2 À l’heure du Soleil Rê-1

2016 Mots
2 À l’heure du Soleil Rê En ce premier matin, la sonnerie du téléphone de la cabine extrait les voyageuses des bras de Morphée. Se sustentant d’air pur et d’eau fraîche, Delphine laisse aller Laure prendre son petit déjeuner, à huit heures. À son retour, toutes deux se précipitent vers le hall pour rejoindre le groupe de l’excursion et faire la connaissance du guide, un athlète en costume de lin beige, qui s’adresse à la vingtaine de personnes réunies pour la traversée de Louxor, à 9 heures et demie : - Vous le savez : le pharaon porte la Clef de Vie pour adorer la naissance de Rê. À l’aube, le scarabée émerge de son cocon et laisse la nymphe ; il est Khépri au matin, Râ à midi, Atoum le soir. Chez nous, la notion d’apparence, opposée à « forme véritable », est essentielle. Ne l’oubliez pas. Méfiez-vous de la surface, et bienvenue en Égypte ! Je me nomme Rami Enmoutef. Appelez-moi Rami ! - Bel homme musclé, ce Rami, chuchote Laure à l’oreille de son amie. À cet instant, revient à Delphine un mot de Guillaume citant Plutarque, dont il trouve l’œuvre bizarrement négligée par nos contemporains, non à propos de l’apparence du guide, mais de Rê qui est le soleil « intelligible », alors que Râ en est la manifestation « sensible ». Déjà, dans l’Antiquité, la confusion était courante, dit Guillaume, sauf chez les néo-platoniciens, ou chez Julien l’Apostat, empereur de haute volée, témoin d’un monde finissant… Mais le « bel homme musclé », aux grands yeux et grandes mains hâlées, précise qu’il emmène son groupe au temple de la Conscience qui voit tout et contemple. D’un jet d’autocar, comme par enchantement, tous alunissent au temple de Karnak pour être présentés aux colosses de pierre. Par bonheur, tel Sénèque, qui avait une grande connaissance de l’Égypte où il avait séjourné quand son oncle était préfet, Laure connaît ce pays où elle a voyagé avec ses trois sœurs. Pour l’heure, elle ne connaît personne sur le bateau, mais elle a le contact facile et sait donner ses références sur Suétone. Le « beau guide musclé » leur annonce que trois familles, une d’Afrique, une de France, l’autre d’Italie, voyagent en leur compagnie avec des enfants, et que, justement, entre l’alignement des sphinx de pierre qu’ils vont pouvoir admirer, un archéologue italien a découvert il y a deux siècles des fragments gravés de hiéroglyphes représentant des divinités en adoration en l’honneur de l’épouse d’Amon, qui avait son temple ici. Mais combien de fois Laure n’a-t-elle pas loué avec ses sœurs la beauté d’un hiéroglyphe sur le granit rouge d’Assouan ou de Karnak ? Elle connaît trop ce royaume de ruines où les pharaons se sont succédés pendant deux millénaires. Le temple consacré à la triade gouvernée par Amon-Rê était relié à celui de Louxor par une allée de statues à corps de bélier et tête de sphinx, animaux sacrés du dieu Amon. Elle a l’impression de l’avoir empruntée mille ans. À l’époque, s’étendait un bassin relié au fleuve par un canal, l’eau du lac provenant directement de Noun, l’Océan des origines. C’était la voie processionnelle que suivait la barque sacrée pendant la fête d’Opet. Mais Laure s’est lassée de cet itinéraire menant aux portes des enceintes, de la salle hypostyle qui se cache tout au fond, entre le deuxième et le troisième pylône, où elle n’a pas connu l’expérience de Claudel à Notre-Dame. Elle sait qu’il y a un mystère, aussi bizarre que celui du funeste papillon sphinx à tête de mort, au cri plaintif, qui la fascine, mais elle ne sait pas pourquoi un sphinx à tête humaine existe en Égypte. En revanche, elle a longtemps suivi la trace de ce dangereux papillon, ravageur de ruches et de femmes, originaire de l’Asie indienne et de l’Afrique. Même les abeilles s’en protègent, à l’aide de barricades de cire et de propolis où, pris au piège du mariage, il finit par se momifier. Sous le soleil déjà haut, le robuste guide de haute taille les entraîne vers la salle obscure où les prêtres présentaient la statue du Dieu réveillé au premier rayon. « Non, il ne s’agissait pas d’un Golem, quoique la tradition hébraïque doive beaucoup à l’Égypte », dit-il avec humour, et il évoque les échos des sistres et des flûtes, qui parvenaient de loin à la foule dansant sur le rivage en récitant les hymnes à Osiris. Il engage donc son petit groupe à imaginer le grand vizir et ses scribes, les chanteuses d’Amon agitant les claves d’ivoire, louant près des bosquets de