Elizabeth le suivit des yeux, curieuse de voir l’accueil qu’il recevrait. L’étonnement de Mr. Darcy fut d’abord manifeste. Mr. Collins avait préludé par un grand salut et, bien qu’elle fût trop loin pour entendre, Elizabeth croyait tout comprendre et reconnaître, aux mouvements des lèvres, les mots « excuses, Hunsford, lady Catherine de Bourgh ». Il lui était pénible de voir son cousin s’exposer ainsi à la critique d’un tel homme ; Mr. Darcy regardait son interlocuteur avec une surprise non dissimulée, et, lorsque celui-ci voulut bien s’arrêter, il répondit avec un air de politesse distante. Ceci ne parut pas décourager Mr. Collins qui se remit à parler de plus belle, mais l’air dédaigneux de Mr. Darcy s’accentuait à mesure que son discours s’allongeait. Lorsqu’il eut enfin terminé, Mr. Darcy fit simplement un léger salut et s’éloigna. Mr. Collins revint alors près d’Elizabeth. – Je suis très satisfait, je vous assure, de la réception qui m’a été faite. Mr. Darcy a paru beaucoup apprécier la délicatesse de mon intention et m’a répondu avec la plus grande courtoisie. Il a même eu l’amabilité de me dire qu’il connaissait assez sa tante pour être sûr qu’elle n’accordait pas ses faveurs sans discernement. – Voilà une belle pensée bien exprimée. – En définitive, il me plaît beaucoup. Elizabeth tourna ensuite toute son attention du côté de sa sœur et de Mr. Bingley, et les réflexions agréables que suscita cet examen la rendirent presque aussi heureuse que sa sœur elle-même. Elle voyait déjà Jane installée dans cette même maison et toute au bonheur que seule peut donner dans le mariage une véritable affection. La pensée de Mrs. Bennet suivait visiblement le même cours. Au souper, Elizabeth, qui n’était séparée d’elle que par lady Lucas, eut la mortification d’entendre sa mère parler ouvertement à sa voisine de ses espérances maternelles. Entraînée par son sujet, Mrs. Bennet ne se lassait pas d’énumérer les avantages d’une telle union : un jeune homme si bien, si riche, n’habitant qu’à trois milles de Longbourn ! dont les sœurs montraient tant d’affection pour Jane et souhaitaient certainement cette alliance autant qu’elle-même. D’autre part, quel avantage pour les plus jeunes filles que le beau mariage de leur aînée qui les aiderait sans doute à trouver elles aussi des partis avantageux. Enfin Mrs. Bennet serait très heureuse de pouvoir les confier à la garde de leur sœur et de se dispenser ainsi de les accompagner dans le monde. C’est là un sentiment qu’il est d’usage d’exprimer en pareille circonstance, mais il était difficile de se représenter Mrs. Bennet éprouvant, à n’importe quel âge, une si grande satisfaction à rester chez elle. Elizabeth essayait d’arrêter ce flot de paroles ou de persuader à sa mère de mettre une sourdine à sa voix, car elle rougissait à la pensée que Mr. Darcy, qui était assis en face d’elles, ne devait presque rien perdre du chuchotement trop intelligible de Mrs. Bennet, mais celle-ci ne répondit qu’en taxant sa fille d’absurdité. – Et pour quelle raison dois-je avoir si grand’peur de Mr. Darcy, je vous prie ! L’amabilité qu’il nous montre m’oblige-t-elle donc à ne pas prononcer une parole qui puisse avoir le malheur de lui déplaire ? – Pour l’amour du ciel, ma mère, parlez plus bas. Quel avantage voyez-vous à blesser Mr. Darcy ? Cela ne sera certainement pas une recommandation pour vous auprès de son ami. Tout ce que put dire Elizabeth fut absolument inutile ; sa mère continua à parler de ses espoirs d’avenir avec aussi peu de réserve. Rouge de honte et de contrariété, Elizabeth ne pouvait s’empêcher de regarder constamment dans la direction de Mr. Darcy et chaque coup d’œil la confirmait dans ses craintes. Il ne regardait pas Mrs. Bennet, mais son attention certainement était fixée sur elle et l’expression de son visage passa graduellement de l’indignation à une froideur dédaigneuse. À la fin, pourtant, Mrs. Bennet n’eut plus rien à dire et lady Lucas, que ces considérations sur un bonheur qu’elle n’était