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Le commissaire Roger Durand reposa sa tasse de café sur le sous-main en cuir vert foncé de son bureau, imprimant involontairement au buvard qui le recouvrait une nouvelle trace circulaire. C’était un homme corpulent, de petite taille, presque chauve malgré ses trente et un ans, toujours vêtu de costumes sombres et perpétuellement de mauvaise humeur. À la Crim’, beaucoup pensaient que sa présence au « 36 » était une erreur de casting, et Capelli partageait cet avis.
– Vous êtes vraiment sûr que vous n’en voulez pas ? demanda-t-il à Capelli en désignant la cafetière.
– Non merci. J’ai un mal de crâne de chien depuis ce matin et je ne crois pas qu’un café arrangerait les choses.
– Comme vous voulez. Alors, cette affaire ? Vous avez des pistes ?
– Pas vraiment. Mais nous commençons seulement l’enquête…
– La fille était connue de nos services ?
– Non. Ni comme auteur d’infraction ni comme victime.
– Nous avons probablement encore à faire à une agression qui a mal tourné…
– Je ne sais pas. Il y a des détails qui ne collent pas. L’auteur semble s’être acharné sur la victime qui ne s’est pourtant pas débattue. Il lui a assené des coups répétés, alors qu’un seul aurait largement suffi à lui faire perdre connaissance. Ses vêtements n’étaient pas en désordre et elle ne présentait pas de trace de défense aux mains ou aux bras. Et puis pourquoi faire disparaître son carnet d’adresses ?
– Si elle en possédait un…
– J’imagine mal une petite provinciale vivant seule depuis peu à Paris sans les coordonnées de ses parents, de sa famille et de ses amis restés au pays !
Les deux hommes faisaient le point sur cette nouvelle affaire dans le bureau de Durand, un des quatre chefs de section de la Brigade criminelle. C’était ce dernier qui chapeautait les investigations menées par le groupe Capelli sur le meurtre d’Annie Lebrun.
À la Crim’, les policiers étaient répartis en groupes de cinq ou six fonctionnaires, chacun ayant à sa tête un commandant. Neuf groupes, qualifiés de « droit commun », s’occupaient uniquement des homicides volontaires commis sur Paris et sur les trois départements de la petite couronne, les quatre autres étaient chargés de la lutte contre le terrorisme.
Ces treize groupes, plus une documentation, formaient quatre sections, toutes dirigées par un commissaire. Un divisionnaire, épaulé par un adjoint, assurait la lourde responsabilité de chef de la plus prestigieuse des brigades de la Police judiciaire parisienne.
À l’extérieur du mythique « 36 », une pluie fine commençait à tomber. Par la fenêtre du vieux bâtiment, deux fois centenaire, on pouvait apercevoir les passants et les grappes des éternels touristes qui pressaient le pas pour tenter d’éviter les gouttes d’eau sur le quai des Grands-Augustins, devant les petites échoppes vertes des bouquinistes installés de l’autre coté de la Seine.
C’était la fin du mois d’avril, mais les giboulées de mars s’accrochaient au calendrier.
– La famille de la jeune fille a été prévenue ? s’inquiéta Roger Durand.
– Perrin est en train de s’en occuper. Il contacte le commissariat de Bordeaux pour que nos collègues s’en chargent, en y mettant les formes. Ce sera mieux qu’un coup de fil de notre part… Dès que Perrin aura terminé, nous rendrons visite à l’employeur de la victime.
– Le parfumeur ?
– Oui.
– N’oubliez pas de m’aviser si vous obtenez du neuf.
– Bien sûr, murmura Capelli en reniflant. Je n’y manquerai pas…
Le commissaire Durand ne l’avait pas accompagné sur la scène du crime la veille, empêché au dernier moment par un rendez-vous inopiné et incontournable chez un juge d’instruction. Un autre chef de section, le commissaire Walter, un vieux briscard, avait donc remplacé son collègue au pied levé. Mais il n’avait pu rester sur place que quelques minutes, le temps de prendre contact avec le représentant du Parquet, puis il avait laissé travailler Capelli, en qui il avait toute confiance. Walter était suffisamment occupé par ailleurs avec les procédures en cours de ses propres groupes et surtout il savait qu’il ne suivrait pas l’évolution de cette nouvelle enquête…
Capelli n’aimait pas Durand, qui le lui rendait bien. Les deux hommes tentaient cependant de maintenir un statu quo fragile, en jouant au jeu réciproque de l’indifférence et ne s’adressant la parole que pour l’indispensable.
