Chapitre 3 - Nil
Les élémentalistes, ou élémentaristes, aussi réels qu’ils soient, suscitent toujours une certaine incrédulité dans l’esprit des gens. Certains refusent d’admettre leur existence et préfèrent les garder au nombre des légendes. Cependant ils sont bien réels. Vivant reclus loin de toute autre personne, ils influent sur notre existence considérablement. Tout n’est-il pas venu de l’Ultime comme l’appellent les habitants de Calem ? Le Septième, comme nous l’appelons ici ? N’est-il pas la Vie ?
Extrait des Faits avérés contre les légendes de nos contrées, de PasaliusMoy.
« Pardon ? articula Martin, la voix chevrotante.
— Tu es bien le fils du chercheur Jules Arthiur ?
— Oui, et… ?
— Et alors nous t’enlevons pour faire chanter ton père.
— Ah... »
Martin ne savait que dire, il dévisageait sans comprendre la figure de l’homme.
« Pourquoi ? se risqua le botaniste.
⸺ Pour qu’il arrête ses recherches. »
Martin ne put s’empêcher de laisser un sourire s’échapper.
« C’est mal parti… » murmura-t-il.
L’homme aux yeux bleus lança un regard interrogateur à sa comparse.
« Je veux dire, je ne suis pas sûr que m’enlever soit un bon argument, enchaîna Martin. Il ne se rendra même pas compte que je suis absent, même si Amarius le prévient.
— Nous verrons », acheva l’homme.
D’un geste de la main, il l’invita à s’asseoir. Le regard perdu dans son bol de soupe fumante, Martin se fit la réflexion qu’il s’agissait de l’enlèvement le plus étrange qu’il soit. Il jeta un coup d’œil à la femme aux yeux multicolores, elle lui rendit un regard noisette gêné. Son visage abordait une aura plus amicale que ses paroles.
« Tu devrais manger, Martin, nous partons dans une heure, lui dit-elle d’une voix chaleureuse.
— Au fait, questionna le botaniste. Pourquoi vouloir faire cesser les recherches sur le Grand Chaos ?
— Car cela ne regarde pas ton père, déclara sèchement l’homme.
— Ah. Pourtant, une série de catastrophes qui dévaste les cinq mondes concerne tout le monde, non ? » enchaîna Martin d’un ton innocent.
L’apprenti se rembrunit lorsque les yeux de glace le percèrent de toutes parts dans un horrible silence.
« Que sais-tu du Grand Chaos ? demanda son ravisseur.
— Qu’il est inexpliqué et soudain ! Qu’il a tué des milliards de personnes. C’est une série de milliers de catastrophes naturelles déclenchées au même instant, il y a vingt ans, ayant englouti des continents, incendié des villes, explosé des montagnes, souffla Martin en enfouissant de douloureux souvenirs.
— Exact. Et comme tout le monde, tu ignores ce qui en est la cause. Mais ce n’est pas notre cas.
— Quoi ? s’écria Martin. Vous savez ce qu’il s’est passé ?
— Oui, sourit l’homme.
— Et ? réclama Martin.
— Et que sais-tu des élémentalistes ?
— Ils sont dans le coup ? bégaya le botaniste.
— Réponds d’abord.
— Pas grand-chose, râla Martin. Je crois en leur existence, comme tout bon irrionien, mais personne n’en a jamais vu. De plus, une partie d’Irrion est inaccessible à cause d’eux, si je me souviens bien, d’un lac de lave, d’un labyrinthe affranchissable, d’une mer d’où jamais personne n’est revenu, et d’une plaine où le vent vous découpe en deux… Alors, ce sont eux ?
— Il ne vaut mieux pas que tu saches, termina l’homme en un sourire. Mange donc. »
Martin ouvrit la bouche pour protester, mais le regard froid de l’homme en brun le dissuada.
« Désolée, susurra la jeune femme, attablée à sa gauche. Nil n’est pas très causant. Et rassure-toi pour l’autre soir, il ne t’aurait pas tué. »
Martin jeta à coup d’œil au dénommé Nil qui pour toute réponse lui offrit un sourire carnassier. Le jeune homme n’était pas très sûr de la déclaration de la jeune femme.
« Tu t’appelles comment ? demanda Martin.