pas appelée à partager faisaient bâiller depuis longtemps, put enfin savourer en paix son jambon et son poulet froid. Elizabeth commençait à respirer, mais cette tranquillité ne fut pas de longue durée. Le souper terminé, on proposa un peu de musique et elle eut l’ennui de voir Mary, qu’on en avait à peine priée, se préparer à charmer l’auditoire. Du regard, elle tenta de l’en dissuader, mais enchantée de cette occasion de se produire, Mary ne voulut pas comprendre et commença une romance. Elizabeth l’écouta chanter plusieurs strophes avec une impatience qui ne s’apaisa point à la fin du morceau ; car quelqu’un ayant exprimé vaguement l’espoir de l’entendre encore, Mary se remit au piano. Son talent n’était pas à la hauteur de la circonstance ; sa voix manquait d’ampleur et son interprétation de naturel. Elizabeth au supplice lança un coup d’œil à Jane pour savoir ce qu’elle en pensait, mais Jane causait tranquillement avec Bingley. Ses yeux se tournèrent alors vers les deux sœurs qu’elle vit échanger des regards amusés, vers Mr. Darcy, qui gardait le même sérieux impénétrable, vers son père, enfin, à qui elle fit signe d’intervenir, dans la crainte que Mary ne continuât à chanter toute la nuit. Mr. Bennet comprit et lorsque Mary eut achevé son second morceau, il dit à haute voix : – C’est parfait, mon enfant. Mais vous nous avez charmés assez longtemps. Laissez aux autres le temps de se produire à leur tour. Mary, bien qu’elle fît semblant de n’avoir pas entendu, se montra quelque peu décontenancée et Elizabeth, contrariée par l’apostrophe de son père, regretta son intervention. On invitait maintenant d’autres personnes à se faire entendre. – Si j’avais le bonheur de savoir chanter, dit Mr. Collins, j’aurais grand plaisir à charmer la compagnie car j’estime que la musique est une distraction innocente et parfaitement compatible avec la profession de clergyman. Je ne veux pas dire, cependant, que nous soyons libres d’y consacrer beaucoup de temps. Le recteur d’une paroisse est très occupé : quand il a composé ses sermons et rempli les devoirs de sa charge, il lui reste bien peu de loisirs pour les soins à donner à son intérieur qu’il serait inexcusable de ne pas rendre aussi confortable que possible. D’autre part, il doit avoir le souci constant de se montrer plein d’égards pour tous, et en particulier pour la famille de laquelle il tient son bénéfice. C’est une obligation dont il ne saurait se dispenser et, pour ma part, je ne pourrais juger favorablement celui qui négligerait une occasion de témoigner son respect à toute personne apparentée à ses bienfaiteurs. Et par un salut adressé à Mr. Darcy, il conclut ce discours débité assez haut pour être entendu de la moitié du salon. Plusieurs personnes le regardèrent avec étonnement, d’autres sourirent, mais personne ne paraissait plus amusé que Mr. Bennet tandis que sa femme, avec un grand sérieux, félicitait Mr. Collins de la sagesse de ses propos et observait à voix basse à lady Lucas que ce jeune homme était fort sympathique et d’une intelligence remarquable. Il semblait à Elizabeth que si sa famille avait pris tâche, ce soir-là, de se rendre ridicule, elle n’aurait pu le faire avec plus de succès. Heureusement qu’une partie de cette exhibition avait échappé à Mr. Bingley ; mais la pensée que ses deux sœurs et Mr. Darcy n’en avaient pas perdu un détail lui était fort pénible, et elle ne savait si elle souffrait plus du mépris silencieux de l’un ou des sourires moqueurs des deux autres. Le reste de la soirée offrit peu d’agrément à Elizabeth, agacée par la présence continuelle de Mr. Collins à ses côtés. S’il n’obtint pas d’elle la faveur d’une nouvelle danse, il l’empêcha du moins de danser avec d’autres. En vain lui offrit-elle de le présenter à ses amies ; il l’assura que la danse le laissait indifférent, que son seul objet était de lui être agréable et qu’il se ferait un devoir de lui tenir compagnie toute la soirée. Il n’y avait donc rien à faire. Elizabeth dut son unique