4À peine avions-nous regagné la salle à manger, qu’Alessandro annonçait déjà sous mes yeux effarés mon projet de départ et les raisons qui s’y attachaient. Je sentais dans sa voix une pointe de nervosité qui n’altérait cependant en rien l’air joyeux qui était le sien depuis le début du repas.
— Quand comptes-tu déserter Crispina ? me demanda Ettore flegmatiquement, alors qu’il se servait de la tiella1.
— Je ne sais pas encore. Peut-être la semaine prochaine. Ou la suivante.
— Es-tu certaine d’avoir envie de revoir ton oncle ? souligna Maria, dont les commissures de la bouche semblaient soudain s’affaisser. Après tout ce qui s’est passé ; après tout ce temps !
— Maintenant que Karine a enfin passé l’arme à gauche, oui. Enfin… il me semble.
— Elle est morte ? lança Alessandro, plein de surprise.
— Comment ! renchérit Francesco en ouvrant de grands yeux. Mais de quoi ?
— Je n’en ai pas la moindre idée et c’est le cadet de mes soucis ! lançai-je bouillonnante.
— Tu ne devrais pas parler ainsi, objecta Maria en rompant son pain. Tu risques de froisser Dieu !
— Ne recommence pas avec ça, maman ! chuchota Alessandro. Tu sais où ça nous mène de parler de ces choses devant papa.
— Je demande à Dieu de bien vouloir excuser ce que je m’apprête à dire, fis-je ensuite avec effronterie, mais la nouvelle de cette mort me réconcilie avec la vie.
— En tout cas nous savons tous à présent de quelle truie tu parlais tout à l’heure, susurra Ettore. Comment avons-nous pu ne pas y penser ?
Cette fois-ci, Rose préféra se tenir à l’écart de la conversation. Elle encourageait sa fille à terminer son menu enfant, polpette2 et spaghetti.
— Bon, j’espère me méprendre quand j’affirme que les Françaises sont volages et inconstantes ! poursuivit Ettore avec un léger rictus.
— Tiens donc ! Et pourquoi ça ? repartis-je en parant mon visage de malice.
— Parce que tu as réussi l’exploit de ne pas nous être indésirable et je souffrirais d’apprendre que tu t’es docilement fait kidnapper par un Aixois !
Je fus flattée par ces douces paroles. Je repris cependant d’une voix éveillée :
— Ce qui doit arriver arrivera. Mais pour l’instant mes intentions sont simplement de visiter l’unique famille qu’il me reste.
Puis, le regard dans le vide :
— Je pense que c’est là un désir légitime.
— Certo, Carlotte, certo, acquiesça-t-il en ouvrant des doigts bouffis.
— Tu vas peut-être enfin revoir ton Petit Manoir, s’interposa Maria d’un ton un peu aigre. Ça risque de te faire un sacré choc.
— Je sais, murmurai-je en déroulant les paupières. J’espère seulement que ce poison de Karine n’a pas trop empuanti les lieux de sa malfaisance.
— Tu es bien certaine de ne pas aller rejoindre l’un de ces habiles malabars que les femmes n’arrivent jamais totalement à oublier ? reprit Ettore en se débattant avec une moule.
Je protestai en tendant un sourire plat et arrogant, puis partis à la cuisine chercher des rince-doigts que je trouvai dans un vaisselier cérusé.
Geraldo, perché sur une étagère, picotait un grain de raisin.
La visite impromptue de Paola vint ensuite suspendre l’intimité de nos débats.
Cette femme et moi ne nous aimions pas.
Ainsi, lorsque ses miaulements m’arrivèrent de la pièce d’à côté, je ne tardai pas à être tracassée.
J’hésitai à quitter ma cachette. Mes tempes chauffaient.
Gagnée par une espèce d’impatience, je finis par pénétrer à toute vitesse dans la salle à manger, où après avoir salué d’un pâle penchement de tête notre hôte à la fâcheuse rusticité, je me faufilai au fond de la pièce pour m’abstraire dans la claire innocence d’Aurora.
