le partage le favorisait largement ! Demain soir, donc, cette triple alliance allait être consacrée. « Autour d’une assiette de crème fouettée ! » lui souffla sa pensée railleuse. Et pourquoi pas de la crème aussi bien que du vin, après tout ? Était-il nécessaire, pour signer un traité honorable, de s’administrer du poison ? Et dans sa joie intime, Victor se plut à songer à cet autre bol de crème, auprès duquel il avait revu Theuda quelques mois auparavant, chez Mme la conseillère Keller. Il avait fait du chemin depuis ce temps-là ! De l’indifférence méprisante du début à la douce cordialité actuelle, il y avait de la marge ! Et il n’était encore qu’au commencement de la route. Ô délices des perspectives lointaines !… Plein de ces agréables pensées, il s’en allait flânant par les rues, fredonnant doucement et dirigeant du geste un orchestre invisible, quand, soudain, il se trouva face à face avec Mme Steinbach. – Venez chez moi cet après-midi ; j’ai à vous parler, lui dit-elle brièvement au passage. Et sa voix était étrange. Contrarié comme un homme que vient surprendre une averse glacée, Victor continua son chemin, sans accompagnement de musique, maintenant. Bien qu’il ne devinât pas le moins du monde de quoi il pouvait être question, il pressentait quelque incident fâcheux. Lorsqu’une personne demande à vous parler, il s’agit rarement, en effet, de quelque chose de réjouissant. « Tant pis ! » se dit-il, secouant cette impression fâcheuse comme un canard secoue ses plumes. Son bonheur ou son malheur ne pouvait venir que d’Imago, et en ce qui la concernait, tout marchait pour l’heure à merveille ! *** *** *** – Mon cher, vous êtes en train de vous couvrir de ridicule. Telles furent les paroles sévères par lesquelles l’accueillit froidement Mme Steinbach. Et en disant cela, elle évitait de le regarder. Le visage de Victor s’assombrit : – En quoi ridicule, s’il vous plaît ? – Ne jouez pas l’ignorant, je vous en prie ; vous savez très bien ce que je veux dire. – Pardon si je vous contredis. Je ne feins rien et n’ai pas le moindre soupçon de ce que vous entendez. – Soit ; je vous le dirai donc : ridicule par votre conduite aussi folle qu’impardonnable à l’égard des Wyss. – Puis-je demander ce qui vous autorise à juger ainsi ma conduite ? – Eh bien ! importuner de vos effusions d’amour une femme mariée à laquelle vous êtes complètement indifférent, qui ne se soucie pas de votre cœur, auprès de laquelle vous arriverez tout au plus à récolter quelques miettes de pitié, n’est-ce pas de la folie ? Si ce n’est pas fou, c’est tout au moins impardonnable, et si l’expression vous paraît encore trop forte, c’est mal, dirai-je simplement, de venir se mettre entre deux époux sincères et fidèles, tentative qui, heureusement d’ailleurs, ne vous réussit pas ! Victor rougit violemment, de honte et de colère à la fois. Ah ! comme le visage vous brûle, lorsqu’on voit découverte aux yeux d’un autre une chose qui s’est passée entre quatre yeux !… Furieux il repartit : – Quant aux actes dont j’ai ou n’ai pas à me justifier, je suis à la disposition du directeur Wyss, dès qu’il le voudra. À vous, qui me traitez de ridicule et de fou, je me permettrai de vous faire remarquer ceci : j’ai des souvenirs qui m’autorisent à croire que Mme Wyss m’accorde un peu plus que les « miettes de sa pitié » ; je ne lui suis pas aussi totalement indifférent que, d’une manière si flatteuse pour moi, vous vous plaisez à l’affirmer ! Elle le regarda en face, et s’avança d’un pas : – Ah ! mon pauvre garçon, que vous êtes jeune et naïf ! Oui, naïf, malgré la supériorité de votre esprit et votre connaissance du monde et des hommes. Croyez-vous réellement, malheureux, que parce qu’une femme tolère une déclaration d’amour et l’écoute volontiers, c’est la preuve que son cœur ressente pour vous la moindre inclination ? Bien entendu, elle l’écoute volontiers ! C’est naturel. N’y a-t-il pas là pour elle un petit triomphe ? Croyez-vous qu’elle laissera échapper l’occasion d’être coquette dans les limites permises ?