Lucianna.
La journée a été du genre interminable. J’ai peiné à dormir malgré les somnifères que j’ai engloutis.
Emmy voulait qu’on sorte ce soir mais à la vue de mes yeux cernés, elle a abandonné l’idée. Elle m’a proposé son téléphone pour que je puisse appeler E et je me voyais mal refuser sans éveiller ses soupçons.
– Emmy, qu’est-ce qui se passe ?
– Ta sœur va bien.
– Lucianna, mon amour, enfin tu deviens raisonnable.
– Je ne veux pas qu’Emmy se pose des questions. Alors s’il te plaît arrête de l’appeler pour savoir où je suis et ce que je fais.
– Si tu me répondais, je ne serais pas obligé de faire ça ! C’est ta faute si je l’importune ainsi.
– Évidemment, oui. Écoute, je suis en cours ou à la maison. Cesse de t’imaginer je ne sais quoi.
– C’est trop dur de ne pas t’avoir à mes côtés.
– Tu n’es parti que depuis quelques jours.
– Cela me semble des années. Viens me voir, Lucianna. Je ne peux pas rentrer à cause des soirées d’intégration. Mais viens, toi, j’ai besoin de toi.
– Arrête.
– Quoi ?
– De faire comme si tu m’aimais et que je te manquais. Trouve-toi une s****e pour la b****r !
– Lucianna ! Surveille ton langage maintenant ! Tu vois, je te laisse à peine quelques jours et déjà tu me manques de respect.
Voilà, une petite étincelle et le démon s’enflamme. S’il était en face de moi, il m’aurait fait passer l’envie de lui parler ainsi.
– Désolée.
– Tu m’aimes mon amour ?
– …
– Lucianna ?
– Oui.
– Oui quoi ?
– Je t’aime Élias.
Une larme roule jusqu’à mon menton. Je le hais, si fort que je m’étonne que le ciel ne déchaîne pas ma colère en frappant au hasard. C’est ça qu’il affectionne, me dominer et me forcer à lui dire que je l’aime. J’ai l’impression que du poison sort de ma bouche. Je ne peux plus prononcer son nom sans avoir la sensation qu’on me poignarde en plein cœur.
– J’aime mieux entendre ça. Alors je t’attends après-demain ?
– Je ne peux pas venir.
– Tu sais que ce sont des mots que je n’aime pas entendre.
– Oui je sais. Mais ce week-end on se rend au Magestic’s pour lire nos textes. Je t’en avais parlé. C’est obligatoire dans le cursus de mon atelier d’écriture. J’ai déjà loupé beaucoup de modules et mes enseignants m’ont avertie que je devais être vigilante.
C’est la vérité. Et cela devrait le calmer. La seule chose dont il a peur, c’est que quelqu’un découvre ses agissements. Alors je dois mener une vie la plus normale possible.
Je l’entends taper sur son clavier d’ordinateur. Il vérifie que je ne lui mens pas.
– Tu y vas seule ?
– Avec le groupe et notre prof.
– Qui d’autre ?
– Personne. C’est dans le cadre scolaire et tu connais chaque garçon qui fréquente ce groupe. S’il te plaît, Élias.
Et voilà, je le supplie de me laisser y aller, comme toujours.
– Très bien, mon amour. Si ça te fait plaisir, alors vas-y. Je dois te laisser, je te rappellerai plus tard. Garde ton portable allumé, d’accord ?
– Oui.
Il a raccroché et mon cœur se remet à battre normalement. Je rejoins Emmy et lui rends son téléphone.
– Merci Emmy.
– Oh je t’en prie ! Si ça peut m’éviter de l’entendre geindre dans mes oreilles, je suis prête à tout. Je te raccompagne chez vous ?
– Non merci, je vais marcher un peu, ça me fera du bien.
– OK, à demain ma belle !
Cela fait plusieurs fois que je refuse sa proposition car depuis qu’E est parti, je n’ai pas remis les pieds dans notre appartement.
Mes parents sont dans l’immobilier et on peut dire que nous faisons largement partie de la classe bourgeoise. Ils viennent de vendre un appartement à une Irlandaise qui ne l’occupera que dans un an.
En attendant, je m’y suis installée. C’est un peu loin de la fac mais qu’importe. Au moins, je ne vois pas de réminiscences d’horreurs dans chaque pièce.
Je m’arrête au supermarché acheter quelques fruits et de l’eau et je monte. Il est dix-huit heures. Je prends un livre pour m’occuper mais le cœur n’y est pas. Je rallume mon portable. E ne s’est visiblement pas trop acharné après mon appel.
Il m’a laissé un texto.
[Réponds-moi quand tu auras rallumé ton portable. Je veux que ce soir tu portes les sous-vêtements que je t’ai offerts avant mon départ. Branche ta webcam, j’ai besoin de me détendre.]
Sale porc. Il peut toujours courir. Il a emmené son ordinateur portable avec lui et le mien est cassé depuis qu’il me l’a jeté à la figure en m’accusant de le tromper. Oh bien sûr j’en ai racheté un mais je me suis bien gardée de lui dire.
Je vais dans la salle de bains enfiler son ensemble de m***e et prendre une photo.Il devra se contenter de ça. Je ne préfère pas regarder ce que ça donne, mon corps est détruit par ses assauts de folie.
Je remets mon jean et mon débardeur et décide d’envoyer un message à Zac.
[Je suis chez moi. Venez quand vous voulez. Lucianna.]
J’envoie la photo à E en lui rappelant que je n’ai plus de PC et éteins mon téléphone.