La petite-fille de Maria et d’Ettore s’employait à faire un dessin très coloré sur une feuille de papier canson.
Elle me reçut avec gaieté.
Je me blottis contre ce petit corps à peine âgé de cinq ans et suivis l’évolution d’un gribouillage ravissamment accompagné de doux gazouillis.
D’instant en instant, mon menton frôlait des cheveux frisés aussi fins que des fils de soie qui dégageaient une tendre odeur de guimauve.
Cette enfant subitement si calme, si douce, si fragile m’apporta la plus grande des protections.
— C’est Dora, dit-elle bientôt en me montrant son chef-d’œuvre.
— Ah oui ? fis-je, alors que je déposais un b****r sur son front duveté.
— C’est pour tonton, ajouta-t-elle en battant de ses délicieuses mains potelées.
Quelques traces de feutre maculaient le cuir blanc du canapé d’angle sur lequel nous étions assises. Je les effaçai discrètement avec l’un des rince-doigts posés sur le plateau en cristal de la table basse du salon et proposai à Aurora de faire son portrait.
Elle accepta.
Ma mise à distance de Paola en fut prolongée, ce qui ne m’empêchait pas d’observer à la dérobée la scène qui se déroulait en arrière-plan.
Tandis qu’Alessandro, tout installé dans des airs lascifs, tenait avec reconnaissance un pot de confiture de pastèque offert par Paola, cette dernière demeurait debout, devant lui. Ils semblaient particulièrement contents de se voir…
Rose et Francesco, assis à une table à l’émulation contrariée, portaient une mine renfrognée.
Ettore, exaspéré, ne cessait de grommeler face à un public absent.
Maria, quant à elle virevoltante, faisait mille courbettes à un personnage, dont le grand âge devait forcer le respect et l’amabilité.
— Trente-neuf ans ! Bràv, bràv*, répétait la vieille dame, en tapotant sur une jupe sombre et bouffante.
— Et votre petit chien ? s’enquit Maria. Il n’est pas avec vous ?
— Cette sale bête a encore fugué, répondit-elle en claquant des mâchoires. Je lui donne jusqu’à ce soir pour rentrer. Sinon il ira se chercher un autre maître.
Paola sembla brusquement accablée par sa propre dureté ; elle alla alors poser son gros corps gémissant sur la chaise qui était la mienne, puis enfonça sa tête échevelée dans des mains couvertes de disgrâce.
Maria portant un air paniqué offrit aussitôt à la vieille dame de se rafraîchir et de terminer le repas avec nous.
Je bouillis de colère.
Fort heureusement, Paola déclina l’invitation et nous fit savoir que, déjà lasse, elle n’avait qu’une hâte, rentrer chez elle et s’étendre dans la fraîcheur d’une salle aux volets clos.
À ce moment-là, Ettore disparut dans son bureau.
Il en ressortit quelques instants plus tard, quatre livres à la main, qu’il présenta sans délicatesse à Paola.
— Ils sont pour M. Bradford, fit-il d’un ton sec et autoritaire. Pourriez-vous, je vous prie, les lui faire passer ?
Il appuya particulièrement sur je vous prie.
Paola, alors, plongea le bas de son visage fripé dans une hideuse grimace.
— Mes jambes me font si mal, larmoya-t-elle bientôt en inclinant son menton vers une poitrine trop lourde et fuyante.
— Que je sache, ce sont bien ces jambes-là qui vous conduisent habituellement chez votre gendre, jeta-t-il avec rudesse.
— Oui, mais j’y suis déjà allée hier.
— Eh bien, vous devriez alors m’être reconnaissante, dit-il en haussant la voix. Je vous offre une occasion supplémentaire de déverser sur ce pauvre innocent vos flots silencieux d’immuable colère.
Paola, pleurnichante, ne répondit rien.