papyrus Rê l’Éternel sur le trône d’Horus. Chacun sait que l’initiation se faisait dans les fumigations et les incantations, et que dans l’enceinte de ce temple se déroulaient les Mystères. Le mystère se sent, il suinte de la pierre déjà chauffée par l’ardeur du soleil. C’est pourquoi Delphine ramasse à terre un petit caillou qui lui fait signe, brillant comme un soleil miniature… C’est alors qu’une petite fille de couleur, d’une douzaine d’année, à robe blanche à pois rouges, longs cheveux crépus, tressés en nattes miniatures, lève les bras au ciel en un curieux geste de louange, vacille sur ses jambes et s’effondre. Que se passe-t-il ? Le groupe se rassemble autour d’elle, et la maman africaine, cheveux tirés sur les tempes, essaie de retenir sa chute, la couvant de ses immenses yeux de déesse des anciens jours. Le guide se précipite pour soulager l’enfant. L’opulente grand-mère en robe fleurie s’inquiète aussi. Le guide assure qu’il s’agit d’une insolation avec convulsions, la fillette est toute chaude, son pouls est lent, il faut la protéger à l’ombre et l’aérer, desserrer ses vêtements, humidifier son visage. Il faut faire vite. Agenouillé, il élève avec délicatesse les jambes frêles, tandis que la maman maintient la tête de son enfant et que chacun attend le verdict. Revenue à elle comme par enchantement, à la question de Delphine qui connaît bien ces intrusions temporelles, la fillette dit n’avoir vu qu’un long trou noir. Très réceptive, elle a dû absorber des énergies, suggère-t-elle, ce que confirme la maman qui les a senties, et fait remarquer qu’à cet âge, les enfants sont intuitifs, ils ont des visions. La grand-mère assure qu’il se passait de drôles de choses ici ; d’ailleurs, un éclair inexplicable entourait Ophélia quand elle a levé les bras. Tout près, caméra en bandoulière, un jeune homme avoue qu’il se tient sur ses gardes. C’est ce que pense aussi le petit caillou dans la poche de Delphine. Les yeux de Laure restent rivés sur le guide musclé. Tout semble silencieux, immobile, et pourtant, dans le groupe, un géant athlétique, barbe d’Ulysse et cheveux en brosse, affirme que dans ce lieu on communiait avec l’Invisible. La majuscule est nécessaire ici, car, en vérité, « que savons-nous de ces énergies dansant derrière le visible ? », demande l’homme à son voisin, un long maigre habillé de vert, appuyé sur sa canne. Et, au grand dam de Laure, évoquant le démon babylonien qui fait trembler les nuages, il questionne les alentours à propos de notre perception du monde. - Si le démon est celui qui ne voit dans l’homme que de l’argile, que voit-on, nous ? Brahma aux quatre bras et quatre têtes, né de Lui-même, n’est-il qu’un fantasme, au même titre que l’odeur des lauriers roses, un souvenir amoureux ou la prière au Seigneur des mondes ? Si Laure voit, à juste titre, dans cet individu un sosie de 007, Delphine, imagine ce géant prenant la croix d’outre-mer et s’en allant se faire Templier. Il affirme qu’il ne faut pas mésestimer les miasmes laissés par les initiés, ces monuments étant l’émanation des hiéroglyphes. Et, le regard fixé sur Delphine, il proclame que le destin s’amuse à nous réveiller. Il s’appelle Simon-René. Ce capitaine au long cours ne gouverne pas L’Isis ailée, mais il a l’habitude d’assurer la sécurité en passerelle, aux arrivées et départs, ou dans les passages difficiles. Travaillant dans les Forces Spéciales, ce hauturier a gardé son cœur secret : nulle créature n’ayant pu y fleurir, il a préféré d’autres amours, plus tourmentées peut-être, épousant les océans du monde et ses fantômes. Il continue ostensiblement à regarder Delphine. Si Laure l’ignore, la maman de la petite fille qui s’est évanouie approuve ce discours de toute la blancheur étincelante de son sourire : la chaleur n’est pas en cause, sa famille a l’habitude en Côte d’Ivoire avec Ophélia dans les nappes d’air chaud… Toujours pragmatique, Laure explique à sa voisine italienne, longue dame brune en gris perle, une certaine Florina d’Assise (sosie de Maria Callas, et aux yeux de chat de la jeune Simone Signoret), qu’il s’agit d’un « manque de sucre dans le sang ». Delphine suggère qu’il faudrait hanter ces lieux la nuit aux rayons de lune... Songeant aux promenades avec Guillaume, quand le genêt les conviait aux souffles du noroît et que montait la flamme sous les étoiles, elle se revoit près de lui, de la Bretagne à la Provence, à la clarté de la lune filtrant à travers les nuages, ou