soulagement à miss Lucas qui, en se joignant à leur conversation, détourna sur elle-même une partie des discours de Mr. Collins. Du moins Elizabeth n’eut-elle plus à subir les attentions de Mr. Darcy. Bien qu’il demeurât longtemps seul à peu de distance de leur groupe, il ne chercha plus à lui adresser la parole. Elizabeth vit dans cette attitude le résultat de ses allusions à Mr. Wickham et s’en félicita. Les habitants de Longbourn furent des derniers à prendre congé, et par suite d’une manœuvre de Mrs. Bennet, ils durent attendre leur voiture un quart d’heure de plus que les autres invités, ce qui leur laissa le temps de voir combien leur départ était ardemment souhaité par une partie de leurs hôtes. Mrs. Hurst et sa sœur étaient visiblement impatientes de retrouver leur liberté pour aller se coucher, et n’ouvraient la bouche que pour se plaindre de la fatigue, laissant Mrs. Bennet essayer sans succès de soutenir la conversation. Mr. Darcy ne disait mot ; Mr. Bingley et Jane, un peu l’écart, causaient sans s’occuper des autres ; Elizabeth gardait le même silence que Mrs. Hurst et miss Bingley, et Lydia elle-même n’avait plus la force que de s’exclamer de temps à autre avec un large bâillement : « Dieu, que je suis lasse ! » Quand ils se levèrent enfin pour partir, Mrs. Bennet exprima d’une manière pressante son désir de voir bientôt tous ses hôtes à Longbourn, et s’adressa particulièrement à Mr. Bingley pour l’assurer du plaisir qu’il leur ferait en venant n’importe quel jour, sans invitation, partager leur repas de famille. Avec plaisir et reconnaissance, Mr. Bingley promit de saisir la première occasion d’aller lui faire visite après son retour de Londres où il devait se rendre le lendemain même pour un bref séjour. Mrs. Bennet était pleinement satisfaite. Elle quitta ses hôtes avec l’agréable persuasion que, – en tenant compte des délais nécessaires pour dresser le contrat et commander l’équipage et les toilettes de noces, – elle pouvait espérer voir sa fille installée à Netherfield dans un délai de trois ou quatre mois.
Le lendemain amena du nouveau à Longbourn : Mr. Collins fit sa déclaration. Il n’avait plus de temps à perdre, son congé devant se terminer le samedi suivant ; et comme sa modestie ne lui inspirait aucune inquiétude qui pût l’arrêter au dernier moment, il décida de faire sa demande dans les formes qu’il jugeait indispensables dans cette circonstance. Trouvant après le breakfast Mrs. Bennet en compagnie d’Elizabeth et d’une autre de ses filles, il lui parla ainsi : – Puis-je, madame, solliciter votre bienveillant appui pour obtenir de votre fille, Elizabeth, un entretien particulier dans le cours de la matinée ? Avant qu’Elizabeth rougissante eût eu le temps d’ouvrir la bouche. Mrs. Bennet avait déjà répondu : – Mais je crois bien ! Je suis sûre qu’Elizabeth ne demande pas mieux. Venez, Kitty, j’ai besoin de vous au premier. – Et rassemblant son ouvrage, elle se hâtait vers la porte, lorsque Elizabeth s’écria : – Ma mère, ne sortez pas, je vous en prie. Mr. Collins m’excusera, mais il n’a certainement rien à me dire que tout le monde ne puisse entendre. Je vais moi-même me retirer. – Non, non, Lizzy ! Quelle est cette sottise ? Je désire que vous restiez. – Et comme Elizabeth, rouge de confusion et de colère, continuait à gagner la porte, Mrs. Bennet ajouta : – Lizzy, j’insiste pour que vous restiez et que vous écoutiez ce que Mr. Collins veut vous dire. La jeune fille ne pouvait résister à une telle injonction : comprenant, après un instant de réflexion, que mieux valait en finir au plus vite, elle se rassit et reprit son ouvrage pour se donner une contenance et dissimuler la contrariété ou l’envie de rire qui la prenaient tour à tour. La porte était à peine refermée sur Mrs. Bennet et Kitty que Mr. Collins commençait : – Croyez, chère miss Elizabeth, que votre modestie, loin de me déplaire, ne fait à mes yeux qu’ajouter à vos charmes. Vous m’auriez paru moins aimable sans ce petit mouvement de retraite, mais