— Bon, puisque c’est comme ça, je les lui donnerai moi-même ! s’écria Ettore sous les yeux confondus de sa femme, avant de se retirer de nouveau. En plus d’être libraire, il faut que je sois coursier !
Au son d’un nom brillant de mille mystères, mon attention s’était élevée.
J’entendais parfois parler d’un homme ténébreux, bourru et renfrogné, mais jamais encore n’avais rencontré M. Bradford.
J’avoue sans vergogne avoir été particulièrement curieuse de mettre un visage sur celui que l’on surnommait ici avec un certain mépris, l’Inglese…
Paola ne parut guère froissée de l’attitude irrévérencieuse d’Ettore.
Elle resta calmement à sa place et accepta même un grand verre de lait de riz.
De temps à autre, elle me jetait des regards aussi furtifs que mauvais, que je contrariais aussitôt à grands coups d’indifférence.
Stoppée dans ses élans, elle tournait alors brusquement la tête, puis la faisait dodiner dans un imperceptible mouvement de fureur.
— Cúm máj no hé angór ’cchiát ’na uagnèdd da affdár ? ’nu bèll uagnón cúm téj*… (Comment se fait-il que tu n’aies pas encore trouvé de jeune fille à épouser ? Un beau garçon comme toi…), demanda-t-elle soudain à Alessandro en faisant vilainement retrousser son nez.
— L’hàgghi ’cchiát, jé bèdd da mure’, fáč ’a mègghi marmèlát d’u país e s chiàm Paola* (Je l’ai trouvée, elle est belle à en mourir, fait la meilleure confiture du pays et s’appelle Paola), lui répondit-il comme il frôlait un avant-bras flétri et recouvert de taches de sénilité.
Fort amusée, celle qui barbotait dans un bain de goguenardise nous infligea bientôt le dégradant spectacle de ses gencives dénudées.
Mes yeux se détournèrent alors immédiatement de cet être, qui désormais savait moins me blesser…
*
Quand je vis Paola pour la première fois, cela ne faisait pas bien longtemps que je vivais à Crispina.
Un peu de course à pied m’avait ce jour-là conduite sur l’étroite route qui menait à sa ferme. J’avais alors gentiment salué l’allure modeste d’une dame aux cheveux gris qui poussait péniblement une espèce de brouette en bois, dont la roue instable ne cessait de crier.
Un crachat n’avait pas tardé à voler dans ma direction.
J’en avais été sidérée.
Cette strega, cette sorcière, m’avait ensuite toisée avec une froideur des plus saisissantes, puis, sur un ton amer et fielleux, s’était mise à proférer d’acerbes paroles, dont le sens n’avait pu que m’échapper :
— Lívte da nanz’ a l’uècchi míj, jàtta ní r* ! (Hors de ma vue, oiseau de mauvais augure !)
Tandis que de hideux rictus déformaient sa face, mes yeux clairs s’étaient soudainement teintés de colère et ma lèvre inférieure mise à trembloter…
… C’est dans un silence inquiétant que j’aurais alors été capable de jeter à terre les légumes et les œufs frais qu’elle trimballait. L’asphalte en aurait été couvert et la vieille dame se serait empressée de ramasser ce qu’elle pouvait sauver de son gagne-pain. À la manière d’un animal soumis et fourbu, elle se serait ensuite éloignée en claudiquant…
Elle avait effectivement fini par partir et je me rappelle l’avoir suivie du regard le plus longtemps possible, au point de ne distinguer qu’une ombre rétrécie formant une minuscule tache noire oscillant dans un horizon luisant de chaleur…
Je m’en étais ensuite retournée à la masseria et, malgré un accès de pudeur, avais questionné Maria sur ce regard inquisiteur et cette bouche pouacre, tout juste rencontrés.
Faussement étonnée, elle m’avait alors paisiblement jeté à la figure que cette vieille personne, nommée Paola, proposait depuis toujours le produit de sa terre à une clientèle de proximité et qu’aucun incident de ce genre ne lui avait jamais été conté.
Elle se voulait clairement hostile.
