4Tassée sur son siège, dans le RER, Noémie voit la pluie tomber sur les communes de la banlieue nord, une pluie drue, cinglante. L’hiver restera dans les annales comme un des plus humides du siècle. Des traînées obliques glissent sur les vitres et masquent un horizon sombre, menaçant. Des nuages noirs roulent sur une mer grise, s’ouvrent et noient les HLM et les pavillons sous un déluge glacial.
Engoncée dans un imperméable, la jeune femme se réjouit égoïstement de la météo pourrie qui désespère les Franciliens. Les prévisionnistes n’annoncent aucune amélioration à court terme. Son séjour à l’île de la Réunion se présente sous les meilleurs auspices. Là-bas, elle a la certitude de bénéficier des températures idéales d’un été tropical. Elle alternera les randonnées dans des paysages édéniques et de longues baignades au milieu des poissons multicolores, en évitant toutefois les coins fréquentés par les requins croqueurs d’hommes. En cette saison, le mercure n’affiche jamais moins de vingt-huit degrés sur les plages de l’est de l’îlot volcanique, rien à voir avec les cinq degrés auxquels culmine le thermomètre de son studio parisien.
Les vacances australes l’arracheront à la misère ambiante. Elle en a bien besoin.
Voilà les pensées qui l’assaillent, alors qu’elle marche en direction du terminal F de l’aéroport Charles-de-Gaulle, tirant une valise à roulettes. Derrière les parois translucides, les bourrasques de vent agitent les parapluies brandis par les aspirants à l’envol, à peine descendus d’un taxi. Avant de décoller, elle formule un vœu : que la pitoyable météo se prolonge encore dix jours et ensevelisse sous les frimas ses patrons et Maxence, tous coupables de son insatisfaction actuelle. Puis, elle se tourne résolument vers l’avenir. Outre du soleil à gogo, elle retrouvera des grands-parents qui l’adorent, de quoi panser ses plaies et lui redonner du tonus.
Ses vacances commencent.
L’avion s’arrache péniblement d’une piste détrempée. Les trajets aériens effraient Noémie. Elle craint à chaque fois l’explosion de l’appareil ou un amerrissage risqué et prie, au décollage et à l’atterrissage, prostrée, les mains serrées sur son sac à main, un journal, une serviette ou n’importe quel objet suffisamment malléable pour supporter la pression de ses phalanges. Le pilote se présente et garantit une traversée sereine. Gérard Donatori est un habitué des voltiges au firmament. À peine a-t-il terminé son message de bienvenue qu’il esquisse un brusque virage sur l’aile droite et incline l’avion sur le côté, s’aperçoit qu’il a exagéré, corrige illico la trajectoire et rétablit sa monture à l’horizontale, après une série de soubresauts, non sans conséquence.
À côté de Noémie, Adrien, un gamin de trois ans que son père couve d’un regard anxieux, donne raison au paternel en vomissant d’un coup le contenu d’un estomac bien rempli sur les genoux de la jeune femme. Elle venait de les dégager en rangeant dans le filet ad hoc la serviette qui les protégeait. Une réaction en chaîne se déclenche, similaire à celle observée lorsqu’un neutron cause la fission d’un atome, produisant un plus grand nombre de neutrons qui à leur tour causent d’autres fissions et, à la fin, une explosion atomique. Sans atteindre ces sommets, ils sont quatre emportés dans la tourmente, le père du chérubin, les deux passagers placés à sa droite, et Noémie. Une odeur pestilentielle de vomi emplit l’habitacle. Les turbulences interdisent au personnel de leur porter secours. Le père essuie maladroitement son mouflet, qui continue de hoqueter et de rejeter quantité d’aliments non encore complètement digérés, mais déjà macérés dans un suc bilieux identifiable. Le marmot, que cette avalanche de déglutitions incommode, se met à brailler, ajoutant une touche sonore à la scène d’anthologie.
Quand le virtuose des airs réussit à stabiliser son bolide, un steward leur offre de l’aide. Grâce à son habileté, une halte prolongée aux toilettes et deux bouteilles d’eau, Noémie parvient à récupérer un aspect presque convenable, à condition de ne pas renifler de trop près. Adrien a la bonté de s’endormir. De même que son père, qui s’avère malheureusement un ronfleur d’élite. Bercée par le ronflement, le ronronnement des moteurs et le gazouillis de la fillette du siège de derrière qui donne à intervalles réguliers des coups de pied dans son siège, Noémie sombre bientôt dans un sommeil agité.
Une série de cahots l’arrache à sa léthargie. L’Airbus traverse une zone de turbulences. La procédure de sécurité s’enclenche. Au-dessus des sièges, les lampes se rallument et rappellent aux passagers de rattacher leur ceinture. Rude réveil. Les dormeurs émergent les uns après les autres des brumes d’un repos de piètre qualité. Adrien n’apprécie pas l’exercice. Il manifeste en couinant son irritation. Noémie calcule qu’il ne doit plus rien avoir à rejeter. Le sort devrait cette fois l’épargner. Elle égrène les secondes, les mains crispées sur les accoudoirs et retient son souffle, comme si elle pouvait ainsi accélérer la course de l’avion. Mais les secousses persistent et s’amplifient. Noémie sait que les appareils modernes sont équipés de radars qui leur permettent de contourner les masses d’air piégeuses. Elle soupçonne Donatori d’avoir opté pour un trajet frontal, au diable les stratégies d’évitement, le bonhomme préfère se la jouer virile. Elle l’imagine jouissant dans son cockpit, arcbouté sur le manche à balai, un rictus aux lèvres, fixant les nuages noirs zébrés d’éclairs d’un regard de dément, mais elle se raisonne. L’homme doit passer régulièrement des tests. L’aviation civile ne badine pas avec la sécurité. Les candidats au suicide sont détectés et priés d’abandonner le métier. Au moins la jeune femme essaie-t-elle de s’en convaincre, les genoux serrés. Malgré ses efforts, elle craint que la carlingue ne se brise d’un coup et rentre la tête dans les épaules, prête à encaisser le choc. Adrien ne crie plus. Lui aussi sent que l’heure est grave.