Durand trouvait Capelli insaisissable, ironique et peu respectueux de la hiérarchie. Quant à Capelli, il estimait que le jeune commissaire Durand ne comprenait absolument rien à la PJ et avait autant sa place à la Brigade criminelle qu’un c*l-de-jatte au sein d’une équipe de foot.
– L’autopsie aura lieu tout à l’heure. Le légiste découvrira peut-être quelque chose pouvant nous aider, conclut Roger Durand en se levant pour se resservir une tasse de café.
– J’en doute, mais on peut toujours espérer.
– Vous êtes tout le temps pessimiste, Capelli !
– Ça me permet d’apprécier les bonnes nouvelles.
*
Dès qu’il pénétra dans la boutique et respira l’odeur obsédante du mélange des parfums, Capelli comprit que sa migraine ne l’abandonnerait pas de sitôt. Il faut dire que, la veille, en rentrant chez lui, il avait trouvé son appartement vide. Sa femme avait décidé de passer la nuit ailleurs. Il avait écouté ses vieux vinyles de Creedence Clearwater Revival tout en vidant une bouteille de whisky ouverte deux jours auparavant et il n’avait dormi que trois ou quatre heures.
En se rasant ce matin-là, et en contemplant le visage de plus en plus ravagé qui lui faisait face dans le miroir, Capelli s’était dit que, s’il ne réagissait pas rapidement, il n’aurait bientôt plus la force de cacher ses problèmes à ses collègues.
Au fond de l’établissement, se trouvait un homme roux d’une quarantaine d’années, au bronzage californien trop appuyé pour être naturel. Il était vêtu d’une chemisette saumon en soie et d’un pantalon beige clair moulant. Un anneau doré pendait à son oreille gauche. Le rouquin finissait avec un sourire préfabriqué d’emballer une commande pour une femme obèse, probablement la responsable de la pesante atmosphère ambiante, vu le nombre impressionnant de flacons testeurs qui s’alignaient devant elle. Capelli se demanda comment on pouvait encore différencier une fragrance d’une autre après avoir reniflé plus de deux ou trois parfums.
Perrin et lui attendirent qu’elle fût sortie pour s’adresser au vendeur.
– Vous êtes le responsable de la boutique ? demanda le commandant de police en exhibant sa carte professionnelle.
– Oui, bonjour Messieurs. Je m’appelle Luc Ferreron. Que puis-je pour votre service ?
Capelli se rendit compte qu’il avait affaire à un personnage efféminé à la limite de la caricature.
– Nous accordons 20 % de réduction sur tous nos prix à nos amis de la police, ajouta l’homme avec un clin d’œil entendu et un petit déhanchement.
– Merci beaucoup, c’est toujours bon à savoir, mais aujourd’hui nous ne venons pas effectuer des achats… Nous sommes ici au sujet d’une de vos employées, Mademoiselle Lebrun.
– Annie ?
– Oui.
– Et bien, elle n’est pas encore arrivée… Je suis d’ailleurs un peu inquiet, elle n’a jamais été en retard, minauda Ferreron en passant sa main dans les mèches teintes de ses cheveux, tout en dévorant des yeux Olivier Perrin.
– J’ai malheureusement peur que Mademoiselle Lebrun ne vienne pas, annonça Jean Capelli.
– Ah bon ? Comment ça ?
– Elle a été assassinée.
– Quoi !
– On l’a retrouvée dans la rue hier, en début de soirée.
– Annie assassinée ! Ce n’est pas possible !
Luc Ferreron pâlit brusquement puis vacilla. Il dut prendre appui des deux mains sur le comptoir pour éviter de tomber. Il renversa un flacon de parfum dont la forme tourmentée trahissait un prix vraisemblablement prohibitif.
Capelli soupira intérieurement et fit mine de contourner le meuble pour aider le parfumeur, mais celui-ci lui indiqua d’un signe de la main qu’il allait mieux.
– Excusez-moi, Messieurs, mais ce que vous venez de m’apprendre… Je suis bouleversé.
– Vous êtes sûr que ça va aller ?
– Oui, oui…
– Je suis désolé, j’aurais dû être moins direct.
