CHAPITRE II. Ponce Pilate-3

2017 Mots
– Ensuite ? – Ensuite ? C’est tout, dit le prisonnier. À ce moment des gens sont accourus, ils m’ont attaché et conduit en prison. Le secrétaire, s’efforçant de ne rien perdre, traçait rapidement les mots sur son parchemin. – Il n’y a jamais eu, et il n’y aura jamais au monde de pouvoir plus grand, ni plus excellent pour le peuple, que le pouvoir de l’empereur Tibère ! proclama Pilate d’une voix qui s’enfla soudainement, douloureuse et emportée. Et le procurateur regarda avec haine, on ne sait pourquoi, le secrétaire et les hommes d’escorte. – Et ce n’est pas à toi, criminel insensé, de le juger ! (Continua-t-il, sur quoi il vociféra :) L’escorte, hors d’ici ! (Et, se tournant vers le secrétaire, il ajouta :) Laissez-moi seul avec le criminel, il s’agit ici d’une affaire d’État ! Les soldats levèrent leurs lances et, frappant le sol en cadence de leurs caliga ferrées, ils descendirent dans le jardin, suivis par le secrétaire. Pendant un moment, le silence ne fut plus troublé que par le murmure de l’eau dans la fontaine. Pilate voyait l’eau s’évaser au sortir du tuyau en une large coupe dont les bords se brisaient pour retomber en petite pluie. Le détenu fut le premier à reprendre la parole : – Je vois, dit-il, qu’il est arrivé quelque chose de fâcheux, à cause de ce que j’ai dit à ce jeune homme de Kerioth. J’ai le pressentiment, hegemon, qu’il lui arrivera malheur, et je le plains beaucoup. – Je pense, répondit le procurateur avec un sourire bizarre, qu’il y a quelqu’un, sur la terre, que tu devrais plaindre bien plus que Judas Iscariote, et à qui il arrivera des choses bien pires qu’à Judas !… Ainsi, d’après toi, Marcus Mort-aux-rats, qui est un tortionnaire froid et déterminé, et les gens qui, à ce que je vois (le procurateur montra le visage défiguré de Yeshoua), t’ont battu à cause de tes sermons, et les brigands Dismas et Hestas, qui ont tué avec leurs complices quatre soldats, et enfin le sale traître Judas, tous sont de bonnes gens ? – Oui, répondit le prisonnier. – Et le règne de la vérité viendra ? – Il viendra, hegemon, répondit Yeshoua avec conviction. – Jamais ! Il ne viendra jamais ! cria soudain Pilate, d’une voix si terrible que Yeshoua eut un mouvement de recul. C’est de cette même voix que, bien des années plus tôt, dans la vallée des Vierges, Pilate criait à ses cavaliers « Sabrez-les ! Sabrez ! Ils ont pris le géant Mort-aux-rats ! » Il éleva encore sa voix cassée par les commandements et vociféra les mots afin qu’ils soient entendus dans le jardin : – Criminel ! Criminel ! Criminel ! (Là-dessus, baissant brusquement le ton, il demanda :) Yeshoua Ha-Nozri, y a-t-il des dieux auxquels tu croies ? – Il n’y a qu’un Dieu, répondit Yeshoua, et je crois en lui. – Alors prie-le ! Prie-le aussi fort que tu le peux ! D’ailleurs (et la voix de Pilate retomba tout à fait) ça ne servira à rien. Tu n’es pas marié ? demanda-t-il soudain sans savoir pourquoi, avec tristesse, et ne comprenant pas ce qui lui arrivait. – Non, je suis seul. – Ville détestable… (grommela, de façon tout à fait inattendue, le procurateur ; ses épaules frissonnèrent comme si, soudain, il avait froid, et il frotta ses mains l’une contre l’autre comme s’il les lavait.) Si on t’avait égorgé avant que tu ne rencontres ce Judas de Kerioth, vraiment, cela aurait mieux valu. – Et si tu me laissais partir, hegemon ? demanda tout à coup le détenu, avec de l’anxiété dans la voix. Je vois qu’ils veulent me tuer. Une crispation douloureuse altéra le visage de Pilate, et il leva sur Yeshoua des yeux enflammés, dont le blanc était strié de rouge : – T’imagines-tu, malheureux, qu’un procurateur romain puisse laisser partir un homme qui a dit ce que tu as dit ? Ô dieux, dieux ! Ou bien, crois-tu que je sois prêt à prendre ta place ? Je ne partage pas du tout tes idées ! Et puis, écoute-moi : si, à partir de cette minute, tu prononces un seul mot, si tu échanges une seule parole avec qui que ce soit, prends garde ! Je te le répète : prends garde ! – Hegemon… – Silence ! cria Pilate, et il suivit d’un regard furieux l’hirondelle qui s’engouffrait à nouveau sous les colonnes. Tout le monde ici ! appela-t-il. Lorsque le secrétaire et les hommes d’escorte eurent pris leur place, Pilate annonça qu’il ratifiait la sentence de mort prononcée par le petit sanhédrin contre le criminel Yeshoua Ha-Nozri, et le secrétaire inscrivit les paroles de Pilate. Une minute plus tard, Marcus Mort-aux-rats se présentait devant le procurateur. Le procurateur lui ordonna de remettre le criminel entre les mains du chef du service secret et de transmettre à celui-ci, en même temps, l’ordre