— Nelwene, sourit-elle. Et Nil est mon père. »
Martin lui lança un sourire peu convaincu. Il était mort de trouille, cerné par une femme aux étranges yeux qui semblait aussi sympathique qu’effrayante et un homme aussi antipathique que terrifiant.
Il engloutit son bol de soupe et murmura : « Le professeur Amarius va se faire un sang d’encre.
— C’est le but, répondit Nil d’un ton narquois. »
Martin rougit sous la réflexion, il pensait être inaudible de l’homme.
« Bon, déclara Nil en se levant. Il est temps de partir.
— Où ça ? tenta Martin.
— Surprise », rétorqua Nil sous le regard amusé de Nelwene.
Cette dernière donna une tape amicale sur l’épaule du jeune homme.
Dans la rue déserte, Martin se tenait entre le père et la fille encapuchonnée. Tous deux portaient de gros sacs à dos, et Martin se fit la réflexion qu’il n’avait rien à se mettre en dehors de ses vêtements portés.
Le trio prit le chemin de la gare routière sans un mot et ils s’installèrent dans la rame de métal, seuls à cette heure-ci en direction de la frontière.
Martin se triturait les doigts avec application quand il demanda : « Si je suis votre prisonnier, pourquoi vous ne m’attachez pas ? Je pourrais m’enfuir à tout moment.
— Je ne crois pas, mon garçon », répliqua Nil d’une voix d’outre-tombe.
L’apprenti se mordit les lèvres et perçut Nelwene esquisser un sourire amusé. Elle lui lança un clin d’œil et lui confia : « Ne t’en fais pas, il n’est pas aussi ronchon qu’il en a l’air. »
Nil claqua la langue en signe de protestation, ce qui fit rire sa fille.
Au petit matin, après une nuit de sommeil bercée par les chocs du train express sur la voie ferrée, le trio arriva au terminus, une petite ville près de la frontière de Tirk. Ce royaume n’était pas connu pour être une terre d’accueil, ou pour la bienveillance de ses autorités. En réalité, le pays se gardait de faire rentrer toute autre personne que les Tirkiens et les marchands. Et tout le monde leur fichait la paix, car les vallées de Tirk donnaient naissance aux meilleurs vins qu’il soit, Martin le confirmait d’expérience.
Le trio quitta la ville dans une calèche bâchée, tirée par deux robustes chevaux. Le botaniste cherchait tant bien que mal une position confortable sur le bois dur du véhicule, et laissait son esprit vagabonder à la vue des étendues herbeuses à perte de vue. Vers midi, alors que la platitude de la terre se muait en courbes, Nil héla le jeune homme :
« Martin, nous allons atteindre la frontière dans moins d’une heure. Tu resteras à l’arrière avec Nelwene. Tu vas lui b****r les yeux et je vous ferai passer pour mes enfants. Nous sommes des Tirkiens revenant au pays suite à un échec après le Grand Chaos. Ton nom si on te le demande sera Skire, compris ?
— Oui », opina Martin.
Comme toute réponse, il reçut sur le visage un morceau de tissu. L’apprenti saisit l’étoffe et attendit que Nelwene, alors assise à côté de son père, passe à l’arrière. La pâle jeune femme lui sourit et s’installa près de lui. À son signal, Martin lui attacha le bandeau autour de la tête.
« On a encore un peu le temps avant d’arriver, tu peux l’enlever, non ?
— On ne sait jamais », confia Nelwene.
Martin haussa les épaules.
Les espaces de plus en plus vallonnés qu’ils laissaient derrière eux se muèrent en une route de terre cerclée étroitement par des hautes collines.
« Nous arrivons.»
Nelwene se dressa à la voix de Nil. Son visage encadré de mèches noires semblait guetter le moindre bruit anormal, ses mains posées sur ses genoux frémissaient aux coups de sabot sur la terre.
« Ses gardes sont présents », déclara Nil d’une voix neutre.
La bâche claqua sous le vent.
Martin se tourna vers Nil, mais l’homme avait soigneusement fermé les pans de tissus qui s’agitaient sous le vent pour les cacher un maximum.
« Calme, tout va bien se passer », assura le père.