Luc Ferreron s’empara d’une bouteille d’eau minérale et la porta à sa bouche avant de s’apercevoir qu’il avait oublié d’en ôter le bouchon. Il poussa un petit cri, le dévissa, puis avala goulûment une longue gorgée en fermant les yeux.
– Monsieur Ferreron, pouvez-vous nous dire quand vous avez vu Annie pour la dernière fois ? demanda Olivier Perrin.
– Hier à 18 h, lorsqu’elle a quitté la boutique.
– Seule ?
– Non, elle est partie en même temps que ma seconde vendeuse, Mademoiselle Cochin. Nous sommes trois à travailler ici.
– Savez-vous si Annie avait des problèmes avec qui que ce soit ?
– Non, elle ne m’a jamais rien confié de tel. C’était une jeune fille très gaie, très aimable. Mon Dieu, quel malheur ! Mais comment cela s’est il produit ?
– Quelqu’un lui a fracassé le crâne.
– Quelle horreur ! gémit Luc Ferreron. Mais dans quel monde vivons-nous ?
– Avait-elle une raison de se trouver, après son travail, dans le quartier en rénovation situé non loin de la place de la Réunion, à 500 mètres d’ici ?
– Un quartier en rénovation ? Au milieu de chantiers, vous voulez dire ? Mais non, qu’aurait-elle eu à faire en un pareil endroit ?
– Nous aimerions bien le savoir… Sa collègue est là ?
Ferreron, qui commençait maintenant à pleurnicher, s’essuya les yeux à l’aide d’un mouchoir en coton assorti à la couleur de sa chemise. Il opina du chef puis disparut dans l’arrière-boutique pour réapparaître quelques instants plus tard, accompagné d’une jeune femme blonde d’environ vingt-cinq ans, vêtue d’une minijupe blanche. Elle ressemblait à Catherine Deneuve, à l’époque où celle-ci pouvait encore tenir des rôles de midinettes insouciantes et danser à Cherbourg sous un parapluie.
– Mademoiselle Julie Cochin, dit Ferreron. Je vous laisse discuter avec elle. Il faut que je m’assoie. J’ai les jambes coupées…
Le parfumeur s’éloigna en recommençant à pleurer.
– Monsieur Ferreron vient de m’apprendre la terrible nouvelle, dit la jeune femme d’une voix blanche. Je ne peux pas y croire…
– Vous la connaissiez bien ? demanda Perrin en rectifiant machinalement le nœud de sa cravate et en bombant inconsciemment le torse.
– Nous n’étions pas intimes, mais nous nous entendions bien. Vous savez, elle ne travaillait ici que depuis son arrivée à Paris, il y a trois mois. Elle venait de la région de Bordeaux. J’ai fait sa connaissance à la parfumerie. C’est terrible ce qui lui est arrivé…
– Avait-elle des ennemis ?
– Des ennemis ?
– Oui, des gens qui auraient pu lui vouloir du mal.
– Non, je ne pense pas.
– Lui arrivait-il de prendre de la d****e ?
– Pas Annie ! Elle ne fumait même pas de cigarettes…
– Et sa vie privée ? Avait-elle un petit ami ?
– Ma foi, elle fréquentait bien un garçon, mais c’était fini depuis peu.
Capelli lança un regard à Perrin.
– Ils avaient rompu ? demanda le lieutenant de police.
– Et bien, oui, en quelque sorte…
– Cette rupture s’était bien passée ?
Julie Cochin hésita quelques secondes, puis, un peu à regret, secoua la tête.
– Non, pas vraiment. Annie m’avait confié que son ami refusait d’accepter cette séparation. Mais cela n’a sans doute rien à voir avec…
– Comment s’appelle ce jeune homme ?
– Je ne connais que son prénom : Sylvain. Je ne l’ai jamais rencontré.
– Vous savez où il demeure ?
Julie Cochin secoua une nouvelle fois la tête.
– Je l’ignore, je suis désolée. Je crois que c’est en banlieue…
– Vous dites que la rupture d’Annie avec ce garçon s’était mal passée. C’est-à-dire ? Il l’avait frappée, menacée ?
– Je ne sais pas, elle ne m’en avait pas dit plus. Mais c’est vrai qu’elle avait l’air un peu préoccupée depuis…
– Cette séparation remonte à quand ?
– Deux ou trois jours, je crois.