Les passagers communient dans un silence de cathédrale. Noémie n’ose pas regarder autour d’elle, concentrée sur la lutte qui oppose l’avion aux éléments déchaînés. Elle songe à tout ce qu’elle n’a pas eu le temps de faire et se promet d’aller à l’essentiel, si elle survit. Mais elle n’y compte guère. Donatori ne parvient pas à les soustraire aux griffes de la tempête. Telle la chèvre de monsieur Seguin, leur vaillant petit Airbus va se lasser. Le fatalisme la gagne. Elle ne reverra jamais ses parents, ni Maxence, ni ses amies. À quoi tient une vie.
— Papa !
C’est la voix d’Adrien. Elle l’avait oublié celui-là.
— Papa ! répète le gamin.
— Oui, mon petit bonhomme, c’est fini, tout va bien, le rassure le père.
Tout va bien ? Noémie s’aperçoit que l’orage est passé, le plancher ne tremble plus, les hôtesses inspectent les rangées, des passagers détachent leur ceinture et se lèvent, la carlingue résonne de nouveau des bruits de pas de ceux qui se précipitent aux toilettes après une station assise prolongée. Noémie prend son tour dans la queue et patiente à quelques mètres de la terre promise. Ses yeux se posent sur les pages d’un magazine qu’un quidam feuillette. Elle reconnaît la mise en pages familière, plisse les paupières, se penche et sourit en lisant le titre en haut de la page : Justice céleste. L’homme est en train de parcourir une nouvelle qu’elle a rédigée trois mois plus tôt. C’est un de ses passe-temps. Elle aime écrire des textes courts que des revues publient. Quand elle aura le temps, elle se lancera dans un roman, plus tard, il n’y a pas urgence. Pour l’instant, elle savoure ce clin d’œil du destin.
— C’est bien ? demande-t-elle au lecteur dont elle ne voit que les cheveux bruns épais.
Il lève la tête et pense qu’il y a confusion, mais elle dissipe ses doutes en répétant sa question.
— C’est bien, Justice céleste, ça vous plaît ?
L’homme la considère longuement, un beau garçon, la quarantaine, des traits réguliers, un front haut et large, un nez droit, des lèvres sensuelles, des yeux noirs scrutateurs, les mâchoires robustes. Elle soutient son regard.
— Je n’ai pas terminé, consent-il à dire. Mais ça part bien, j’ai envie de lire la suite. Pourquoi, vous avez des actions dans le journal ?
— On peut dire ça, j’ai écrit le texte.
— Ah ?
Elle a marqué des points. Le beau ténébreux réfléchit à toute vitesse et lui adresse un sourire émail diamant qu’il ne doit décocher que dans les grandes occasions.
— Bravo ! dit-il en se dressant.
Il la dépasse d’une bonne tête. Elle se colle au siège. Il se présente, explique qu’il effectue un remplacement d’un mois à la Réunion et la félicite pour ses talents d’écrivain. Mais l’endroit n’est pas idéal pour une conversation. L’équipage annonce l’extinction des lumières. L’homme glisse une carte de visite dans la main de Noémie et l’invite à le contacter dans la semaine. Elle acquiesce et regagne sa place.
Au petit matin, la voix du commandant Donatori la réveille. Les onze heures de vol et les turbulences n’ont pas entamé son dynamisme. Il signale la présence de baleines que les passagers peuvent apercevoir, avec un peu de chance, dans les flots argentés de l’océan Indien, non loin de la côte, et amorce une de ces manœuvres dont il a le secret, vire sur la droite, renverse son pur-sang et réussit malgré tout à le conduire à bon port. Personne ne moufte. La plupart des touristes cogitent sur les moyens d’échapper au k******e lors du voyage de retour. Sinon, il faut opter pour un séjour définitif dans l’île, une perspective certes séduisante, mais peu réaliste.
L’experte en communication est une des premières à atteindre la salle où les valises circulent sur un tapis mobile. La sienne est verte, un choix délibéré destiné à lui épargner les hésitations. Presque toutes les autres sont noires, marron ou rouges. Des passagers postés en retrait écartent sans ménagement ceux qui se pressent près du tapis, saisissent une valise et la reposent, dépités. Elle ressemble à s’y méprendre à la leur, mais ce n’est pas la leur. Ils ont risqué un incident pour rien. Voilà à quoi les mènent leurs achats moutonniers. Avec sa valise verte, certainement unique en son genre, Noémie est tranquille.
Mais elle n’a pas l’occasion de vérifier la justesse de sa théorie.