Aleph

917 Mots
Aleph La porte était ouverte, les deux gendarmes entraient l’un derrière l’autre. En tournant la tête, le premier eut une vision d’horreur ; pendu comme un jambon, le vieil homme avait mis fin à sa vie. ⸺ T’as vu, il ne s’est pas loupé, le vieux ! ⸺ Pour sûr, tu dis vrai ! ⸺ On fait quoi ? ⸺ Va chercher le maire et préviens le médecin. On en aura besoin ; moi, je vais faire le tour, de toute façon, on va attendre pour le décrocher, il a le temps, maintenant. ⸺ Bon alors j’y vais ? ⸺ T’attends quoi ? Allez, bouge-toi... Tout en allumant une cigarette, il commença son inspection, ouvrit les fenêtres et volets de la salle à manger. Étrangement, le couvert était mis, tout était bien en place ; sinon, le tabouret du pendu renversé sur le sol. Son regard se dirigea vers le sapin de Noël décoré d’une étoile jaune. Il reconnut tout de suite celle dont les juifs étaient affublés par l’État français, de par sa fonction il était chargé de les arrêter sans se poser de questions et de ne plus les considérer comme des êtres humains. Drôle de temps, quand on pense à toutes les saloperies qui ont été faites. La réunion des chrétiens, des juifs sur le même arbre comme ancré dans le sol par le lien de la terre ! Qui avait pu avoir cette idée ? Continuant sa visite, son attention fut attirée par la taille impressionnante d'une clef qui était restée enfoncée dans la serrure d’une pièce attenante. Il se demandait bien pourquoi il y avait une fermeture de cette importance pour l’endroit, il ne s'agissait que d'une chambre. ⸺ Qui avait pu accepter une telle entrave ? Plus il rentrait dans l’intimité de la maison des Martin, plus leur vie lui paraissait curieuse. Mais, bon sang, où est passé le gamin ? ⸺ Norbert ! Norbert, où es-tu ? ⸺ Mon garçon, viens ! ⸺ N’aie pas peur ! ⸺ Je suis le gendarme Darboux. ⸺ Norbert, tu es là ? Je criais dans toute la maison le prénom du garçon. ⸺ Allez, Norbert ! ⸺ Mon garçon, réponds ! Où est-il ? Je fouillai tout le rez-de-chaussée, montai l’escalier, en ouvrant les pièces les unes après les autres. J’arrivai devant la dernière porte du couloir, mon képi dans une main, un mouchoir dans l’autre m'épongeant le front. Le couloir était sombre, rien ne bougeait. Après une hésitation, je l’ouvris tout doucement. Le garçon était dans son lit, allongé de tout son long. ⸺ Norbert, il faut te réveiller. ⸺ Tu dors ? Je le secouai vigoureusement à plusieurs reprises. Il ne bougeait pas, ni les mots ni les gestes ne parvenaient à réveiller le dormeur. En écartant les rideaux, la clarté se posa sur son visage, je m’aperçus qu’il était mort, couché, bien couvert, mais mort. ⸺ Que s’est-il passé dans cette maison ? Le gendarme s’écroula sur une chaise, tous les épisodes repassaient en boucle dans sa tête : l'arrivée, le rez-de-chaussée, le tabouret, la clef, les portes, la macabre découverte, le pendu, le petit... ⸺ Mais qui a fait ça ? ⸺ Qui a pu commettre cette abomination ? En descendant l’escalier, toutes les questions commençaient à tourner dans sa tête, l’arrivée du maire le sortit de sa réflexion. ⸺ Bonjour, monsieur le maire. ⸺ Bonjour, Pierrot. ⸺ Vous êtes au courant, pour le vieux ? ⸺ Oui, ton collègue m’a raconté. ⸺ Il ne vous a pas tout dit, je ne sais pas comment vous le dire. ⸺ Arrête, tu es blanc comme un linge ! ⸺ Aide-nous ! Albert, on va le décrocher ! ⸺ Il faut que je vous dise, le garçon est mort aussi ! ⸺ Pas possible, il l’a été tué ? ⸺ Non ! Je ne pense pas, il est dans son lit au premier, bizarrement, il a l’air reposé. Vous en pensez quoi ? ⸺ Oh, si tu n’as rien vu de particulier, il a sûrement fait une de ces crises d’angoisse comme souvent ; le plus curieux, c’est que cela se soit passé dans son lit. ⸺ Il faut décrocher le vieux de sa poutre. ⸺ Tu viens ! Albert, aide-moi ! ⸺ Oui, j’arrive ! ⸺ Il n’est pas épais, tu le tiens ? ⸺ Oui ! Allez, coupe la corde. ⸺ On le pose où ? Dans sa chambre, là. ⸺ C’est à lui, cette pièce avec la grosse clef, Monsieur le Maire ? Eh oui ! ⸺ Comment savez-vous ça ? ⸺ Une longue histoire, mon pauvre Pierrot. ⸺ Albert, tu as pu voir pour le docteur ? ⸺ Oui, il est en train de faire un accouchement à la ferme du bois, il ne sait pas quand il pourra venir. ⸺ On va l’attendre. ⸺ Monsieur le Maire, le vieux a laissé une lettre sur la table de la cuisine. ⸺ Donne-la-moi. ⸺ La voilà. Assis dans la cuisine, le maire ouvrit la lettre. Quelques minutes après avoir commencé la lecture, il lâcha deux, trois mots incompréhensibles. ⸺ Qu’est-ce que vous dites ? ⸺ Rien, enfin ! ⸺ Je disais qu’on a beau faire pour changer le destin, les condamnés le restent et rien n’y fait. Il était promis à la mort, on a tout fait pour le sauver, il s’est rattrapé tout seul, persuader que le métier qui lui avait été imposé était le responsable de son état. ⸺ Qu'est-ce que vous voulez dire, Monsieur le Maire ? ⸺ Je vais t'expliquer. Va voir dans sa table de nuit, il a laissé son carnet de bord ! ⸺ Dans quel tiroir ? ⸺ Regarde dans les deux. ⸺ Ah oui, j’ai trouvé ! ⸺ Il est épais. ⸺ Rien d’étonnant ! Léon écrivait et dialoguait avec lui-même pour conserver les reliques de sa vie. ⸺ On va lire en attendant le Docteur. ⸺ Tu comprendras mieux la vie de ce pauvre vieux, je te donnerai des précisions si je le peux, car je connais un peu l'histoire. Prends des verres dans le placard et du vin, la veillée va être longue. Les trois hommes, assis dans la cuisine, ouvrirent la bouteille et burent un premier verre. ⸺ Il est bon. Lance, Pierrot, il savait choisir sa cave, le vieux, vous en voulez un autre ? ⸺ Allez oui, de toute façon, ça ne lui servira plus ! ⸺ Tu as du feu ? ⸺ Oui. ⸺ Merci ! La fumée commençait à envahir la cuisine. Pierrot se mit à lire.
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