Martin pouvait sentir la tension que la jeune femme tentait de maîtriser. Sa respiration lente et posée semblait accompagner le désormais calme du vent.
Une voix masculine émergea du bruit des sabots, et la charrette s’immobilisa. Des pas se rapprochaient de la carriole, l’encerclant et la voix de Nil s’éleva.
« Bonjour.
— Motif de votre passage ? demanda une voix agressive d’un garde frontalier.
— Nous rentrons au pays.
— Papiers. »
Un moment de silence accueillit la déclaration.
« Vérifiez l’arrière. »
Martin souffla légèrement, apparemment Nil avait de bonnes contrefaçons.
Mais il se figea quand la figure patibulaire d’un homme en armes souleva le pan de la bâche. Il resta un instant à les regarder, les détailla un maximum. Martin tentait d’afficher une mine impassible, espérant que le bruit de son cœur ne parviendrait pas à l’oreille de l’homme. Mais celui-ci, au grand soulagement du garçon, les laissa.
« C’est bon », déclara-t-il.
Martin percevait un sourire se dessiner sur les lèvres de Nelwene, quand soudain une voix claire prit la parole.
« Y a-t-il une femme aveugle derrière ? »
La poigne de Nelwene se vissa sur le bras de Martin qui étouffa un cri de douleur et de surprise.
« Euh… oui », dit un garde.
Martin tentait de calmer la jeune femme à ses côtés en petite tape amicale. Et sursauta quand la bâche claqua avec violence.
« Descendez monsieur.
— Comme vous voulez », annonça Nil.
L’apprenti entendit le grincement du bois sous le poids de Nil, et le bruit de ses pas vers la gauche.
« Accroche-toi », murmura Nelwene à Martin.
Ce dernier fronça les sourcils.
Puis, une rafale d’une violence phénoménale emporta la bâche. La panique saisit les chevaux qui foncèrent vers l’avant.
Martin écarquilla les yeux. Il vit Nil, sur le côté, détaler à la suite de la calèche. La figure surprise des gardes frontaliers près d’eux et l’incompréhension de ceux se tenant dans les tours de bois. Mais aussi la mine furieuse de cinq hommes en armes et sans le blason de Tirk, qui se précipitaient vers leurs chevaux.
Il n’avait pas saisi ce qu’il venait de se passer. À un instant, la tension lui faisait frémir les os, sous le murmure du vent, et à l’autre, un grondement infernal apparaissait juste au-dessus de sa tête, avant d’emporter la bâche dans le ciel.
« Maîtrise les chevaux, Martin ! » hurla Nelwene qui tentait de saisir la main de Nil que la calèche semait.
Le garçon se cramponna aux bords et rampa pour tenter d’atteindre les rênes, qui flottaient devant lui. Il s’assit tant bien que mal au poste du cocher et attrapa les brides.
Il jeta un coup d’œil en arrière. Nil courrait comme un forçat pour rattraper la calèche, et derrière lui, les cavaliers prenaient sa piste.
Martin tira sur les rênes, mais en vain.
Il regarda à nouveau Nelwene et hoqueta de stupeur. Alors que les mains du père et de la fille se frôlaient, le corps de Nil s’effondra, une flèche fichée dans le dos. Nelwene poussa un hurlement, et un éclair frappa la terre devant les cavaliers.
Le monde venait de s’obscurcir d’un coup, plongé sous un véritable déluge. Martin appela Nelwene, ne comprenant rien à ce qui se passait. En vain, elle ne lui répondit pas.
Le garçon luttait contre la force des chevaux, mais la pluie qui cinglait l’horizon semblait apeurer encore plus les équidés.
Une éternité sembla se passer avant que les chevaux, épuisés, ne s’arrêtent. Martin lâcha les rênes et se précipita vers l’arrière à la recherche de Nelwene.
Sous les lames d’eau qui lui mordaient la chair et les os, il retrouva la femme, recroquevillée sur elle-même, la tête cachée dans ses bras.
Il passa l’un des siens sur l’épaule de la femme et tenta de la soulever. Comme un chiffon, elle se laissa faire. Martin ne put retenir un frisson. La face pâle de la femme tranchait avec la noirceur infinie de ses yeux, auréolés de rouge. Et d’une voix, faible et chevrotante, elle murmura :
« Nil est mort. »