caressant l’écume du lagon de Tahiti. Au regard aimant, le monde nocturne entrouvre la porte de l’Ailleurs… Mais Laure décrète que certains confondent mystère et complication. C’est pourquoi le géant à barbe d’Ulysse croit bon d’intervenir et chuchote à l’oreille de Delphine qu’il connaît les formules de conjuration. Il a remarqué cette petite femme aux longs cheveux tressés en couronne, couverte de bijoux, mais qui ne porte pas de montre, vêtue de noir et bleu, qu’il semble avoir connue d’une autre vie. Sa tenue à la mode orientale, tout en sobriété, ne peut choquer le pays qui l’accueille. Simon-René a laissé le blazer aux armes de sa famille, qu’il réserve pour son retour en Écosse, il logera deux nuits dans un immeuble néogothique à Édimbourg, et il imagine la compagnie de cette petite personne dont le regard, inexplicablement, fait battre son cœur. Vêtu d’un tricot marin, d’un pantalon écossais, il soulève sa casquette brodée de l’écusson à ancre et feuilles d’or, et s’incline devant la demoiselle souriante. - Tout est différent la nuit, surtout à deux, acquiesce-t-il, ému. Détournant la tête, Laure affirme à la grande Italienne en robe gris perle que « l’unité fait la force », virtus unita fortior. « Ainsi en est-il des voies de la destinée », quo fata ferunt. À ces mots, la dame rayonne du sourire de la diva de la Scala : Florina d’Assise voyage en famille, avec son mari Valentino, antiquaire, son fils Mario, libraire, sa fille Rosalba, étudiante en Lettres, et son fiancé Lucio qui vient d’hériter d’un palais néo-gothique, à deux pas du Grand Canal, à Venise. - Ah ! C’est vous les Italiens ! dit Laure enjouée au souvenir des balades à vélo, entre les vignes et les oliviers, et de la baignade dans la cascade, en compagnie de Giuseppe, le pêcheur napolitain, croisé lors du séjour en chambre d’hôtes, dans une bastide plantée sur les collines du Chianti Fiorentino, au cœur de la Toscane... Visage levé vers le géant, Delphine avoue qu’il a deviné sa pensée. - Vous saisissez sûrement aussi ces luminosités que l’on voit en mer, à la pleine lune, Mademoiselle, dit-il. Le poète perçoit ce qui ne peut ni se toucher ni se mesurer. Certains mots égyptiens, tels que Akh, Ba et Ka, suggèrent l’invisible, et n’ont pas d’équivalent dans nos langues… - Sum imus, « je suis le plus humble », chuchote Laure en souriant à la diva. À cet instant, comme émanée d’une colonne du sanctuaire, apparaît une haute silhouette en djellaba grise, coiffée d’un turban blanc, au visage fin et allongé, tel un marbre sculpté de Modigliani. Les lèvres de la statue se mettent à rythmer des paroles dans une langue envoûtante et, par mimiques, l’homme filiforme propose à Delphine de poser en photo près de lui. Après avoir remis sa casquette, le barbu d’Édimbourg les photographie tous deux souriant à la fraîcheur des piliers, puis, après avoir donné un pourboire à l’apparition, demande à Delphine si elle a compris le dialecte du gardien des lieux. Elle avoue ne pas parler sa langue, alors que son amie polyglotte utilise aussi celle de Virgile. - J’ai entendu la dame en short et baskets, dit-il en souriant. - Que disait donc le gardien avec tant de gravité ? - Il indiquait le grand passage en utilisant la formule de bénédiction : « C’est Lui qui prie sur vous, ainsi que Ses Anges, afin de vous faire sortir des ténèbres à la Lumière ». Si vous ne parlez pas l’arabe, dites : Ma Batkallamesh arabi… - Choukran, Monsieur le Capitaine ? dit-elle d’un air interrogateur, en caressant dans sa poche le petit caillou ramassé pour Guillaume, sur le site où la fillette s’est évanouie. Ophélia va déjà mieux. - Simon-René Domingo, capitaine au long cours, en effet, se présente-t-il en s’inclinant. Ravi de faire votre connaissance. Quand l’océan ne veut plus de moi, je me réfugie en Écosse, dans les ruines d’un prieuré. Il voudrait lui confier qu’il connaît une âme, peu importe qu’elle soit belle ou cultivée, douce ou fidèle, c’est une très vieille âme, un fantôme, un vrai, qu’il aime d’éternité. La première fois qu’elle s’est manifestée, c’était au crépuscule, la lune se levait, il a franchi les portes de l’Inconnu. Mais rassemblant son groupe, le guide précise qu’un euro est l’équivalent de 9 livres égyptiennes ; et il déplore que 40.000 prisonniers se trouvent dans la nature, après le chaos qui a engendré l’anarchie de ce qu’il faut nommer « révolution égyptienne ».
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