Chapitre 5Jordan : Ça m’a fait bizarre de te revoir.
Coincée sur mon lit entre mes deux oreillers, je lis le message plusieurs fois d’affilée pour être certaine que je ne rêve pas.
Jordan vient de m’envoyer un message.
Punaise de punaise !
Jordan Olivier vient d’entamer la conversation !
C’est dingue !
Après ma crise de larmes, mon frère m’a laissée pour aller retrouver sa copine. Depuis, je tourne en rond dans ma chambre, incapable de fermer l’œil. Mes pensées vont dans tous les sens, encore plus maintenant que j’ai reçu ce SMS.
S’il savait comme ça m’a fait étrange aussi. Quand une personne nous manque, on a tendance à s’inventer des souvenirs, l’imaginer et oublier des détails qui sont importants. Sa voix, son odeur, son calme olympien. Tout ça m’a manqué.
Me manque encore.
Je n’ai aucun reproche à lui faire. Jordan a toujours fait preuve d’une patience d’ange en ce qui me concerne. C’était le petit ami parfait, agréable à vivre et beau comme le diable !
Je crois que j’ai besoin d’une cigarette. Ma tête est sur le point d’exploser tant je déraille et mon palpitant bat à mille à l’heure. Alors, je traverse le couloir qui mène au salon puis m’installe sur le balcon.
Tobias ferait une tronche d’enfer s’il me voyait fumer.
Je n’aurais jamais touché à cette merde avant. J’étais la petite fille modèle, un peu comme l’est Ella. Une femme droite dans ses bottes, prudente et fidèle.
Quand on parle du loup, on en voit la queue.
Alors que je m’affale sur la barrière du balcon, la nouvelle compagne de mon frère apparaît. Elle s’est changée et ne porte plus qu’un long pull gris qui descend sur ses cuisses. Je m’empresse de cacher ma cigarette.
— Ne te cache pas, j’ai vu que tu fumais, l’odeur ne trompe pas…
La chiasse !
Elle s’avance pour observer la rue et je tire sur la clope.
— Tu vas pouvoir cafter à mon frère, miss Parfaite, lancé-je, sans aucune méchanceté dans la voix.
Elle glousse.
— Ton frère fume aussi.
Je la dévisage, perplexe. Elle me paraît moins frigide dans ces vêtements. Elle fait moins prude, plus accessible que tout à l’heure. Il faut dire que j’ai dessaoulé depuis et que j’en ai peut-être rajouté des tonnes en la voyant sagement attablée face à mes parents.
— Contente de l’apprendre. Est-ce qu’il boit comme un trou, lui aussi ?
— Comment crois-tu que nous nous sommes rencontrés ? réplique-t-elle, toujours happée par l’horizon.
On ne doit pas parler du même frère. Le mien est rempli de principes, aime l’ordre et faire des leçons de morale à tout va. L’imaginer bourré aux côtés de cette nana dont j’ignore tout me semble inconcevable.
— Toi ? Ella Ingalls ? Tu vas me faire croire que tu te prends souvent des cuites ?
Foutaises.
Sa mère passe son temps à cuisiner et à s’occuper de la ferme. Je la connais, je la regardais tous les midis quand j’étais petite.
Elle ne me fera pas croire que derrière cette allure de fillette à peine sortie du nid se cache une rebelle dégourdie en quête d’aventure.
Quand elle me pique ma cigarette des mains, le rire d’Ella résonne. Mes yeux verts ronds comme des billes, ma bouche ouverte et mes cheveux bruns au vent, je dois faire une tête de trois pieds de long.
OK, je me suis leurrée sur son compte. Cette fille est une malade !
— J’adore ce surnom, dit-elle, amusée.
Pour ma défense : les copines de mon frère sont de grosses emmerdeuses super coincées d’habitude.
— Ella Ingalls ? Vraiment ? Je peux t’en trouver des biens meilleurs, si tu veux.
Sa tête pivote et nos yeux s’apprivoisent.
Elle a le regard d’une poupée.
— Du moment que tu ne m’appelles plus miss Parfaite, ça me va.
— Marché conclu.
Je tends le bras pour qu’elle l’empoigne et elle rit de plus belle. À la lumière des réverbères, ses dents blanches brillent de mille feux, tels son regard et les milliers d’étoiles qui s’y sont logées.
Mon frère a bon goût. S’il la quitte, je serais forcée de le torturer jusqu’à la mort.
— Tobias m’a dit que tu étais secrétaire, tu as repris l’entreprise de votre cousin, c’est ça ?
Entre autres… ça et d’autres petits trucs pas super méga importants…
— C’est une agence de séparation. Je viens juste de rentrer, alors j’essaie encore de comprendre. Notre cousin est un homme à part. Je me demande comment il a fait pour réussir à se marier, plaisanté-je en sortant une nouvelle cigarette.
Je vois bien qu’elle tique un peu sur le fait que j’en allume une seconde, mais elle ne dit rien. Elle se contente d’admirer les maisons de la rue, l’air apaisé.
— Une agence de séparation ? C’est toi que je dois venir voir alors, si ton frère devient trop dur à vivre ?
— Tu as tout compris.
— Moi, je bosse avec mes parents dans une entreprise qui fabrique des cosmétiques. J’aide surtout à la gestion et aux histoires avec les employés. C’est moins original, enchaîne-t-elle, de façon naturelle.
Ça n’a pas besoin de l’être. Les choses les plus simples sont souvent les meilleures. Ella me paraît correspondre parfaitement à ce dicton.
— Je n’étais pas proche de Barcelone… J’écumais les bars et collectionnais les petits boulots à Ibiza.
Ma révélation la laisse muette pendant quelques secondes. Elle m’observe, les yeux grands ouverts, puis déglutit.
— Tu n’es pas obligée de m’en parler.
Je sais.
Mais j’en ai envie.