du procurateur de tenir Yeshoua Ha-Nozri à l’écart des autres condamnés, et aussi l’interdiction faite à l’équipe du service secret, sous peine des plus graves châtiments, d’échanger la moindre parole avec Yeshoua ou de répondre à aucune de ses questions. Sur un signe de Marcus, l’escorte entoura Yeshoua et le conduisit hors de la terrasse. Ensuite se présenta devant le procurateur un bel homme à barbe blonde. Des plumes d’aigle ornaient la crête de son casque, des têtes de lion d’or brillaient sur sa poitrine, le baudrier qui soutenait son glaive était également plaqué d’or. Il portait des souliers à triple semelle lacés jusqu’aux genoux, et un manteau de pourpre était jeté sur son épaule gauche. C’était le légat commandant la légion. Le procurateur lui demanda où se trouvait actuellement la cohorte sébastienne. Le légat l’informa que les soldats de la sébastienne montaient la garde sur la place devant l’hippodrome, où devait être annoncée au peuple la sentence rendue contre les criminels. Le procurateur ordonna alors au légat de détacher deux centuries de la cohorte romaine. L’une d’elles, sous le commandement de Mort-aux-rats, devait escorter les criminels, les chariots portant les instruments du supplice et les bourreaux jusqu’au mont Chauve, et là, former la garde haute. L’autre devait se rendre à l’instant même au mont Chauve et y former immédiatement la garde basse. Dans le même dessein, c’est-à-dire pour protéger les abords de la colline, le procurateur demanda au légat d’y envoyer en renfort un régiment auxiliaire de cavalerie, l’aile syrienne. Lorsque le légat eut quitté la terrasse, le procurateur ordonna à son secrétaire de faire venir au palais le président et deux membres du sanhédrin, ainsi que le chef de la garde du Temple. Mais il le pria de s’arranger pour qu’avant cette réunion, il puisse avoir un entretien seul à seul avec le président. Les ordres du procurateur furent exécutés ponctuellement et rapidement, et le soleil, qui en ces jours embrasait avec une violence inhabituelle les rues de Jérusalem, n’était pas encore près d’atteindre son zénith, quand sur la terrasse supérieure du jardin, près des deux lions de marbre blanc, gardiens de l’escalier, se rencontrèrent le procurateur et celui qui remplissait alors les fonctions de président du sanhédrin, le grand prêtre de Judée, Joseph Caïphe. Le jardin était silencieux et paisible. Mais, parvenant à travers le péristyle jusqu’à la terrasse avec ses palmiers aux troncs monstrueux comme des pattes d’éléphant, d’où s’étalait sous les yeux du procurateur toute cette ville de Jérusalem qu’il haïssait, avec ses ponts suspendus, ses forteresses, et surtout, cet indescriptible bloc de marbre surmonté, en fait de toit, d’une écaille dorée de dragon – le temple de Jérusalem –, l’ouïe fine du procurateur percevait, loin en contrebas, là où une muraille de pierre séparait les terrasses inférieures du jardin des places de la ville, un sourd grondement, au-dessus duquel s’envolaient par instants, faibles et ténus, tantôt des gémissements, tantôt des clameurs. Le procurateur comprit que la foule innombrable des habitants de Jérusalem, rendue houleuse par les derniers désordres dont la ville avait été le théâtre, était déjà rassemblée sur la place, où elle attendait impatiemment l’annonce de la sentence, parmi les cris importuns des vendeurs d’eau. Le procurateur commença par inviter le grand prêtre à venir jusqu’à la terrasse couverte, afin de s’y abriter de la chaleur impitoyable, mais Caïphe s’excusa poliment, en expliquant qu’il ne le pouvait pas, car on était à la veille des fêtes. Pilate ramena donc son capuchon sur son crâne légèrement dégarni, et commença l’entretien. La langue employée était le grec. Pilate dit qu’il avait étudié l’affaire de Yeshoua Ha-Nozri, et qu’en conclusion, il ratifiait la sentence de mort. De la sorte, la peine de mort – et l’exécution devait avoir lieu aujourd’hui – se trouvait prononcée contre trois brigands : Dismas, Hestas et Bar-Rabbas, et en outre, contre ce Yeshoua Ha-Nozri. Les deux premiers, qui avaient imaginé d’inciter le peuple à la rébellion contre César et avaient été pris les armes à la main par le pouvoir romain, appartenaient au procurateur, en conséquence de quoi il ne serait pas question d’eux ici. Les deux autres, par contre – Bar-Rabbas et Ha-Nozri – avaient été arrêtés par le pouvoir local et jugés par le sanhédrin. Selon la Loi et selon la coutume, l’un de ces deux criminels devait être remis en liberté, en l’honneur de la grande fête de pâque qui commençait aujourd’hui. Aussi le procurateur désirait-il savoir lequel de ces deux malfaiteurs le