— Ettore, pourtant, ne semble guère l’apprécier ! avais-je timidement glissé.
— Eh ben, c’est bien le seul ! avait-elle lancé en levant les yeux au ciel.
Elle avait toutefois fini par admettre que Paola n’aimait pas les étrangers, puis, rougissante de colère, avait poursuivi en précisant que la pauvre dame souffrait terriblement d’avoir un gendre odieux, qui coulait tranquillement des jours heureux de l’autre côté de la colline, dans un immense château, alors que sa belle épouse pourrissait sous terre depuis près de vingt ans. Il était donc impossible à cette mère portant le deuil de ne pas haïr cet aristocrate venu d’ailleurs pour lui voler ce qu’elle avait de plus cher, sa fille et son futur petit-fils…
*
Paola enfin partie, je déposai un b****r sur la joue poupine d’Aurora et l’incitai à replacer feutres et crayons de couleur dans leur boîte.
Elle s’exécuta, puis, sautillant sur de jolies jambes naïves et fleuries, alla offrir à Alessandro le dessin qu’elle avait fait pour lui.
Pendant qu’Ettore reparaissait, je partis proposer mon aide à Maria qui tardait à sortir de la cuisine.
— Sois gentille, me dit-elle en m’apercevant, sors les coupelles à dessert et les petites cuillères.
Et, tandis qu’elle remplissait le lave-vaisselle :
— Paola n’a guère été aimable avec toi. N’est-ce pas ?
— Of ! J’ai l’habitude.
— Il faut dire que de ton côté tu ne fais pas trop d’efforts.
— Mais enfin, ripostai-je aussitôt, vous m’avez vous-même un jour dit qu’elle nourrissait une formidable rancœur envers les étrangers. Alors que pourrais-je faire ? Et puis je ne sais pas être passe-brosse.
Maria s’approcha de moi, posa une lourde main sur mon épaule et avec une déplaisante expression de pitié :
— Tu sais, elle aussi, elle finira pas mourir.
Je tressaillis et reculai de quelques pas.
— Pourquoi me dites-vous cela ? demandai-je l’œil bas. Pour qui me prenez-vous ?
Son visage sembla se radoucir.
— Ne te fâche pas, Carlotta.
Je souris vaguement, comprenant que pour cette bonne chrétienne, il avait été difficile d’entendre ma joie et ma réjouissance face à la disparition de Karine.
Comme trahie, je n’ajoutai aucun commentaire.
Marquées par la gêne de ne pas nous être mieux comprises, nous retournâmes alors dans la salle à manger.
Tandis que Maria époussetait la nappe avec une balayette de table en laiton, je disposais derrière elle une ravissante vaisselle à dessert et de délicates petites serviettes blanches.
La turbulence excessive d’Aurora indiquait que Rose n’était pas dans la pièce. La fillette faisait des simagrées et cherchait à convaincre son oncle de mettre un DVD de Topolino, son héroïque Mickey Mouse.
Bien évidemment, Alessandro n’allait pas tarder à satisfaire les désirs de sa nièce, face à laquelle son cœur ô combien rétif acceptait toujours de s’ouvrir.
Il faut dire qu’Aurora jouissait d’une extraordinaire beauté, l’autorisant du haut de son jeune âge à abuser d’un puissant pouvoir de séduction.
Sa peau mate donnait un éclat particulièrement flatteur à de grands yeux verts pailletés d’or, qui étincelaient dans un corps satiné et élancé.
Nul doute que, du métissage d’une mère à la carnation proche de l’ébène et d’un père blanc, était né un être envoûtant, qui faisait la fierté de la famille Travolti.
Entre-temps, Rose, gonflée de colère, reparut.
Nous la vîmes alors traverser fougueusement la salle à manger, puis, après avoir éteint la télévision avec une certaine brusquerie, ordonna très sévèrement à sa fille de regagner sa place.
— Cette petite est infernale ! s’écria-t-elle en rejoignant Francesco qui était en train de se servir un verre de vin.