… Peut-être est-elle allée un peu loin dans ce jeu ; c’est ce que je ne puis savoir. Du reste, qu’appelle-t-on aller trop loin ? Quelle est la loi morale qui défende d’en user quelque peu librement avec un homme qui vous obsède d’une manière inconvenante ? Vous n’êtes pas un de ses proches ; elle n’est pas tenue de vous ménager. Celui qui met une femme dans une situation fausse doit supporter aussi qu’elle ne soit pas irréprochable ; la faute en est à lui. Mais supposez que vous ayez fait quelque impression sur son cœur, – à vous entendre, ce serait le cas, et cela n’aurait rien d’étonnant, car vous n’êtes pas le premier venu, – supposez cela, qu’y aurez-vous gagné ? D’avoir fait naître une petite inclination superficielle et passagère, que le premier choc de la vie fera disparaître. Si demain son mari ou son enfant tombe malade, que serez-vous pour elle ? Que deviendrez-vous ? Un zéro, moins qu’un zéro, un objet d’aversion, dont elle ne pourra même plus supporter la vue ! Mme Wyss, je vous l’ai dit déjà, est une femme simple, honnête et droite, qui n’a d’autre pensée que son mari et son enfant. Tout ce que vous en aurez, ce sera d’avoir mis votre cœur à nu, de vous être rendu malheureux, et peut-être, si ce jeu coupable continue, de l’avoir compromise et livrée à la langue du public, – car elle a des amies, n’oubliez pas… Maintenant, agissez comme vous voudrez ; arrangez-vous avec votre conscience ; je ne me risque pas à vous tracer votre devoir. Et cependant, comment un homme d’esprit supérieur, qui a le juste sentiment de sa dignité, peut supporter de dépendre de la pitié bienveillante d’un mari, c’est chose inconcevable pour moi. Vous plaisez-vous à ce rôle ? – Mais… le sait-il réellement ? balbutia Victor. – S’il le sait ? Quelle question ! Bien sûr, qu’il le sait ! Cela va de soi. Elle lui a fidèlement rapporté chacune de vos paroles, décrit chacune de vos effusions et chacune de vos larmes. Ce n’était pas seulement son droit : c’était son devoir. Si elle eût négligé de le faire, sa conscience eût crié très haut. Alors Victor courba le front et se mordit les lèvres. Mais soudain une pensée lui revint, à laquelle, depuis un moment, il négligeait de s’arrêter : – Et vous-même, chère madame, si la question m’est permise, de qui tenez-vous cela ? – Mais d’elle-même, naturellement ! Elle sait bien que je suis votre meilleure amie ; elle était certaine, par conséquent, de me faire de la peine en me racontant votre humiliation ; aurait-elle pu se refuser ce plaisir-là ? C’est notre habitude, à nous autres femmes. Et comme elle a visé juste ! Car c’est amer, je vous assure, d’apprendre qu’un homme sérieux, un homme de valeur, auquel on voudrait croire, commet des manques de tact, oublie toute fierté et toute dignité, et va jusqu’à se mettre à genoux comme un adolescent sentimental. Plus d’une fois j’ai été sur le point de vous avertir ; mais je ne me sens pas la vocation de m’introduire comme une « salutiste » dans le for intérieur des autres. Et puis je ne voulais pas m’imposer à quelqu’un qui m’évite soigneusement, et qui ne me fait même pas l’honneur de sa visite. J’avais aussi un peu l’espoir que vous finiriez par vous rappeler vous-même qui vous êtes, – jusqu’à ce que je vous aie rencontré aujourd’hui, par hasard. – Ainsi, pour parler bref, reprit Victor, Mme Wyss en personne vous a raconté, dans les plus petits détails, tout ce qui s’est passé entre nous ?… – Pour être exacte : oui. – Et tout en une fois ? Ou a-t-elle parlé à différentes reprises, vous donnant au fur et à mesure les dernières nouvelles ?… Vous vous taisez ? Cela me suffit… Il semblait à Victor qu’il se noyait dans la honte comme une souris dans un égout. L’histoire de son amour, de cet amour fervent, désintéressé, respectueux, colportée par la femme aimée, publiée comme un roman-feuilleton dans la feuille communale, jour par jour : « La suite au prochain numéro ! » Les larmes que lui arrachait la douleur la plus cuisante, une douleur sacrée qui avait sa source plus haut que cette terre, dans la patrie mystérieuse des âmes, tout cela étalé, livré à l’examen raisonnable, au froid jugement des indifférents. Mme Steinbach, le voyant écrasé, voulut profiter de son abattement pour lui arracher une décision qui serait son salut : – Voyons, que voulez-vous faire ? Qu’espérez-vous ? Qu’attendez-vous ? – J’attends, répondit-il