sanhédrin avait l’intention de relâcher : Bar-Rabbas, ou Ha-Nozri ? Caïphe inclina la tête pour montrer qu’il avait clairement compris la question, et répondit : – Le sanhédrin demande que l’on relâche Bar-Rabbas. Le procurateur savait fort bien que telle serait précisément la réponse du grand prêtre, mais son devoir était de montrer que cette réponse le plongeait dans l’étonnement. Pilate s’y employa avec un grand art. Les sourcils qui ornaient son visage hautain se levèrent, et le procurateur regarda le grand prêtre droit dans les yeux avec une expression de stupéfaction. – J’avoue que cette réponse me frappe d’étonnement, dit doucement le procurateur. Je crains qu’il n’y ait là quelque malentendu. Et Pilate s’expliqua. Le pouvoir romain s’était toujours gardé d’attenter, si peu que ce fût, aux droits du pouvoir spirituel local, et cela était parfaitement connu du grand prêtre ; mais, dans le cas donné, on était en présence d’une erreur manifeste. Et la correction de cette erreur intéressait évidemment le pouvoir romain. Or, c’était un fait : les crimes de Bar-Rabbas et de Ha-Nozri n’étaient absolument pas comparables, quant à leur gravité. Si ce dernier – un homme manifestement fou – était coupable d’avoir prononcé des discours ineptes qui avaient troublé le peuple à Jérusalem et en quelques autres lieux, les charges qui pesaient sur le premier étaient autrement plus lourdes. Non seulement il s’était permis de lancer des appels directs à la sédition, mais qui plus est, il avait tué un garde qui tentait de l’arrêter. Bar-Rabbas est incomparablement plus dangereux que Ha-Nozri. Considérant tout ce qui venait d’être exposé, le procurateur demandait au grand prêtre sa décision et de remettre en liberté celui des deux condamnés qui était le moins nuisible, et c’était, sans aucun doute, Ha-Nozri que l’on devait considérer comme tel. Eh bien ?… Caïphe répondit calmement, mais fermement, que le sanhédrin avait pris connaissance de tous les éléments de l’affaire avec grand soin, et affirmait derechef que son intention était de relâcher Bar-Rabbas. – Comment ? Même après mon intercession ? L’intercession de celui par la bouche de qui parle le pouvoir romain ? Grand prêtre, répète une troisième fois. – Pour la troisième fois, j’affirme que nous libérerons Bar-Rabbas, dit Caïphe avec douceur. Tout était terminé, et il n’y avait plus rien à dire. Ha-Nozri allait disparaître à jamais, et il n’y aurait plus personne pour guérir les terribles, les cruelles douleurs du procurateur, et il n’y aurait plus d’autre moyen de leur échapper que la mort. Mais ce n’était pas cette pensée qui, pour l’instant, bouleversait Pilate. La même angoisse incompréhensible qu’il avait éprouvée tout à l’heure sous les colonnes s’emparait de lui à nouveau, et tout son être en était transi. Il s’efforça tout de suite d’y trouver une explication, mais cette explication fut étrange : il sembla confusément au procurateur qu’il n’avait pas tout dit au cours de sa conversation avec le condamné, et que peut-être aussi, il n’avait pas tout entendu. Pilate chassa cette pensée, et elle s’envola à l’instant même, aussi rapidement qu’elle était venue. Elle s’envola, et l’angoisse demeura inexpliquée, car pouvait-on considérer comme une explication cette autre pensée, très brève, qui s’alluma et s’éteignit comme un éclair : « L’immortalité… l’immortalité est venue… » L’immortalité de qui donc ? Le procurateur ne le sut pas, mais l’idée de cette immortalité le fit frissonner de froid sous le grand soleil. – Très bien, dit Pilate, qu’il en soit donc ainsi. C’est alors que, jetant les yeux sur le monde qui l’entourait, il s’étonna du changement qui s’y était produit. Le buisson aux branches chargées de roses avait disparu, comme avaient disparu les cyprès qui bordaient la terrasse supérieure, et le grenadier, et la statue blanche dans sa niche de verdure, et la verdure elle-même. À la place de tout cela flottait une sorte de viscosité pourpre, où des algues ondulaient et nageaient on ne sait vers quelle destination, et parmi elles, nageait Pilate lui-même. Il se sentait maintenant emporté, étouffé, brûlé par la rage la plus terrible – la rage de l’impuissance. – J’étouffe, proféra Pilate, j’étouffe ! D’une main moite et froide, il arracha l’agrafe qui fermait le col de son manteau, et celle-ci tomba dans le sable. – Oui, il fait lourd aujourd’hui, il y a de l’orage dans l’air, répondit Caïphe qui ne quittait pas des yeux le visage empourpré du procurateur et qui prévoyait tous les tourments qui l’attendaient encore. Oh ! quel affreux mois de Nisan, cette année !
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