Ce dernier, ne sachant tenir tête à sa femme, choisit alors de caresser avec désir le bras scintillant qui s’approchait nerveusement de lui.
— Où étais-tu principessa mia ? se risqua-t-il timidement.
— J’ai reçu un coup de fil de Marina, répondit Rose avec un air d’extrême prétention. Elle m’offre le premier rôle de son prochain ballet.
— Ouah, c’est fantastique ! fis-je de manière fort enthousiaste.
— N’exagérons rien ! marmonna Maria en tordant la bouche.
— Tu ne vas quand même pas être jalouse de ta belle-fille ! lança Ettore, sarcastique.
Maria, importunée par une telle vérité, se leva, et dans une attitude honteusement ironique remit en marche le fameux dessin animé.
À nouveau victorieuse, Aurora se redressa pour se précipiter sur le canapé et s’y jeter à plat ventre.
— Comment oses-tu ? hurla Rose aussitôt.
Ses yeux dardaient l’irritation.
— Reviens ici immédiatement ! ajouta-t-elle, pleine de mécontentement. Ouh… je sens que je vais lui flanquer une sacrée punition à celle-là !
— Laisse-la un peu respirer, objecta violemment Maria en offrant des bras frondeurs à une petite fille en larmes.
— Comment ça ! repartit Rose, furibonde. Ma fille se doit de m’écouter, un point c’est tout. Quand je dis non, c’est non !
— Pourquoi être si dure ? insista Maria sur un ton des plus narquois. Ce n’est pas parce que tu as eu une enfance difficile qu’il faut te montrer intraitable avec cette pauvre chérie.
Cette dernière essuyait ses larmes sur le pantalon corsaire orangé de sa grand-mère.
— Mon enfance fut dorée ! jeta Rose de manière impitoyable. Une fois pour toutes, sortez-vous de la tête que j’ai connu la guerre civile et la famine. Que je sache, l’Angola ne s’est jamais transporté à Turin !
— Ne sois pas si arrogante ! chuchota Francesco à une oreille distraite.
Les pommettes de cet homme de moins de trente-cinq ans s’étaient bien tôt colorées de crainte. Son menton et ses paupières transpiraient la peur. Il aurait voulu se lever et s’interposer entre sa mère et sa femme, les sommer d’arrêter cette joute verbale, les ramener, par une espèce de supériorité masculine, à de meilleurs sentiments, mais le respect maladif qu’il avait pour l’une et la soumission malsaine que lui inspirait l’autre le vissaient à cette chaise que l’on sentait pénétrante, encombrante, alourdissante…
Rose, qui ne prêtait cas aux appels étouffés de son mari, poursuivit alors avec combativité :
— Comprenez bien, Maria, que mon rôle est de donner une bonne ligne de conduite à mon enfant.
Et, avec un parfait dédain :
— Si seulement toutes les mères pouvaient s’en souvenir…
Ses gros yeux noirs coururent immédiatement sur l’horizon de la pièce.
Maria, hautaine et silencieuse, conduisit Aurora à sa place, puis s’enferma dans une rage glaciale.
C’en était trop !
Cette arrogante bru venait de dépasser les limites de la correction. Tout le monde ici s’en était rendu compte et chaque bouche scellée portait la teinte de l’indignation. Tout le monde, sauf Rose, qui cherchait désespérément à nier son erreur.
— Aurais-je dit quelque chose d’indécent ? me demanda-t-elle avec une voix de mijaurée.
Puis, comme à mon tour je ne savais répondre à son impertinence :
— Il faut dire que tu n’es pas bien placée pour parler de ces choses-là, toi !
Ses pupilles, alors, se firent vengeresses.
— Pourquoi ? dis-je d’un air dur. Parce que le temps passe et que je n’ai toujours pas d’enfant ?
— Bien sûr, il y a un peu de ça, fit-elle avec une humeur narquoise. Mais il y a aussi… enfin… je ne sais pas si je dois remuer le couteau.