laissez-moi vous assurer que j’ai pour vous parler la permission de votre respectable mère. Vous vous doutez sûrement du but de cet entretien, bien que votre délicatesse vous fasse simuler le contraire. J’ai eu pour vous trop d’attentions pour que vous ne m’ayez pas deviné. À peine avais-je franchi le seuil de cette maison que je voyais en vous la compagne de mon existence ; mais avant de me laisser emporter par le flot de mes sentiments, peut-être serait-il plus convenable de vous exposer les raisons qui me font songer au mariage et le motif qui m’a conduit en Hertfordshire pour y chercher une épouse. L’idée du solennel Mr. Collins « se laissant emporter par le flot de ses sentiments » parut si comique à Elizabeth qu’elle dut faire effort pour ne pas éclater de rire et perdit l’occasion d’interrompre cet éloquent discours. – Les raisons qui me déterminent à me marier, continua-t-il, sont les suivantes : premièrement, je considère qu’il est du devoir de tout clergyman de donner le bon exemple à sa paroisse en fondant un foyer. Deuxièmement, je suis convaincu, ce faisant, de travailler à mon bonheur. Troisièmement, – j’aurais dû peut-être commencer par là, – je réponds ainsi au désir exprimé par la très noble dame que j’ai l’honneur d’appeler ma protectrice. Par deux fois, et sans que je l’en eusse priée, elle a daigné me faire savoir son opinion à ce sujet. Le samedi soir qui a précédé mon départ, entre deux parties de « quadrilles », elle m’a encore dit : « Mr. Collins, il faut vous marier. Un clergyman comme vous doit se marier. Faites un bon choix. Pour ma satisfaction, et pour la vôtre, prenez une fille de bonne famille, active, travailleuse, entendue ; non point élevée dans des idées de grandeur mais capable de tirer un bon parti d’un petit revenu. Trouvez une telle compagne le plus tôt possible, amenez-la à Hunsford, et j’irai lui rendre visite. » Permettez-moi, ma belle cousine, de vous dire en passant que la bienveillance de lady Catherine de Bourgh n’est pas un des moindres avantages que je puis vous offrir. Ses qualités dépassent tout ce que je puis vous en dire, et je crois que votre vivacité et votre esprit lui plairont, surtout s’ils sont tempérés par la discrétion et le respect que son rang ne peut manquer de vous inspirer. Tels sont les motifs qui me poussent au mariage. Il me reste à vous dire pourquoi je suis venu choisir une femme à Longbourn plutôt que dans mon voisinage où, je vous assure, il ne manque pas d’aimables jeunes filles ; mais devant hériter de ce domaine à la mort de votre honorable père (qui, je l’espère, ne se produira pas d’ici de longues années), je ne pourrais être complètement satisfait si je ne choisissais une de ses filles afin de diminuer autant que possible le tort que je leur causerai lorsque arrivera le douloureux événement. (Dieu veuille que ce soit le plus tard possible !) Ces raisons, ma chère cousine, ne me feront pas, je l’espère, baisser dans votre estime. Et maintenant il ne me reste plus qu’à vous exprimer en termes ardents toute la force de mes sentiments. La question de fortune me laisse indifférent. Je sais que votre père ne peut rien vous donner et que mille livres placées à quatre pour cent sont tout ce que vous pouvez espérer recueillir après la mort de votre mère. Je garderai donc le silence le plus absolu sur ce chapitre et vous pouvez être sûre que jamais vous n’entendrez sortir de ma bouche un reproche dénué de générosité lorsque nous serons mariés. – Vous allez trop vite, monsieur, s’écria Elizabeth. Vous oubliez que je ne vous ai pas encore répondu. Laissez-moi le faire sans plus tarder. Je suis très sensible à l’honneur que vous me faites par cette proposition et je vous en remercie, mais il m’est impossible de ne point la décliner. – Je sais depuis longtemps, répliqua Mr. Collins avec un geste majestueux, qu’il est d’usage parmi les jeunes filles de repousser celui qu’elles ont au fond l’intention d’épouser lorsqu’il se déclare pour la première fois, et qu’il leur