Un groupe d’une demi-douzaine de touristes japonaises en jupes bleues et socquettes blanches entra en jacassant dans la boutique. Luc Ferreron surgit de l’arrière-boutique pour leur indiquer, en s’excusant avec des courbettes obséquieuses, que la parfumerie était momentanément fermée et verrouilla la porte après leur sortie.
Capelli en profita, sans grand espoir, pour lui demander s’il connaissait l’ex-petit ami d’Annie Lebrun mais le commerçant répondit par la négative.
Le commandant de police se tourna vers Julie Cochin.
– Lorsque vous êtes sortie du magasin hier avec Annie, quels étaient ses projets pour la soirée ?
– Elle m’a dit qu’elle rentrait directement chez elle. Elle était un peu fatiguée. Nous avons fait quelques pas ensemble jusqu’à l’entrée du métro de l’autre coté de la rue, et elle est descendue dans la station.
– Personne ne l’attendait ?
– Non.
– Personne ne l’a suivie ?
– Je n’ai pas fait attention. Nous n’avions aucune raison de nous méfier. En tous les cas, en ce qui me concerne… J’ai ensuite remonté le boulevard pour prendre le bus jusqu’à mon domicile, à la Bastille. J’étais moi aussi un peu lasse. Vous savez, dans le commerce, on reste debout toute la journée à servir les clients, ce n’est pas un métier facile…
– Vous vivez seule ?
– Plus ou moins, mon copain est routier et je ne le vois que le week-end.
Capelli se tourna vers Ferreron qui se tenait, l’air abattu, derrière la caisse enregistreuse.
– Et vous, Monsieur ? Qu’avez-vous fait hier après le départ de vos vendeuses ?
– C’était le jour où passe Monsieur André, le comptable, dit-il en reniflant. Il est arrivé quelques secondes après qu’Annie et Julie furent sorties. Nous avons travaillé ensemble, dans l’arrière-boutique, jusqu’à environ vingt heures trente. C’est compliqué la compatibilité… Moi je n’y comprends rien… Désirez-vous ses coordonnées ?
Capelli acquiesça.
Ferreron se mit à fouiller dans un grand cahier à spirales dont la couverture, du meilleur goût, représentait deux lutteurs de pancrace grecs, nus, en action.
– Annie Lebrun gardait-elle des affaires personnelles ici ? demanda Perrin.
– Non. Juste une blouse et deux ou trois babioles de maquillage. Julie va vous montrer son vestiaire, dit Ferreron en tendant la carte de visite de son comptable à Capelli.
Le policier l’empocha.
– Je suis désolé, expliqua-t-il au commerçant, mais cela fait partie des vérifications obligatoires.
– Je comprends, fit Ferreron en reniflant de plus belle.
– Il faudra également que vous passiez au 36 quai des Orfèvres, ainsi que Mademoiselle Cochin, pour confirmer vos déclarations par écrit, dit Capelli. Mais cela peut attendre demain si vous le souhaitez.
– Non, non… Julie peut s’y rendre en début d’après-midi et jeviendrais ensuite, lorsqu’elle sera de retour à la parfumerie. Je tiens à vous aider. Il y en aura pour longtemps ?
– Comptez une petite heure, guère plus, dit Capelli. Nous essaierons d’être les plus brefs possibles et de ne pas vous ennuyer outre mesure.
– Il n’y a pas de problème. Je tiens vraiment à vous aider, répéta Ferreron en s’essuyant les yeux.
– Je recevrai Mademoiselle Cochin, déclara Perrin en faisant des effets de manche avec son stylo à plume qu’il sortit pour remplir deux convocations.
*
Le prédateur (il appréciait finalement qu’on l’appelle parfois ainsi…) jeta un regard avide de chasseur autour de lui.
Il avait une nouvelle commande à satisfaire et il adorait ça.
Celle-ci était très précise, du genre qu’il aurait d’ailleurs pu réaliser même sans la moindre rémunération, juste pour le plaisir.
Il s’avança tranquillement sous les regards en coin vaguement coupables de certains passants. L’homme savait qu’il ne passait pas inaperçu, mais comme il n’y pouvait rien, il avait cessé depuis bien longtemps de s’en préoccuper. Que les gens crèvent !
Le prédateur commença sa traque.
Il savait comment s’y prendre : ce n’était pas la première fois qu’il chassait et ce ne serait certainement pas la dernière.
Surtout ne pas brusquer les choses…