— Tais-toi, alors ! la pria mollement Francesco.
— Non ! protestai-je sitôt. Qu’elle dise ce qu’elle a à dire.
— Calme-toi Charlotte ! triompha-t-elle soudain. Je n’ai rien de spécial à annoncer ; rien que nous ne sachions tous déjà.
Je détestais les a priori que ses lèvres redondantes et hautement jubilatoires s’apprêtaient à expulser de manière grossière et malsonnante.
— Je pense simplement qu’une personne qui a été trimballée de famille d’accueil en famille d’accueil n’est guère à même de se prononcer sur le thème de l’éducation, finit-elle par cracher avec bêtise. C’est tout. Il n’y a rien de méchant là-dedans.
— Tu t’engages décidément toujours sur des voies d’embourbement ma pauvre Rose, rétorquai-je en tentant de maîtriser mes nerfs. Comment peut-on sans cesse dire n’importe quoi ?
— Et les Dubois, alors ? grinça-t-elle. Je les ai rêvés ?
— Écoute-moi bien ! jetai-je avec assurance. Les Dubois sont les seuls à m’avoir accueillie. On ne peut donc pas dire que j’aie beaucoup vagabondé !
— Comment ça ? Et Jeanne ?
— Jeanne, c’est ma famille ! protestai-je avec passion. Je t’interdis de parler d’elle et encore moins de douter de l’extraordinaire richesse avec laquelle elle m’a transmis ses expériences et son savoir.
— Ouais, enfin bon. C’était une famille de cœur, mais pas de sang.
— Arrête ça ! conclus-je brutalement.
Là, Rose demeura coite. Et tout le monde l’imita.
Je ne sais alors pourquoi les mots de Jérôme commencèrent à s’entrechoquer dans ma tête.
Tandis qu’un calme simulé et relativement maîtrisé voltigeait aux quatre coins de ma personne, bien des hésitations prenaient forme dans mes esprits.
Quelle surprise mon oncle pouvait-il me réserver au sujet du Petit Manoir ? Était-il encore capable de générosité et d’honnêteté ? Désirait-il réellement m’avoir à ses côtés ?
Le doute emplissait mon cœur et déjà mon enthousiasme montrait des signes d’essoufflement. Je percevais quelque chose d’obscur qui ne devait cesser de me préoccuper jusqu’à la découverte de la vérité…
Maria, indéniablement réjouie de ma franche opposition à une Rose qu’elle ne parvenait toujours pas à accepter, à présent sifflotait gaiement.
C’est alors avec légèreté qu’elle garnit nos assiettes d’une farandole de douceurs, composée de figues farcies aux fruits secs et au chocolat, de panna cotta aromatisée à la vanille, de belles grappes de raisin aux grains rosés et d’une poignée de noix fraîches.
Aurora, soudain, sauta d’un bond sur son siège.
— Je veux des bonbons, se mit-elle à supplier tout en tirant sur la chemise bleutée de sa grand-mère.
— Un instant, cara mia ! fit cette dernière tout en sortant de sa poche un petit paquet de Haribo.
L’enfant, aussitôt, lui arracha les confiseries des mains.
— Pas si vite, amore ! lui dit-elle sur un ton complice alors qu’elle récupérait les Dragibus. Ici nous sommes bien élevés.
Ses paupières se baissèrent arrogamment vers Rose. Elle était droite, parfaitement dressée, pleine de morgue.
Elle proposa ensuite à sa petite-fille de choisir cinq bonbons. Et pas un de plus. Aurora fit sa sélection avec beaucoup de sérieux. Sa mère ne dit mot.
L’entrain que nous avions chacun rencontré à un moment ou à un autre de la journée paraissait en cet instant absent de notre table. Nous mangeâmes alors calmement notre dessert, sans grande chaleur, sans grand élan, sans grande gaieté…
1. Plat typique de Tarente, à base de riz, de courgettes, de moules et de pommes de terre, gratinés au four.
2. Boulettes de viande.