arrive de renouveler ce refus une seconde et même une troisième fois ; c’est pourquoi votre réponse ne peut me décourager, et j’ai confiance que j’aurai avant longtemps le bonheur de vous conduire à l’autel. – En vérité, monsieur, cette confiance est plutôt extraordinaire après ce que je viens de vous déclarer ! Je vous affirme que je ne suis point de ces jeunes filles, – si tant est qu’il en existe, – assez imprudentes pour jouer leur bonheur sur la chance de se voir demander une seconde fois. Mon refus est des plus sincères : vous ne pourriez pas me rendre heureuse et je suis la dernière femme qui pourrait faire votre bonheur. Bien plus, si votre amie lady Catherine me connaissait, je suis sûre qu’elle me trouverait fort mal qualifiée pour la situation que vous me proposez. – Quand bien même, répondit gravement Mr. Collins, l’avis de lady Catherine… Mais je ne puis imaginer Sa Grâce vous regardant d’un œil défavorable et soyez certaine que, lorsque je la reverrai, je lui vanterai avec chaleur votre modestie, votre esprit d’ordre et vos autres aimables qualités. – Mr. Collins, toutes ces louanges seraient inutiles. Veuillez m’accorder la liberté de juger pour mon compte et me faire la grâce de croire ce que je vous dis. Je souhaite vous voir heureux et riche et, en vous refusant ma main, je contribue à la réalisation de ce vœu. Les scrupules respectables que vous exprimiez au sujet de ma famille sont sans objet maintenant que vous m’avez proposé d’être votre femme et vous pourrez, quand le temps viendra, entrer en possession de Longbourn sans vous adresser aucun reproche. Cette question est donc réglée. Elle s’était levée en prononçant ces derniers mots et allait quitter la pièce quand Mr. Collins l’arrêta par ces mots : – Lorsque j’aurai l’honneur de reprendre cette conversation avec vous, j’espère recevoir une réponse plus favorable ; non point que je vous accuse de cruauté et peut-être même, en faisant la part de la réserve habituelle à votre sexe, en avez-vous dit assez aujourd’hui pour m’encourager à poursuivre mon projet. – En vérité, Mr. Collins, s’écria Elizabeth avec chaleur, vous me confondez ! Si vous considérez tout ce que je viens de vous dire comme un encouragement, je me demande en quels termes il me faut exprimer mon refus pour vous convaincre que c’en est un ! – Laissez-moi croire, ma chère cousine, que ce refus n’est qu’une simple formalité. Il ne me semble pas que je sois indigne de vous, ni que l’établissement que je vous offre ne soit pas pour vous des plus enviables. Ma situation, mes relations avec la famille de Bourgh, ma parenté avec votre famille, sont autant de conditions favorables à ma cause. En outre, vous devriez considérer qu’en dépit de tous vos attraits vous n’êtes nullement certaine de recevoir une autre demande en mariage. Votre dot est malheureusement si modeste qu’elle doit inévitablement contre-balancer l’effet de votre charme et de vos qualités. Force m’est donc de conclure que votre refus n’est pas sérieux, et je préfère l’attribuer au désir d’exciter ma tendresse en la tenant en suspens, suivant l’élégante coutume des femmes du monde. – Soyez sûr, monsieur, que je n’ai aucune prétention à cette sorte d’élégance, qui consiste à faire souffrir un honnête homme. Je préférerais qu’on me fît le compliment de croire à ce que je dis. Je vous remercie mille fois de votre proposition, mais il m’est impossible de l’accepter ; mes sentiments me l’interdisent absolument. Puisje parler avec plus de clarté ? Ne me prenez pas pour une coquette qui prendrait plaisir à vous tourmenter, mais pour une personne raisonnable qui parle en toute sincérité. – Vous êtes vraiment délicieuse, quoi que vous fassiez ! s’écria-t-il avec une lourde galanterie, et je suis persuadé que ma demande, une fois sanctionnée par la volonté expresse de vos excellents parents, ne manquera pas de vous paraître acceptable. Devant cette invincible persistance à vouloir s’abuser, Elizabeth abandonna la partie et se retira en silence.