l’air hostile, de savoir si vous êtes satisfaite, si vous m’avez suffisamment humilié, ou si vous désirez me maltraiter davantage ? Elle le regarda stupéfaite : il était transformé. Son regard était étrange et fixe ; elle crut voir la sombre figure d’un démon. – Oh ! ne me regardez pas ainsi, cria-t-elle douloureusement… Ne soyez pas injuste ! Je ne vous veux que du bien ; tout ce que j’ai dit, je ne l’ai dit que par amitié. Mais les yeux de Victor roulaient égarés, sa bouche se tordait convulsivement. Tout à coup, se levant brusquement, le bras tendu, d’une voix haute et vibrante, comme s’il se fût adressé à un public lointain : – Si je traverse cette heure horrible, cria-t-il, si je suis ici comme un écolier honteusement puni, abreuvé de ridicule comme un amant berné, simple jouet de gens sans cœur, si je souffre tout cela, c’est qu’un jour j’ai choisi le chemin qui mène aux sommets ! J’aurais pu avoir autre chose : honneur, considération, richesse, amour, tout cela, je l’ai vu briller à mes pieds ; j’aurais pu me baisser pour le ramasser. Si j’avais agi comme un être quelconque et préféré les régions basses à la route royale, je nagerais aujourd’hui dans le bonheur, aimé et recherché ; personne ne sourirait de moi, personne n’oserait m’insulter et me faire la loi. Les hommes se vanteraient de mon amitié ; les femmes, pauvre engeance, rivaliseraient d’empressement autour de moi. Êtres apathiques ! Cœurs insensibles ! Ma pauvre âme, elle, déborde d’amour, amour pur et sacré, qui la submerge comme une marée puissante. Je ne demande, pour compenser le sacrifice de ma jeunesse et de mon bonheur, qu’un très petit peu d’amour. Que disje, d’amour ?… Pas même cela. La permission d’aimer impunément et de souffrir librement… Et que m’accordez-vous ? La moquerie, les sarcasmes. C’est bien : humiliez-moi, versez sur ma tête à pleins seaux la honte et l’ignominie ; je saurai le supporter. Mais un temps viendra, je vous le dis, où des êtres d’une autre essence, ceux qui ont un cœur et une âme, s’approcheront de moi et me jugeront. Ceux-là laveront mon visage souillé à la source fraîche de la gloire, et voyant mes blessures, ils diront : « Cet homme n’était pas un fou, mais un persécuté. » Et qu’en sera-t-il de mon pauvre amour piétiné dont on me fait un crime aujourd’hui, dont une femme sans cœur s’est fait un jouet, pour lequel une autre femme sans cœur m’a calomnié ? Croyez-le, quand je serai mort, plus d’une femme souhaitera du plus profond de son cœur d’être adorée comme j’adore aujourd’hui, plus d’une enviera celle à qui un tel homme offrit l’hommage d’un tel amour ! Soudain, Victor sortit comme d’un rêve et redevint lui-même. – Pardonnez-moi, dit-il d’un ton abattu, ce n’est pas moi qui ai parlé ; l’excès de ma douleur a crié pour moi. Il se dirigea vers le piano et prit son chapeau. – Mais personne ne se moque de vous ! dit son amie d’une voix désolée. Personne ne prononce votre nom autrement qu’avec estime et bienveillance. Et quant à Mme Wyss, elle vous est sincèrement attachée, elle sympathise avec vous, elle est navrée d’être la cause involontaire de vos tourments inutiles et sans but. Et moi… moi !… me reprocher de la dureté de cœur ; comment pouvez-vous me faire cette injure ? Ne dites pas « sans cœur », mon ami, ne dites pas ce mot-là, ne me le dites pas à moi ! Ces paroles, prononcées doucement, étaient déchirantes comme un cri. Mais le regard de Victor était absent, ses sens comme oblitérés. Évitant son amie, il marcha vers la porte. Puis, comme si le souvenir lui revenait, il se retourna et s’inclina devant elle. – Madame, dit-il, il ne me reste plus qu’à vous exprimer mes remerciements. Je ne trouve pas de mots. Je ne puis que vous dire : « Noble, fidèle amie, merci ; merci pour tout, du fond du cœur. Conservez un souvenir indulgent à un homme lourdement puni, qui a pu souvent se méprendre, mais n’a jamais voulu de mal à personne. – Vous partez ? demanda-t-elle d’une voix blanche. Il fit un signe affirmatif : – Demain matin, aussitôt que possible, par le premier train. – Oh Dieu !… cria-t-elle. Et où irez-vous ? Il haussa les épaules : – N’importe où. – Ô mon cher, cher ami !… gémit-elle douloureusement.